Un spectacle, un souvenir

Les pinces de Body and Soul

Rencontre avec Bernard Connan

Par Aliénor Courtin le 31 janvier 2022

Série

© Christophe Pelé / OnP

Les pinces de Body and Soul
Dans le troisième acte de Body and Soul, créé pour le Ballet de l’Opéra national de Paris en 2019, la chorégraphe canadienne Crystal Pite interroge l’organisation de la vie en société à travers la métaphore d’une communauté de créatures ressemblant à des insectes. Les danseurs prennent, l’apparence d’êtres venus d’un autre monde, pourvus de pinces. Au-delà du simple accessoire décoratif, il s’agit de véritables extensions de leurs membres pleinement intégrées à la chorégraphie. Bernard Connan, responsable de l’atelier de Décoration sur costume au Palais Garnier a participé à la conception de ces éléments hors du commun. À l’occasion de la reprise du ballet, il revient sur sa rencontre et ses échanges avec la chorégraphe lors de la création de ces pinces emblématiques.

« Cela fait trente ans que je travaille à l’Opéra. La création de Body and Soul reste l’un de mes souvenirs les plus marquants, autant humainement qu’artistiquement. La conception des pinces venant compléter les costumes de l’acte III s’est révélée être un véritable défi technique réalisé en un temps record.

Le début de mon travail consiste en la conception de prototypes à partir de maquettes. Pour Body and Soul, la chorégraphe Crystal Pite est arrivée elle-même avec un premier prototype fait par son père, ébéniste de profession. Il s’agissait d’une sorte d’épée de bois plate, avec une courbe très particulière. Nous étions encore bien loin de ce à quoi ressemblerait le futur élément de costume, mais cela a servi de base de travail.

Nous avons pris le temps de discuter ensemble de l’esthétique attendue et des contraintes de solidité. Le temps nous étant compté, deux options s’offraient à nous : soit je parvenais, à partir de ses indications, à proposer un projet répondant aux attentes, léger, effilé, mais garantissant un appui sûr pour les danseurs, soit la conception était proposée à l’atelier Accessoires ou à une équipe extérieure. La difficulté relevait de la possibilité matérielle de proposer quelque chose de facilement maniable pour les danseurs, mais dans une forme extrêmement fine. Ces pinces étaient à la limite de l’accessoire, mais comme elles participaient de la silhouette, leur réalisation m’a finalement été confiée et s’est faite ici, dans nos ateliers après qu’un prototype ait été validé. Nous avons eu un mois pour relever ce challenge puisque nous avons eu connaissance du projet tardivement, durant l’été 2019. Le ballet était programmé pour le mois d’octobre.

Au départ, il nous était difficile d’imaginer le rendu final. Bien sûr, en plus du prototype de Crystal Pite, nous avions les maquettes de sa collaboratrice, Nancy Bryant, qui avait dessiné les costumes des personnages. On voyait bien qu’on était proche de quelque chose de l’ordre de l’insecte, mais lors de la conception, ce n’était pas tout à fait évident. Nous avons été réellement surpris à la vue du tableau final en scène, avec les effets d’ensemble et les jeux de lumière.

© Julien Benhamou / OnP

Si l’idée de la conception a émané de l’imaginaire de Crystal Pite, mon travail a été de proposer la solution technique pour les réaliser : les matériaux, la finition brillante. Nous avons donc réalisé quarante-cinq paires de pinces, en proposant deux modèles de taille afin de répondre aux morphologies des danseurs. Sur cette base, toutes les pinces sont issues d’un moulage et sont donc identiques.

La pince se présente comme un manchon, avec une poignée à l’intérieur. On y met la main et le manchon remonte sur le poignet, il fait ainsi disparaître la main. La poignée est faite en résine moulée et par souci d’ergonomie, épouse la forme d’une paume de main avec un côté droit et un côté gauche. Elle est fixée sur trois tiges de métal courbées puis soudées ensemble. Le tout est ensuite habillé d’une coque qui lui donne une forme et prolonge la silhouette. Le métal utilisé est ici de la corde à piano, un fil d’acier léger mais résistant. Quant à la coque, il s’agit d’une feuille de plastique thermoformable moulée à chaud sur une forme en plâtre, elle-même tirée d’un modelage en terre. Une fois démoulées on rajoute un ergot qui donne l’aspect d’une pince. Ces formes sont ensuite peintes avec une peinture résine ultrabrillante noire qui rejoint l’aspect des justaucorps.

Lorsque le danseur porte le costume, les différents éléments qui le composent ne sont pas facilement identifiables. En effet, l’intégralité du costume est dans les mêmes nuances de noir, comme s’il était fait d’une seule pièce. Pourtant, le costume est composé de multiples éléments : d’une part un académique fait par les ateliers couture, un casque, des épines dans le dos et les pinces. Les épines sont aussi issues de nos ateliers et ont été conçues dans la même matière qui sert d’habillage aux épées en métal. Au début, il devait y avoir plusieurs épines dans le dos. Finalement, cela a été simplifié pour ne garder que deux omoplates qui semblent émerger du corps des danseurs.

Les danseurs ont été présents durant les étapes de conception car la question de l’ergonomie était primordiale. La main étant enveloppée, il fallait que cela ne soit pas trop large pour rester dans le prolongement du bras et qu’il n’y ait pas de rupture. En même temps que les costumes, nous avons fait des essayages pour définir les hauteurs, le niveau de résistance et le réglage des poignées.

Crystal Pite et son équipe ont été très présentes tout au long de cette conception, doublant une grande exigence d’un respect et d’une reconnaissance exceptionnelle. »    

S'abonner au magazine

Inscrivez-vous pour recevoir par email
les actualités d'Octave Magazine.

S'inscrire

Haut de Page