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Regards

Violetta

Souvenirs d’extases — Par Olivier Liron

D’une fleur fanée naît la promesse d’un amour perdu. Ainsi débute le livret de La Traviata et l’histoire tragique de Violetta et Alfredo. L’écrivain Olivier Liron a imaginé un dernier échange entre les deux amants. Entre rêve et délires hallucinatoires, Violetta invoque le souvenir d’Alfredo tandis que celui-ci pénètre au pays des ombres. Tous deux goûtent une dernière fois à la saveur du corps aimé.


Violetta



Ça s’aggrave.

Je n’ai pas la force de quitter la chambre. Je suis faible. Je me sens trop faible. Seule dans ma chambre je suis obsédée par le souvenir de toutes ces mains d’hommes et de femmes sur mon corps. Je pense aux mains d’Alfredo. Ses mains qui descendent. Doucement. Jusqu’à la taille. La brûlure est d’une telle violence. Je me sens fleur. Je n’ai plus de cerveau. Je rêve que je suis devenue fleur et que je marche sur la tête, mon sexe et mes jambes en l’air. Alfredo est là. Il s’approche de moi et ses mains me plaquent contre le lit, caressent mon ventre, descendent vers mon pubis. Il aimait descendre très lentement en moi. Il descendait en moi. Oui, il disparaissait en moi. Il descend encore. Comment me voyait-il ? Comment me sentait-il ? Je voudrais le revoir. Violent désir de lui. Ses bras. Ses mains. Sa peau. Ton souvenir Alfredo ton souvenir obscène.

Je n’oublie pas la chaleur de son corps. Envie d’embrasser ses cheveux, lécher ses paupières. La pulpe de ses doigts. La beauté de ses cils. Je voudrais qu’il soit là. Mon corps est avide. Envie d’être caressée. La chaleur me pèse. Je pense à rentrer à Paris. À quoi bon. Je délire. C’est trop tard, de toute façon. Je sens les mains d’Alfredo sur mes bras qui m’apaisent, s’attardent sur mes hanches. Je revois son visage, sa façon d’écarter mes lèvres avec sa langue, tout qui convulsait, toute la commotion en moi. Je vais mourir et j’ai envie de me serrer contre lui tendrement. J’ai envie de plonger mes cheveux dans la fossette presque féminine qu’il avait au creux des reins. Le désir se mélange à la fatigue. Je ressens à présent l’appel de la chair et c’est pire que la faim, pire que la soif. Pire que le mal. Je voudrais disparaître dans la sensualité mêlée du sexe et de l’amour qui est la vraie extase.

Alfredo

Mon amour, je t’appelle dans l’hiver.

Je t’appelle depuis le pays de froid et de boue où je suis, je t’appelle depuis le pays des vivants.

Je te parle dans un champ enseveli sous la neige.

Je marche vers toi dans le solstice d’hiver. Je suis dans un champ de peine et de froid et c’est n’importe quel lieu du monde.

Une rive étrange sous la neige. L’hiver est un éblouissant linceul de lumière où parfois, pour un instant, je te ressuscite.

Violetta

Hallucinations. Dans ma mémoire trouée par le temps je me souviens de choses. En vrac. Les années ont passé, follement vécues, follement perdues. Cramées. Goûtées. Pagaille. J’ai dix-neuf ans, je sors d’un chagrin d’amour avec un garçon et je suis seule, je rencontre la solitude. Elle a de grands yeux noirs, j’en tombe folle amoureuse, elle a vingt-deux ans et demi, c’est elle, c’est ma solitude, Solly, oh Solly. Je ne conçois plus très bien le fil des heures. Je voudrais voir Alfredo avant de mourir. Je n’ai pas le courage. Mes résolutions se délitent. Contradictoires. Je suppose que je suis rendue à la solitude, la plus essentielle, celle qui ne dévoile aucun sens, aucune vérité. Maintenant je dois affronter cette solitude et la sérénité que j’avais présumée m’échappe. Il y a les rues que j’aperçois depuis ma fenêtre et la lumière qui taraude. Je suppose que la solitude c’est l’effroi de mourir et que dans cet effroi il y a encore le corps de mon amour.

En fin d’après-midi j’ai entendu un rire argentin dans la chambre, une voix, une haleine chaude dans mon cou. Alfredo ! J’ai crié. Ce n’était pas lui. Il n’y avait personne. J’ai rêvé. Touffeur. Ventilateur à fond. Chambre insatiablement vide.     


Alfredo

Mon amour, je marche dans la lumière du soir.

Ce n’est pas tout à fait la lumière du soir, celle qui s’enfouit doucement dans le velours secret des ombres…

Comment oublier cet adieu dévorant, près de la porte Dorée, dans la rue des Feuillantines ?

Une dernière fois ta silhouette, dans cette petite rue en pente qui redescendait vers ta mort... Tu es partie sans un mot, tu es descendue vers le grand trou d’ombre, ma petite morte de vingt-huit ans, et je sens parfois la nuit ton corps palpiter contre moi... Comme si je te tenais contre moi, avec nos corps nus côte à côte, et côte à côte étranges… Et maintenant, je marche dans la lumière du soir qui tombe sans fin sur le monde, qui tombe sur la mer, mon amour.

Est-ce qu’il y a une façon de se dérober, de tout perdre et de tout oublier pour revivre ?

Au mieux pour le souffle las de la neige, s’y mêler ?   
 

Violetta

Le noir des souvenirs remonte. Par à-coups. Peut-être un effet de la douleur qui ne lâche plus. Je revois des nuits crasseuses de quand j’avais vingt ans. Un baiser sur un coin de trottoir avec Alfredo dans une petite rue de Paris. Mes souvenirs battent la chamade. Encore des troubles de la vue en fin d’après-midi. Ça se précipite. Impossible de dormir. J’ai un soleil au centre de la rétine quand je ferme les yeux. Je dors un peu et je fais un rêve étrange. Mes seins sont devenus mauves, radioactifs. Je me souviens de ma première saison d’artiste à vingt ans dans ce cabaret à Berlin. Une chambre d’hôtel au bord de la Spree dans la lumière finissante et vert cendre de l’hiver. Je revois la première nuit avec Alfredo dans mon petit appartement de la rue Gît-le-Cœur. Des nuits fauves, du champagne, une soif plus ténue. Une boue de mauvais fleuve. On était ivres. Au petit matin j’avais une morsure de miel noir dans mon cou. Le fleuve. La nuit encore.

Je pense à Alfredo. Aux autres. L’amour n’existe pas. Il y a des amours. Il y a la multiplicité des désirs qui nous emporte à tous les vents. Mon désir ne s’est jamais fixé. Trouvé. Je me suis échevelée. J’ai aimé éperdument la vie. J’ai adoré éperdument me perdre.

Alfredo

Mon amour, il ne faut pas

Il ne faut pas céder à la tristesse.

Tu sais, si on veut résister à ça, il ne faut pas que l’on y réfléchisse, on voudrait seulement avancer très en douceur dans la nuit, jusqu’à ce que l’on soit changé en autre chose, en nuages ou en brouillard.

Ce n’est pas tout à fait l’hiver, en tout cas pas celui qu’on attendait, mais la ville est là, un peu là, tout près, et il y a de la chaleur. Une chance qu’on ait pu échanger un baiser sur un coin de trottoir, un moment avec tout l’univers en vrac dedans, avant qu’il ne soit trop tard : c’était comme une pause avant la grande bousculade de l’absence, avant que la mort nous esquive et nous démasque.

Mon amour, il faudra composer avec la nuit le néant la neige. S’y plaire.

On ne se goûtera plus.

Je ne goûterai plus jamais la saveur de ton corps. Comment chanter, légère, la tristesse qui s’annonce ?

Alors on use sa musique et sa mélodie, en rythme. Et déjà tout est moins lourd.

Que faire, puisque c’est sûr, ce que nous fûmes s’enfouit dans les draps grèges de la neige.

Puisque vont venir le deuil et puis l’immense château de l’oubli.

Puisque ton ombre est moins réelle que le fantôme que j’en dessine.

Puisque tu as vécu jusqu’au bout selon ton désir.

Ta joie.

Ton urgence d’être vivante.

Puisque la neige tombe sans douleur et sans bruit ?

On dirait que c’est la fin d’une saison, d’un poème... d’une histoire d’amour… À moins que ce ne soit autre chose ?

Une façon de recommencer ?    

Violetta

Mes années au service d’une passion étrange. La passion de la danse ne m’a jamais quittée. Pourquoi ? Une folie, qui ne m’a jamais laissée tranquille. Les danseuses ne sont pas des anges. Tous les hommes qui sont tombés amoureux de moi disaient que j’étais un ange. Je pensais toujours : Ce n’est pas cela. Je ne suis pas un ange ni une créature éthérée. Je ne suis pas une libellule qui s’évanouit dans les nuages. Une apparition éphémère. Une fille immatérielle et filiforme. C’est un point de vue d’homme. La pureté est une invention masculine. Les hommes sont des animaux primaires qui fantasment l’innocence parce que ça les excite. Ils pensent que les jeunes femmes qui dansent sont des filles de l’air, du genre à faire l’amour en équilibre dans des positions extrêmes. Je suis un corps terrestre, voilà la vérité. Ils disent : Tu es un ange, une fée. Ils voient une jeune femme évanescente pour toujours liée au ciel dans des noces de velours. Ils s’imaginent le firmament immense, les froides étoiles immobiles, un ballet nocturne et romantique dans la nuit. C’est le contraire.

Et pourtant, d’où vient cette sensation de grâce que j’éprouve quand je tournoie sur la piste, l’ivresse au fond de moi, l’allégresse de l’envol ? Ils demandent : Quel est le secret ? Il n’y a pas de secret. Je réfléchis la lumière. Je me fonds dans mon élan, mon désir. Je sens ça à l’intérieur de moi et ça me donne envie de le vivre à nouveau, soir après soir. Ils disaient : Que ressens-tu ? Je disais : C’est une musique. Quand je me produis sur la piste je suis un violon de chair et le frissonnement de l’espace me fait vibrer. Je prends corps. Ils ne comprenaient pas. Tout mon corps soudain existe et je me sens vivante. Je ne me dissipe pas dans l’air. Je résiste. Je travaille à me faire corps, à me recueillir dans le volume entier de mon squelette, de mon bassin, de l’extrémité de mes pieds jusqu’à la pulpe de mes lèvres. Je connais mon poids. Danser est une petite fantaisie à quatre mains, tantôt triste tantôt joyeuse. Chaque fois, c’est comme un acte sensuel. Danser est un défi contre le ciel. Qui sans relâche me consacre amoureusement à la terre aussi, au désir.

Ça s’en va. Ma gorge et mon crâne me torturent. Je dois faire de nouveaux examens. Ils veulent me placer sous transfusion sanguine. Je n’ai pas la prétention d’exprimer plus longtemps le mal qui me déjoue. Ni la force.

Alfredo, mon ange de feu, mon diable, mon tourbillon. Ces dernières pensées sont pour toi. Je voudrais que tu me pardonnes. Je brûle de toi. Je brûle de ton corps. À l’intérieur de moi je brûle encore de ton corps, du souvenir de nos souffles mêlés. Je voudrais que ton amour me ramène de temps en temps à la vie. Je veux que tu me parles par-delà l’absence. Quand je ne serai plus là. Que tu m’appelles. Que tu me permettes de temps en temps de revenir avec toi, sur terre, de l’autre côté du miroir, dans le monde des vivants. Je n’ai pas eu le temps de comprendre grand-chose à l’amour. On dit parfois que l’amour n’existe pas en soi ; on dit qu’il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. Mais si on réfléchit un peu, c’est une énorme bêtise de penser ça, non ? Au contraire, il n’y a jamais de preuves. L’amour est impossible à prouver. Il n’y a pas de preuves d’amour.

Il n’y a que l’amour.

Alfredo

Mon amour, tu me le disais toujours en riant : Notre époque n’est pas une grande époque pour les sentiments.

Et nous, on voulait réinventer notre époque, alors moi, j’aimerais te raconter une histoire avec des sentiments ingénus et ailés pour te faire revenir d’entre les ombres.

Ou te rejoindre.

Une histoire comme dans les contes de fées où l’amour a la couleur brûlante et glacée du désir.

Je vais te raconter cette histoire et tu reviendras vers moi, par-delà les océans et par-delà les ombres.

Tu te souviens, mon amour, quand tu avais tes grands cernes sous les yeux après tes nuits blanches, et que je t’appelais doucement : « Très chère chérie » ?

Et voilà, mon amour, très chère chérie, je vais t’appeler de nouveau comme ça pour te faire revenir.

Et, bien sûr, ça ne marchera pas. Et tu retourneras aussitôt chez les mots, chez les morts. Ça ne marchera pas, parce que le temps n’est pas réversible. Mais je vais essayer. Je vais frapper à la porte du pays des morts. Je vais t’appeler. Je t’appellerai doucement : « Très chère chérie ».

Ce sera le signal.

Je dirai : Viens.

Viens. Et notre amour sera glacé et brûlant comme la neige. 

Votre lecture: Violetta