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Virginia Chihota, être soi et enfant de...

Entretien avec l’artiste visuelle de la production d’Aida

Par Marion Mirande le 22 février 2021

Virginia Chihota, être soi et enfant de...

A horrid spectre rises in the shadows before us. Over your head it lifts it’s bony arms. It is your mother – see her cursing you!, 2020
© Virginia Chihota, courtesy Virginia Chihota et Tiwani Contemporary    

Des liens familiaux et interpersonnels aux ramifications complexes, une figure féminine qui se questionne sur son identité : deux thématiques au cœur du récit d’Aida de Verdi, que l’on rencontre dans nombre d’œuvres de Virginia Chihota. À l’invitation de la metteuse en scène Lotte de Beer, l’artiste visuelle zimbabwéenne a imaginé l’apparence des marionnettes qui doublent les interprètes d’Aida et d’Amonasro, et a donné forme à l’intériorité du rôle-titre dans des dessins projetés sur scène.  

Pouvez-vous nous parler de votre apprentissage artistique et de vos différentes pratiques ?  

Je suis une artiste du Zimbabwe et je travaille à Addis-Abeba en Éthiopie. Ma création est profondément influencée par mes expériences personnelles – qu’il s’agisse de choses marquantes ou banales. En réfléchissant sur l’intime et sur la personnalité humaine, je me suis intéressée à des thèmes incluant la maternité, l’éducation des enfants, le mariage, la parenté, le deuil et la foi. J’ai une formation de graveuse et je pratique la sérigraphie. Je mêle fréquemment les techniques de gravure avec le dessin. Mes œuvres dépeignent souvent la forme féminine en train de se fondre en une quasi-abstraction, et des corps pris dans d’étranges enlacements – tous évoquant une union figurative. Elles se réfèrent au domaine domestique et mettent l’accent sur la connectivité et le collectif. Je n’avais jamais eu l’intention de faire de la sérigraphie. Je voulais juste m’exprimer à travers la peinture dans le sens où elle s’oppose à la gravure, à laquelle je n’ai jamais prêté attention quand je faisais mes études. Il en a été ainsi jusqu’à ce que la gravure s’impose à moi dans le cadre de mes études. C’est un procédé qui demande du temps. Un grand travail préparatoire est nécessaire avant d’être finalement capable de graver quoi que ce soit. Je me suis donc retrouvée à m’intéresser à cet art et à ses procédés, et de fil en aiguille, j’ai trouvé un langage qui m’a permis de m’exprimer sans effort – à l’inverse de mes peintures que j’avais toujours trouvées raides et qui me rappelaient toujours des œuvres d’autres artistes que j’avais vues. Après avoir essayé diverses techniques de gravure, la sérigraphie s’est imposée à moi comme un support d’expression. J’ai réalisé que je pouvais également utiliser en sérigraphie la plupart des textures et des formes que j’avais trouvées avec les autres techniques de gravure. Cela a pris chez moi la place de la peinture.

O fatherland, what price I must pay, for thee! 2020
O fatherland, what price I must pay, for thee! 2020 © Virginia Chihota, courtesy Virginia Chihota et Tiwani Contemporary

Comment avez-vous abordé le projet d’Aida ?  

Aida a été une nouvelle occasion de m’exprimer. Et en même temps, c’était un défi, parce que je souhaitais trouver quelle forme ma contribution devait prendre et comment ces résultats seraient « archivés » dans le processus. Le corps de l’œuvre que j’ai créée est une réponse à des éléments de la production qui ont eu un impact sur moi. Ces éléments incluent ma rencontre avec le projet d’Aida conçu par Lotte de Beer comme avec le personnage lui-même. Plus précisément, ils correspondent aux idées liées à l’esprit troublé, à l’identité, à l’amour et à la manière dont on peut être aimé, à la patrie, à la terre étrangère et à la domination.  

Dans les œuvres projetées durant le spectacle, les histoires personnelles apparaissent clairement liées aux histoires sociales. Les corps sont traités à la fois comme individualité et comme faisant partie d’une communauté. Pouvez-vous revenir sur ces différents rapports ?  

La société et la famille ont toujours leur rôle à jouer dans la vie individuelle, personne ne naît de soi-même. Et que l’on soit libre ou oppressé, il y a toujours des gens autour de nous pour influencer notre développement et notre façon de prendre des décisions. Dans mon travail, le corps individuel représente l’intime. Pourtant chacun porte un arrière-plan souvent défini par le collectif. Que je me conforme aux idées de la société ou que je m’y oppose, je dois bien admettre qu’elles restent présentes avec mon travail. Dans Aida, la protagoniste est tourmentée par la pensée de sa patrie, de son père le roi, et de l’amour de sa vie. Elle ne peut pas non plus tout faire en fonction de ses propres goûts : elle doit définir sa position en fonction de l’espace où elle se trouve.  

Dans l’opéra, Aida est une femme adulte, amoureuse de Radamès, mais elle est aussi une enfant, fille d’Amonasro. À Londres, vous exposez actuellement des œuvres dans lesquelles vous explorez les liens familiaux. La thématique de la parenté semble vous être chère ?  

“Ndiri Mwana Wa...” (Je suis l’enfant de...) est ma toute dernière œuvre. Les formes humaines qui apparaissent dans cette série peuvent être considérées comme des représentations d’une confrontation philosophique avec le « moi ». Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment et si l’on peut définir l’appartenance – et pour cela, j’utilise ma propre histoire, passée et présente, comme matériau source.
J’ai grandi dans un cadre multigénérationnel, avec mes oncles et tantes de sang et par alliance – je les appelais tous « Amai » (mère) ou « Baba » (père). Mes parents sont morts avant d’avoir pu construire leur propre maison dans l’enceinte familiale, à la campagne. Malgré tout, c’est un endroit où nous avons toujours été les bienvenus. Il y avait un endroit que j’aimais par-dessus tout – une cuisine et son toit de chaume qui appartenait à l’une de mes mères. C’était le noyau de toute activité familiale – l’ambassade de la famille. Cette cuisine était un espace de totale sécurité, de confort et de générosité, un locus amoenus où les cérémonies de mariage étaient mises en scène, y compris la sienne, où l’on discutait des problèmes familiaux, de la discipline, et où l’on commençait les funérailles. C’est sous ce même toit que mon père et ma mère passèrent la nuit avant leur enterrement, pendant que les gens chantaient pour eux. Après leur mort, j’étais encore entourée de gens auxquels je pouvais parler comme je l’aurais fait avec mes propres parents. Ils continuaient à m’aimer et me soutenir.
Après toutes ces réflexions, est-ce que je peux maintenant dire clairement quelle enfant j’ai été ? Je pense que dire de qui on est l’enfant ne suffit pas pour nous définir !

Sacred words father and lover – I can no longer speak them, 2020
Sacred words father and lover – I can no longer speak them, 2020 © Virginia Chihota, courtesy Virginia Chihota et Tiwani Contemporary

La figure féminine irrigue votre travail. Quels sens accordez-vous à la féminité ?  

La féminité est fertile, productive, elle cherche toujours à aider, elle est généreuse, inventive, riche. Dans mon travail, la figure récurrente de la femme est une représentation du « moi ». Elle m’aide à révéler le visage et la forme de ma condition. Elle tente de comprendre ce qui la rend humaine, en questionnant l’existence et la place qui est la sienne dans son monde. Selon son statut, elle apparaît sous différentes formes. Elle sera toujours en lutte parce qu’elle a besoin de se confronter à ses peurs. Son anatomie semble anormale et définit sa condition. La figure féminine est pour moi extrêmement flexible en ceci qu’elle m’aide à m’exprimer, à déployer et à trouver ce que j’ai besoin d’apprendre pour pouvoir avancer. Le fait de répéter la même image ou le même geste encore et encore – je l’ai appris au fur et à mesure – c’est ma prière pour trouver une solution sur un sujet précis. Une fois la réponse trouvée, je repars pour un nouveau voyage dans l’inconnu. Je ne peux définir le féminin avec des mots.


Aida (saison 20/21)
Aida (saison 20/21) © Vincent Pontet / OnP

Aida de Giuseppe Verdi
La captation de la nouvelle production d’Aida est disponible du 18/02/2021 au 20/08/2021 sur Arte.

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