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Coulisses

L’imaginaire de Crystal Pite

La Nature comme expérience — Par Antony Desvaux

Au fil de ses ballets, la chorégraphe canadienne Crystal Pite déploie avec force un univers où l’élan vital se confronte sans cesse à sa part la plus noire. Corps traversés par des forces contraires, individus en lutte avec l’extérieur, communautés tour à tour réunies et adversaires : l’esthétique de Crystal Pite transfigure sur la scène l’ensemble des relations qui se trament dans nos vies. Fascinée par le « monde naturel, la beauté et la brutalité qu’il contient », la chorégraphe ne cesse d’approfondir avec passion un même ensemble de thèmes. À l’occasion de la création de Body and Soul par le Ballet de l’Opéra national de Paris, retour sur l’imaginaire de Crystal Pite à travers cinq de ses œuvres.


Emergence, Crystal Pite, avec les danseurs du Pacific Northwest Ballet, 2013, McCaw Hall, Seattle
Emergence, Crystal Pite, avec les danseurs du Pacific Northwest Ballet, 2013, McCaw Hall, Seattle © Angela Sterling

Emergence (National Ballet of Canada)

Le groupe est-il cocon ou toile d’araignée, refuge ou danger ? Dans une nature où l’instinct grégaire exerce tout son attrait, l’individu aura-t-il la force de se trouver ? Le titre de ce ballet, créé en 2009, fait référence à un livre de Steven Johnson qui compare chez les humains et les insectes les différentes manières de composer avec le groupe. De quelle façon l’ordre émerge-t-il au sein de la nature ? Mêlant figures humaines et silhouettes d’insectes en un ensemble agressif et inquiétant, Crystal Pite donne corps aux affects et pulsions qui nous mettent en mouvement. La chorégraphe se dit fascinée par la soif d’unité (fusion, eurythmie) qui résonne fortement en chacun de nous, mais qui peut aussi bien nous engloutir. Aimant chorégraphier de grands ensembles qui se prêtent aux phénomènes de contagion (un stimulus se répand à travers une entité qui se meut, change de structure, évolue ainsi qu’un groupe d’oiseaux en plein vol), Crystal Pite nous fait ressentir, dans des ballets souvent épiques, les multiples conflits au cœur de la nature.

Dark Matters, Crystal Pite, avec les danseurs de la compagnie Kidd Pivot, 2011, Doris Duke Theatre, Becket
Dark Matters, Crystal Pite, avec les danseurs de la compagnie Kidd Pivot, 2011, Doris Duke Theatre, Becket © Christopher Duggan / Jacob’s Pillow

Dark Matters (Kidd Pivot)

Double sens du titre de ce ballet créé en 2009. À la fois évocation de la matière noire, « terra incognita de notre époque » selon Crystal Pite : ensemble de forces qui agit l’univers dans son entier. Mais également prise de position de la chorégraphe : « dark matters », autrement dit la noirceur est précisément ce qui compte, ce qu’il importe d’appréhender pour mieux saisir les forces mystérieuses à l’œuvre dans nos âmes et nos corps. Nous sommes ainsi pris dans un tout, un même déchaînement d’ondes et de mouvements obscurs. Pour incarner ce jeu constant de création et destruction, Crystal Pite choisit de mettre en scène un groupe de marionnettistes habillés en noir à la manière du Bunraku. Mais la figure de bois qu’ils contrôlent n’est pas moins partie prenante de ce même processus. À son tour, elle renverse les rôles et se retourne contre son créateur. Quelle est la part du libre arbitre et de la manipulation dans nos vies ? Le danseur est-il capable d’atteindre à la grâce d’une marionnette sans renoncer à ses propres impulsions ? Ces questions, qui ne sont pas sans rappeler un grand texte de Kleist (Sur le théâtre de marionnettes), agitent de manière souterraine l’ensemble des ballets de Crystal Pite.

The Tempest Replica, Crystal Pite, avec les danseurs de la compagnie Kidd Pivot, 2011, Artist House Mousonturm, Francfort
The Tempest Replica, Crystal Pite, avec les danseurs de la compagnie Kidd Pivot, 2011, Artist House Mousonturm, Francfort © Jorg Baumann

The Tempest Replica (Kidd Pivot)

Créé en 2011, The Tempest Replica dédouble sur la scène le monde à la fois magique et intérieur inventé par Shakespeare. L’univers de La Tempête se voit ici « répliqué », dupliqué, se déroulant en parallèle dans deux espaces. La trame de l’histoire est présentée de façon minimale à la manière d’un story-board, sur une île réduite à l’état de maquette, par des corps blancs sans visage comme si leur dessin n’était encore achevé. Au sein d’un tout autre paysage urbain et contemporain, des personnages pleinement incarnés dansent une série de portraits (Prospero, Ariel, Caliban…), développant les motifs et les émotions seulement tracés en pointillé par les figures de craie. Les articulations de ces marionnettes sont aussi bien les articulations du récit, que les personnages dupliquent en leur donnant chair. L’histoire d’un côté, les corps de l’autre, se rencontrent et s’influencent : jeux d’imitations et de manipulations en pleine tempête, autant de thèmes qui parcourent l’œuvre de la chorégraphe, ici portés par une scénographie imaginative qui les présente sous la forme d’un théâtre le plus narratif et figuratif qui soit : pour Crystal Pite, le totem de l’abstraction n’a plus lieu d’être.

The Seasons’ Canon, Crystal Pite, avec les danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris, Palais Garnier, 2016
The Seasons’ Canon, Crystal Pite, avec les danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris, Palais Garnier, 2016 © Julien Benhamou / OnP

The Seasons’ Canon (Ballet de l’Opéra national de Paris)

Dans une lumière d’orage, un individu émerge d’une vague de corps humains entremêlés à la ramification des cordes de Vivaldi, elle-même démultipliée par la réécriture de Max Richter : tout un processus d’écriture fuguée, en « canons », déploie une série de réactions en chaîne, de gestes en écho, de rythmes contraires, à travers les danseurs et les sons. Dans ce ballet créé en 2016, Crystal Pite propose une image saisissante de la nature comme matrice, à la fois source de germinations, mutations, transformations, et enclos dont il faut en partie se défaire. Fascination pour la synchronie, l’unité, l’imitation (« l’homme est un animal mimétique », dit Aristote) mais aussi bien désir inverse de s’extraire de l’étouffoir du troupeau. La nature est présentée ici comme un combat : en son sein, un conflit incessant se poursuit, qui interroge le groupe humain dans son ensemble et la place de chacun.

Revisor, Crystal Pite et Jonathon Young, avec les danseurs de la compagnie Kidd Pivot, 2019, Vancouver Playhouse
Revisor, Crystal Pite et Jonathon Young, avec les danseurs de la compagnie Kidd Pivot, 2019, Vancouver Playhouse © Michael Slobodian

Revisor (Kidd Pivot)

En 1836, Nicolas Gogol imagine, sur le ton de la farce, une pièce de théâtre mettant un scène un inspecteur général. Ce revisor (titre original de l’œuvre), envoyé par le tsar, doit inspecter une administration locale. Un jeune voyageur qui se trouve dans les parages est pris pour le redouté fonctionnaire : il agit alors comme un révélateur de toutes les bassesses et compromissions, mais se retrouve à son tour pris dans l’engrenage de son pouvoir grandissant. Dans une relecture chorégraphique de cette farce, Crystal Pite explore les rapports du corps et de la parole. Le ballet met en scène toute une galerie de personnages en costumes qui réagissent par le mouvement au texte enregistré de la pièce interprété par un ensemble d’acteurs. Le jeu entre les mots et les gestes (amplifications, décalages, contradictions…) renouvelle, dans le registre du grotesque et de la comédie noire, le thème du libre arbitre et de la marionnette : sommes-nous agis par la parole, ou bien maîtres de nos affects ? Est-ce donc toujours quelque chose de plus obscur qui tient les ficelles ?

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