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Bernd Uhlig / OnP

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Opéra

Lady Macbeth de Mzensk

Dmitri Chostakovitch

Opéra Bastille

du 13 au 28 mars 2027

3h25 avec 1 entracte

Synopsis

Écouter le synopsis

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Telle une Madame Bovary russe, Katerina s’ennuie en compagnie de son mari. L’arrivée d’un nouvel employé, Sergueï, la fait basculer dans l’adultère puis dans le crime, l’apparentant davantage à Lady Macbeth. Mais à la différence du personnage shakespearien, Katerina agit non par goût du pouvoir mais pour assouvir des pulsions étouffées par un environnement sordide.

Créé en 1934 à Léningrad alors que Dmitri Chostakovitch n’a que 28 ans, Lady Macbeth de Mzensk connaît un triomphe qui signe la perte du compositeur. Staline trouvant cet opéra sulfureux contraire au « réalisme socialiste », le compositeur fut menacé de déportation et l’œuvre interdite pendant plus de 25 ans avant de reparaître dans une version édulcorée.

Donnée dans sa version originale, la partition puissante et tendue de Chostakovitch est renforcée par la mise en scène de Krzysztof Warlikowski. En plaçant les personnages dans un abattoir, il rend à ce chef-d'œuvre du XXe siècle son implacable crudité.

Durée : 3h25 avec 1 entracte

Langue : Russe

Surtitrage : Français / Anglais

Voir les actes et les personnages

PERSONNAGES

Boris Timofeevitch Ismaïlov : Propriétaire d’un abattoir industriel
Zinovy Borisovitch Ismaïlov : Fils de Boris, héritier de l’exploitation
Katerina Lvovna Ismaïlova : Femme de Zinovy
Sergueï : Un employé des Ismaïlov, amant de Katerina
Aksinia : Jeune femme au service des Ismaïlov
Le balourd miteux : Ouvrier au service des Ismaïlov, ivre la plupart du temps
Le pope
Le commissaire de police
Sonietka : Une jeune bagnarde

Première partie

Acte 1

Katerina s’ennuie, cloîtrée dans un mariage sans amour avec Zinovy Borisovitch. Son beau-père, Boris Timofeevitch, propriétaire d’un abattoir industriel, lui reproche de ne pas avoir donné d’héritier à son fils en quatre années de mariage. Katerina rend son mari responsable de la stérilité de leur union. Lorsque son époux doit s’absenter quelques jours pour régler un problème professionnel imprévu, Katerina est contrainte, à la demande de Boris Timofeevitch, de jurer devant tous les ouvriers qu’elle lui sera fidèle. Aksinia, jeune femme au service de la famille, évoque la réputation de Sergueï qui vient d’être embauché : c’est un bel homme, mais également un redoutable coureur de jupons. Il a été chassé de sa place précédente pour avoir tenté de séduire la maîtresse de maison. Un groupe d’ouvriers, mené par Sergueï, harcèle Aksinia. Katerina intervient.

Elle reproche aux hommes leur comportement irrespectueux. Sergueï la défie pour une lutte. Katerina accepte, mais doit s’avouer vaincue en peu de temps. Son beau‑père survient à ce moment. Katerina invente une histoire pour se laver de tout soupçon, ainsi que Sergueï. Seule dans sa chambre, Katerina exprime sa frustration : elle veut être aimée, désirée. Son beau-père lui conseille d’aller dormir plutôt que de faire brûler la chandelle inutilement. Mais quelqu’un frappe à sa porte : c’est Sergueï, qui prétend venir emprunter un livre. Ses vraies intentions ne sont cependant que trop évidentes, et, après quelques résistances, Katerina s’abandonne à lui.

Acte 2

Boris souffre d’insomnie et repense avec nostalgie aux débordements de ses jeunes années. Soudain, il voit Sergueï sortir par la fenêtre de la chambre de Katerina. Il l’attrape et réveille tout le monde par ses cris. Il exige qu’on aille chercher un fouet et administre une terrible correction à Sergueï. Katerina est obligée d’assister, impuissante, à la scène. Boris fait enfermer Sergueï et ordonne à Katerina de lui préparer un repas car l’exercice du fouet l’a mis en appétit.

Elle ajoute de la mort‑aux‑rats au plat de champignons qu’elle a l’habitude de lui préparer et, peu de temps après, le vieil homme est pris de convulsions. Katerina ignore ses cris, lui prend les clés de l’entrepôt où il a enfermé Sergueï et s’en va. Les ouvriers qui, au petit matin, trouvent Boris mourant, font venir le pope. Le vieil homme, agonisant, accuse sa belle-fille de l’avoir empoisonné mais le pope ne comprend pas ses paroles. Katerina feint l’affliction. Katerina partage le lit conjugal avec Sergueï.

Celui-ci est inquiet, parce que Zinovy doit bientôt rentrer. Katerina le rassure en affirmant qu’il n’a rien à craindre : il sera son mari. Sa seule crainte concerne le fantôme de Boris, qui apparaît, toutes les nuits, dans sa chambre pour la maudire. Zinovy rentre à l’improviste. Sergueï n’a que le temps de se cacher. Zinovy a appris ce qui s’est passé pendant son absence et soumet Katerina à un interrogatoire. Elle nie, jusqu’à ce qu’il la batte avec la ceinture de Sergueï. Celui-ci vient à son secours et, pendant que l’amant immobilise le mari, Katerina l’étrangle. Ils dissimulent son cadavre dans la cave à provisions.

Deuxième partie

Acte 3

Zinovy a été porté disparu. Katerina et Sergueï vont se marier. Katerina est tourmentée par le remords mais Sergueï lui reproche son anxiété alors que tout le monde se prépare pour la fête. Dans un numéro de cabaret, le balourd miteux évoque le cadavre de Zinovy qui se trouverait à proximité. Les officiers de police participent eux aussi avec humour aux festivités. La plupart des invités sont en état d’ébriété. Soudain, Katerina se rend compte que le cadavre a été découvert. Elle prévient Sergueï, mais celui-ci hésite à s’enfuir en abandonnant toutes les richesses désormais à sa portée. Lorsqu’il se décide à prendre la fuite, il est trop tard : la police intervient. Incapable de se dominer, Katerina avoue et les deux complices sont arrêtés.

Acte 4

Sergueï et Katerina sont, avec d’autres détenus, en route vers un camp pénitentiaire. Sergueï ne veut plus rien avoir à faire avec Katerina : il lui reproche d’avoir détruit sa vie. Il tente de séduire Sonietka, une jeune prisonnière. En échange de ses faveurs, celle-ci lui demande de lui trouver une paire de bas. Sergueï retourne voir Katerina et, prétendant avoir été blessé par les fers, il réussit à lui extorquer ses bas pour se faire un bandage. Rapidement, Katerina se rend compte qu’elle a été flouée. Les autres prisonnières se moquent d’elle. Comble du cynisme : Sonietka vient la remercier pour les bas ! Les bagnards se rangent sur un pont. Katerina s’approche de Sonietka, la pousse dans le fleuve et saute elle-même dans l’eau. Les deux femmes se noient. Le convoi reprend sa route.

Voir la chronologie

Repères chronologiques

  • 1865

    Dans L’Époque, revue littéraire dirigée par Dostoïevski, Nikolaï Leskov publie son roman Lady Macbeth du district de Mzensk, plus communément appelé Lady Macbeth de Mzensk.

  • 1930

    Création du premier opéra de Dmitri Chostakovitch, Le Nez, d’après la nouvelle de Gogol dont il restitue subtilement la dimension grotesque. Musicalement avant-gardiste, l’oeuvre rencontre un grand succès populaire.

  • 1934

    Alors que Chostakovitch est âgé de 28 ans, Lady Macbeth de Mzensk est créé à Leningrad le 22 janvier. L’opéra est donné à Moscou deux jours plus tard en présence de Maxime Gorki. Au cours de l’été, ce dernier expose la doctrine du réalisme socialiste lors du Premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques.

  • 1936

    En janvier, suite à une représentation à laquelle assiste Staline, Lady Macbeth de Mzensk est taxé de « chaos musical » dans la Pravda – l’organe de presse officiel du Kremlin – et Chostakovitch attaqué. L’opéra reste à l’affiche jusqu’au mois de mars avant d’être interdit.

  • 1937

    Chostakovitch compose dans un style classique sa Symphonie n° 5. Elle est conçue par le compositeur comme la « réponse créative d’un artiste soviétique à de justes critiques » et lui permet de retrouvergrâce aux yeux du régime.

  • 1948

    Critiqué pour son formalisme, Chostakovitch est sanctionné par le Comité central du Parti communiste. Il est démis de ses enseignements au Conservatoire de Leningrad. Certaines de ces décisions seront révisées et annulées dix ans plus tard, en 1958.  

  • 1953

    À la mort de Staline, Nikita Khrouchtchev devient Premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique. Sa nomination amorce une période dite de « dégel », marquée par la condamnation des purges staliniennes et une politique réformatrice plus libérale.

  • 1960

    Chostakovitch est élu secrétaire de l’Union des compositeurs. Il adhère au Parti communiste l’année suivante.

  • 1963

    Un an après la levée de son interdiction, la seconde version de Lady Macbeth de Mzensk, remaniée et édulcorée, est créée sous le titre de Katerina Ismaïlova.

  • 1966

    Mikhail Chapiro réalise une version cinématographique de Katerina Ismaïlova dont Chostakovitch est co‑scénariste. Au cours de sa carrière, le compositeur a écrit de nombreuses partitions pour le cinéma, la première en 1929 pour le film La Nouvelle Babylone de Grigori Kozintsev.

  • 1978

    Ancien élève de Chostakovitch au Conservatoire de Moscou, le violoncelliste Mstislav Rostropovitch dirige le premier enregistrement discographique de la version originale de Lady Macbeth de Mzensk. Son épouse, la soprano Galina Vichnevskaïa, interprète le rôle‑titre, comme c’était déjà le cas dans le film de Chapiro.

  • 1992

    Entrée de Lady Macbeth de Mzensk au répertoire de l’Opéra national de Paris sous la direction de Myung‑Whun Chung, dans une mise en scène d’André Engel.

Artistes

Opéra en quatre actes et neuf tableaux (1934)

D’après Nikolaï Leskov

Équipe artistique

Distribution

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris

Galerie médias

LADY MACBETH DE MZENSK by Dmitri Chostakovitch (trailer)
LADY MACBETH DE MZENSK by Dmitri Chostakovitch (trailer)
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  • Dessine-moi Lady Macbeth de Mzensk

    Dessine-moi Lady Macbeth de Mzensk

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« Frères humains, qui après nous vivez »

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Lady Macbeth, les raisons d’un scandale

06 min

« Frères humains, qui après nous vivez »

Par Charlotte Ginot-Slacik

Le texte est demeuré célèbre : le 28 janvier 1936, le journal La Pravda (La Vérité) publie une tribune intitulée « Le Chaos remplace la musique », dirigée contre le dernier opéra de Dmitri Chostakovitch, Lady Macbeth de Mzensk. Modernité dissonante et amoralité neurasthénique s’y trouvent tour à tour pointées comme autant de preuves de l’esprit « petit-bourgeois » du jeune compositeur. Derrière les attaques morales et esthétiques, la mise au pas voulue par Staline ne recèlerait-t-elle pas plutôt des enjeux viscéralement politiques ?    

Reprenons. 1932 : achèvement par le jeune compositeur de son deuxième opéra, récit d’une libération par la violence d’une femme enfermée dans un mariage sans amour, étouffant dans son milieu de marchands de province. « J’ai vu en Katerina Ismaïlova une femme énergique, douée, belle, qui meurt dans un cadre de vie familial morbide et oppressant, dans la Russie bourgeoise et féodale1. » (Chostakovitch)
La même année : le Parti dissout les associations artistiques jusqu’alors garantes d’une certaine tolérance esthétique pour les transformer en un système d’unions qui régit désormais tous les aspects de la vie musicale.
1934 : Lady Macbeth de Mzensk est créé simultanément à Moscou et à Leningrad.
La même année : les procès de Moscou lancent l’élimination des opposants politiques supposés ou avérés à Staline.
1936 : publication du « Chaos remplace la musique ».
La même année : les Grandes Purges constituent une élimination de masse au sein de la population civile soviétique.
Le rapprochement des dates est saisissant. À mesure que l’œuvre prend son élan, l’étau se resserre en U.R.S.S. « Nous sommes comme des lapins dans la cage d’un boa constrictor, le temps d’un clignement d’œil et quelqu’un d’autre disparaît. On sent bien que le cercle se resserre, se resserre. Au début ce n’étaient que des gens qu’on connaissait de loin, ensuite des amis, puis mon mari et Witek. Maintenant c’est mon père et Doulia. Chaque jour quelqu’un disparaît, cela n’arrête pas. » (Journal d’Emma Korzeniowska, septembre 19372)
Indéniablement, Katerina Ismaïlova, femme adultère triplement meurtrière, dominée par sa chair, demeure étrangère au nouvel idéal d’une femme soviétique forte, positive, altruiste. « Personne ne m’enlacera la taille, personne ne posera ses lèvres sur les miennes / Personne ne caressera ma blanche poitrine, personne ne m’épuisera de son désir passionné », chante l’héroïne au premier acte. À lire Chostakovitch, cette injonction au désir possède une dimension politique : « Dans Lady Macbeth, j’ai cherché à créer une satire qui dévoile, qui démasque et fait haïr l’épouvantable arbitraire, l’oppression de ce mode de vie des marchands3. » L’œuvre s’inscrit en outre dans un projet plus vaste que le musicien souhaitait consacrer à la femme russe, menant à l’évocation de l’émancipation féminine en Union soviétique. Lady Macbeth en aurait constitué le premier jalon, celui de l’oppression des femmes à l’époque tsariste. En cela, Chostakovitch se montre lecteur de Dostoïevski qui, dès le milieu du XIXe siècle, invoquait la libération du genre féminin : « Plus la société évoluera correctement, plus elle se normalisera, et plus on s’approchera de l’idéal d’humanité et notre attitude envers la femme se déterminera d’elle-même, sans projets préalables et imaginations utopiques4. » Subversif, ridiculisant les instances morales et politiques (policiers, juges…), le désir de l’héroïne et ses conséquences meurtrières déstabilisent l’ensemble de l’ordre familial et social.

Plus encore que l’explicitation de l’acte amoureux à la fin de l’acte I, c’est bien cette chair devenue facteur de destruction des valeurs morales et des instances sociales qui nous semble puissamment scandaleuse. À l’heure où la société soviétique renforce des schémas bien connus (socle familial, nationalisme patriotique), l’individualisme sans retenue selon Chostakovitch sonne rétrospectivement comme une provocation inconsciente.
Dmitri Chostakovitch dirigeant un orchestre (URSS), 1930. Photographie de Boris Ignatovitch
Dmitri Chostakovitch dirigeant un orchestre (URSS), 1930. Photographie de Boris Ignatovitch © Musée Nicéphore Niépce, Ville de Chalon-sur-Saône / adoc-photos

Deuxième scandale, le bagne.
La genèse de Lady Macbeth se déploie à contre-courant du virage politique amorcé par le pouvoir. Disparition des individus et arrestations arbitraires deviennent progressivement monnaie courante. En ce sens, l’œuvre augure tragiquement des Grandes Purges. Le portrait de la prison esquissé par le musicien n’en est que plus insupportable. Misérables sont les bagnards lancés sur la route. Près de six ans après De la maison des morts de Janáček, Chostakovitch met en scène l’univers carcéral et son évocation rappelle, une fois de plus, la plume de Dostoïevski : « Tout être humain, quel qu’il puisse être, si abaissé soit-il, garde, même instinctivement, même inconsciemment, une exigence : qu’on respecte sa dignité humaine. Le détenu sait bien qu’il est un détenu, un paria, et il connaît sa place devant la hiérarchie : mais aucun fer rouge, aucune chaîne, ne peuvent lui faire oublier qu’il est un être humain. Et, comme de fait il est un être humain, donc, c’est en être humain qu’on doit le traiter5. »
Après l’ultime meurtre de l’héroïne, jalouse de la préférence de son ancien amant pour une codétenue plus jeune, les prisonniers reprennent leur chemin, chantant l’immensité des steppes sibériennes. Chostakovitch superpose à ce final tragique (incompatible, au demeurant, avec l’optimisme véhiculé par le réalisme socialiste !), l’un des plus célèbres chorals de Bach, « Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ » BWV 639 : « Vers toi je crie, Seigneur Jésus Christ ». Les bagnards se muent alors en des figures universelles, celles de prisonniers aux inflexions pathétiques. Le chant émouvant emprunté à Bach fait des coupables des « frères humains », dont les crimes ne peuvent occulter les souffrances. L’éthique de la prison selon Chostakovitch est placée sous le signe de la compassion. N’est-ce pas là le crime inexpiable de l’œuvre aux temps sombres des Grandes Purges ?


1. CHOSTAKOVITCH, (Dimitri), dans « L’Art Soviétique », 14 décembre 1933, Lady Macbeth du district de Mzensk, Paris, Avant-Scène Opéra n° 141, avril 2011, p. 71. 
2. KIZNY (Tomasz), La Grande Terreur en URSS, 1937-1938, Paris, Éditions Noir sur Blanc, 2013, p.87.

3. CHOSTAKOVITCH (Dimitri), Ibid., p. 70.
4. DOSTOÏEVSKI (Fédor), Récits, chroniques et polémiques, Paris, Gallimard, 1969, p. 1144.
5. DOSTOÏEVSKI (Fédor), Carnets de la maison des morts, Actes-Sud, Babel, 1999. 

© plainpicture/Millennium/Benedetta Casagrande

Transgressions dans Lady Macbeth de Mzensk

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Comment la musique enfreint la morale soviétique

07 min

Transgressions dans Lady Macbeth de Mzensk

Par Etienne Barilier

Composé sous Staline, l’opéra de Chostakovitch crie la passion charnelle. Mais peut-être davantage que la sensualité exacerbée par l’orchestre, c’est l’idée de liberté que semblait vouloir exprimer le compositeur.  

Dans cette Pradva qui, le 28 janvier 1936, voua l’opéra de Chostakovitch aux gémonies, la bêtise avait vraiment le front du taureau prêt à charger. L’article dénonçait et menaçait un compositeur ennemi des masses. De quoi trembler, d’autant plus qu’il avait été directement inspiré, sinon rédigé par Staline en personne, qui venait d’assister au spectacle. Cette philippique reprochait deux choses au malheureux compositeur : il avait écrit une cacophonie (le mot figurait en français dans le texte original), et il avait représenté l’amour « sous sa forme la plus vulgaire ». Mais les deux reproches n’en faisaient qu’un : « La musique glousse, vrombit, halète, souffle pour représenter avec réalisme les scènes d’amour ». Ou encore : « C’est le bruit musical qui est appelé à exprimer la passion ». Sur ce point, l’article avait raison : la transgression, en effet, était double. Paroles et musique.
Dans le livret, Chostakovitch avait osé parler de l’amour et montrer l’amour de la manière la plus crue. Et pour cela, il n’avait pas hésité à modifier le texte de la nouvelle dont il s’inspirait. Témoin cette séquence où, chez Leskov, la servante de Katerina se fait peser dans un tonneau, scène qui sous la plume du compositeur devient un viol collectif. Témoin aussi le personnage du beau-père, plus libidineux encore qu’il n’est impitoyable ; il fouette l’amant sous les yeux de la femme, trouvant dans ce geste une jouissance proprement sexuelle. Témoin encore la manière dont nous est annoncée l’impuissance du mari, sans parler des scènes où le désir qui habite l’héroïne s’exprime à l’état brut, sans la moindre circonlocution : « L’étalon se hâte de rejoindre la jument, le chat réclame la chatte, le pigeon cherche la colombe. Mais personne ne se hâte vers moi. […] Personne ne presse ses lèvres contre les miennes, personne ne caresse ma blanche poitrine, personne ne m’excite d’une caresse passionnée. »
Voilà pour le texte. Quant à la musique, elle ne faillit jamais à dire le désir dans toute sa touffeur, l’étreinte sexuelle dans toute sa fureur. Elle donne une telle violence aux pulsions qui habitent les personnages, que les meurtres dont ils vont être les auteurs nous paraissent naturels : paroxysmes d’un amour sauvage et comme enragé. Ce n’est pas à dire que Chostakovitch ne nous propose pas des passages lyriques et tendres. Ainsi, tout au début, la chanson de Katerina qui dit son ennui de n’avoir rien à faire, un ennui presque romantique ; pour un instant, on songe à Emma Bovary. La musique ici semble innocente, évoquant une chanson populaire russe. Cependant, une basse obstinée rythme sourdement la mélodie, et comme à contretemps : déjà, c’est le battement lancinant du désir.
À la fin du premier acte, Katerina, dans sa solitude torturée, gémit son besoin d’un amant. L’instant d’avant, lorsque son beau-père lui ordonne d’aller se coucher, on entend une figure récurrente aux cordes, douce mais obsessionnelle. Puis ce sont des roulements de timbale et la reptation d’une clarinette basse. Alors s’élève le chant explicite : « L’étalon se hâte de rejoindre la jument », soutenu par des cordes somptueuses, mais sans que s’éloigne la menace latente de la clarinette basse. Le chant devient peu à peu cri désespéré, qui n’est pas sans évoquer les fureurs de Salomé. C’est la musique même du déséquilibre et de l’inassouvissement.
Bientôt la harpe se fait entendre, puis le célesta, lambeaux d’innocence. Approche Sergueï, qu’accompagnent ironiquement le piccolo, le roulement des timbales, les notes dérisoires du célesta. La mélodie se fait sautillante, ironique. Sa fausse gaîté se dandine au-dessus du gouffre ; marivaudage hypocrite, avant que se déchaîne la vérité du désir. Le moins qu’on puisse dire est que la musique est à la hauteur des mots. Elle les supplantera bientôt, haletant avec les corps, dans une lutte amoureuse qui est lutte pour la vie. Progression terrible, suffocante, qui pourrait être celle d’un carnage, ou qui l’est précisément, car le mot même de carnage ne signifie-t-il pas consommation de la chair, ravage de la chair ? Explosions des cuivres, tournoiements des cordes, glissandi forcenés des trombones, bombardement des percussions. Littéralement, avec une rare férocité, des coups sont tirés. Puis tout casse et se défait, dans la brusque détumescence du sexe après l’orgasme.
Tout à la fin de l’opéra, les percussions qui scandaient le désir rythmeront la marche vers la mort, celle des forçats dans la steppe. Seul Wozzeck avait auparavant exploré ces régions extrêmes – et l’on sait que Chostakovitch avait été fortement impressionné par l’œuvre d’Alban Berg. Musique transgressive, donc, autant que le livret. Pas seulement parce qu’elle accompagne de ses ouragans précis les violences du texte, mais aussi parce que Chostakovitch y a combiné toutes sortes de langages (tonal, modal, plurimodal, chromatique, atonal), tout en recourant à des associations insolites d’instruments et de timbres, à de constants changements d’atmosphère, dans une sorte de moirure vertigineuse : de quoi faire hurler la Pravda au « chaos gauchiste ».

Dmitri Chostakovitch lisant La Pravda
Dmitri Chostakovitch lisant La Pravda © akg-images / Sputnik

Mais peut-être y avait-il plus encore, et qui est la marque propre de Chostakovitch, dont on ne sait jamais trop si sa musique nous présente masque ou visage : un mixte indémêlable de tragédie et de satire, de lyrisme et de sarcasme, d’émotion et d’ironie, de gravité et de ricanement. Une œuvre d’une ductilité et d’une complexité émotionnelles extrêmes. Et, avec elles, une vision fondamentalement ambiguë de l’âme humaine. Cette ambiguïté pourrait bien être à la fois la cause et la conséquence de l’oppression que le compositeur a subie sa vie durant. La cause, parce que même en se faisant violence, le compositeur restera inapte à écrire une musique du premier degré, réaliste et socialiste. La conséquence, parce que cette richesse et cette subtilité natives ont pu, sous l’effet de la peur, devenir dissimulation forcée, équivoque salutaire, comme dans la fameuse Cinquième Symphonie, reçue par le pouvoir (en 1937, l’année suivant la condamnation de la Pravda) comme un chant de triomphe et comme le signe du repentir du compositeur, mais qu’on peut tout aussi bien trouver cruellement et volontairement creuse.
Au début des années 1930, lorsque fut écrite Lady Macbeth de Mzensk, la complexité, l’insaisissabilité de Chostakovitch n’étaient certainement pas un effet de la dissimulation. Sauf peut-être dans la scène où le sergent de police souhaite perquisitionner chez Katerina pour la seule raison qu’elle ne l’a pas invité à sa noce. « Il nous faudrait bien un motif », médite-t-il avec cynisme, « mais un motif, ça se trouve toujours ». Dénonciation de l’arbitraire tsariste, n’est-ce pas ? Chostakovitch était donc inattaquable. Mais cela ne trompa sans doute personne, et surtout pas Staline, passé maître dans l’art de « trouver les motifs ».
Cependant cette allusion, malgré sa mortelle insolence, ne dut pas irriter le petit père des peuples autant que la musique de l’opéra, coupable de la faute suprême, celle qui consiste à dire : non, le monde n’est pas aussi simple que le rêve d’un despote. À tout prendre, la transgression érotique de l’œuvre, et l’impression qu’elle donnait de tout dire et de tout montrer sans pudeur cachait une transgression plus grave encore, celle même de la complexité, de l’ambiguïté. Un véritable artiste, ennemi de toujours des terribles simplificateurs, n’a de cesse de suggérer que si les corps peuvent être mis à nu, les âmes ne le seront jamais entièrement.    

© DR

Sergueï, l’anti-prince

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Entretien avec Pavel Černoch

3:16 min

Sergueï, l’anti-prince

Par Cyril Pesenti

Dans Lady Macbeth de Mzensk, opéra de Dmitri Chostakovitch, Sergueï est l’objet de bien des convoitises. La mise en scène subversive de Krzysztof Warlikowski offre à Pavel Černoch la possibilité d’interpréter un Sergueï puissant et viscéral. Le ténor tchèque, davantage connu pour ses rôles de prince, s’empare non sans plaisir de ce personnage diabolique.    

© Markus Werner / OnP

Requiem pour une femme russe

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Entretien avec Ingo Metzmacher

6:52 min

Requiem pour une femme russe

Par Marion Mirande

D’après le profil d’une femme adultère et meurtrière, Lady Macbeth de Mzensk est une œuvre dont la force sexuelle n’échappe pas à Staline lorsqu’il la découvre, en 1936. Publiquement accusé de pornographie, Dmitri Chostakovitch vécut dès lors dans l’angoisse d’être déporté en Sibérie, à l’image de Katerina Ismaïlova, son héroïne. En sa qualité de chef d’orchestre de cette nouvelle production, Ingo Metzmacher parle de la force subversive de cette musique et de son choix de ponctuer les troisième et quatrième actes par le Quatuor n°8 du compositeur soviétique. 

Dessine-moi Lady Macbeth de Mzensk

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Une minute pour comprendre l’intrigue

1:15 min

Dessine-moi Lady Macbeth de Mzensk

Par Matthieu Pajot

Du projet initial de Chostakovitch – consacrer une trilogie aux destins tragiques de femmes russes à travers les âges – ne demeura qu’un opéra coup-de-poing : Lady Macbeth de Mzensk. S’il est l’un des puissants ressorts de l’oeuvre, l’intertexte shakespearien est ici bien amer : contrairement à Lady Macbeth, Katerina Ismailova – qui, dans la Russie profonde du XIXe siècle, tombe amoureuse d’un employé de son mari et sera finalement acculée au suicide – est moins manipulatrice que victime d’une société violente et patriarcale. Krzysztof Warlikowski libère aujourd’hui la force de subversion de cette oeuvre brûlante et scandaleuse, qui a marqué les premières années de l’Opéra Bastille.

  • Lady Macbeth de Mzensk by D. Chostakovitch (Aušrinė Stundytė & Pavel Černoch)
  • Lady Macbeth de Mzensk by D. Chostakovitch (Aušrinė Stundytė & Pavel Černoch)
  • Lady Macbeth de Mzensk by D. Chostakovitch (Alexander Tsymbalyuk)
  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Acte I

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  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Acte IV - Alexander Tsymbalyuk (Le Vieux Bagnard) Et Chœur

  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Acte IV - Alexander Tsymbalyuk (Le Vieux Bagnard) Et Chœur

  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Acte II - Pavel Černoch (Serguei)

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  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Interlude Orchestral

  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Interlude Orchestral

  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Acte II - Dmitry Ulyanov (Boris Ismailov)

  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Acte II - Dmitry Ulyanov (Boris Ismailov)

  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Acte I - Aušrinė Stundytė (Katerina Ismailova)

  • Lady Macbeth de Mzensk (saison 18/19)- Acte I - Aušrinė Stundytė (Katerina Ismailova)

Accès et services

Opéra Bastille

Place de la Bastille

75012 Paris

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En confrontant les milieux bourgeois et marchands à la classe prolétarienne, l’opéra de Chostakovitch souligne les rapports hiérarchiques et les clivages sociaux. Dans l’image de la solitude et de la misère sociales profilées au travers de personnages grossiers et pitoyables, se révèle la dimension humaniste de l’oeuvre, rapprochant celle-ci d’opéras comme Wozzeck d’Alban Berg ou De la maison des morts de Leoš Janáček. Mais le regard sans concession que le compositeur porte sur l’Homme refuse toute binarité et ne s’accorde pas, en ce sens, à l’idéologie soviétique opposant les méprisables riches aux respectueux gens du peuple. Tous se valent et brillent par leur stupidité.

ACHETER LE PROGRAMME
  • Vestiaires

    Des vestiaires gratuits sont à votre disposition à l’Opéra Bastille et au Palais Garnier. La liste exhaustive des objets non-admis est disponible ici.

  • Bars

    La réservation de boissons et restauration légère pour l’entracte est possible en précommande en ligne jusqu’à 24h à l'avance ou auprès des bars avant le début de la représentation.

Dans les deux théâtres, des places à tarifs réduits sont vendues aux guichets à partir de 30 minutes avant la représentation :

  • Places à 35 € pour les moins de 28 ans, demandeurs d’emploi (avec justificatif de moins de trois mois) et seniors de plus de 65 ans non imposables (avec justificatif de non-imposition de l’année en cours)
  • Places à 70 € pour les seniors de plus de 65 ans

Retrouvez les univers de l’opéra et du ballet dans les boutiques de l’Opéra national de Paris. Vous pourrez vous y procurer les programmes des spectacles, des livres, des enregistrements, mais aussi une large gamme de papeterie, vêtements et accessoires de mode, des bijoux et objets décoratifs, ainsi que le miel de l’Opéra.

À l’Opéra Bastille
  • Ouverture une heure avant le début et jusqu’à la fin des représentations
  • Accessible depuis les espaces publics du théâtre
  • Renseignements 01 40 01 17 82

Opéra Bastille

Place de la Bastille

75012 Paris

Transports en commun

Métro Bastille (lignes 1, 5 et 8), Gare de Lyon (RER)

Bus 29, 69, 76, 86, 87, 91, N01, N02, N11, N16

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Parking

Parking Indigo Opéra Bastille 1 avenue Daumesnil 75012 Paris

Réservez votre place à tarif réduit
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En confrontant les milieux bourgeois et marchands à la classe prolétarienne, l’opéra de Chostakovitch souligne les rapports hiérarchiques et les clivages sociaux. Dans l’image de la solitude et de la misère sociales profilées au travers de personnages grossiers et pitoyables, se révèle la dimension humaniste de l’oeuvre, rapprochant celle-ci d’opéras comme Wozzeck d’Alban Berg ou De la maison des morts de Leoš Janáček. Mais le regard sans concession que le compositeur porte sur l’Homme refuse toute binarité et ne s’accorde pas, en ce sens, à l’idéologie soviétique opposant les méprisables riches aux respectueux gens du peuple. Tous se valent et brillent par leur stupidité.

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  • Places à 35 € pour les moins de 28 ans, demandeurs d’emploi (avec justificatif de moins de trois mois) et seniors de plus de 65 ans non imposables (avec justificatif de non-imposition de l’année en cours)
  • Places à 70 € pour les seniors de plus de 65 ans

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À l’Opéra Bastille
  • Ouverture une heure avant le début et jusqu’à la fin des représentations
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