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Coulisses

Les costumes de Werther

Un spectacle, un souvenir — Par Annette Hasslert Risacher

Annette Hasslert Risacher est Responsable de production à la Direction des costumes Bastille.

Quand un costumier est invité à l’Opéra, c’est d’abord à la Direction qu’il confie son projet élaboré avec le metteur en scène. Le suivi de la production des costumes incombe ensuite à l’un des responsables de production. Les créateurs viennent avec des images, des dessins, des bouts de maquette, chacun a sa méthode.

Christian Gasc, lui, vient toujours avec des maquettes. À partir de ces maquettes, nous commençons à travailler sur l’échantillonnage, c’est-à-dire le choix des tissus, puis sur la teinture.

Pour cette création de Werther, tous les costumes ont été teints ici-même, parce qu’il était impossible de trouver dans le commerce la variété nécessaire de nuances de couleurs. C’est le Service Décoration qui réalise toutes les teintures et les effets sur les tissus tels que la patine; ils peuvent également concevoir des impressions ou des motifs inédits. En parallèle, nous nous réunissons avec le Chef de service de l’Atelier flou (pour les femmes) et le Chef de service de l’Atelier tailleur (pour les hommes). À partir de ses maquettes, Christian Gasc leur donne ses directives quant aux coupes. Ensuite je supervise les essayages avec les interprètes. Je dois être à l’écoute des solistes et recueillir leurs sensations dès les premières journées de répétition, pour appliquer d’éventuelles modifications. La Générale piano est le moment où nous présentons les costumes pour la première fois au reste de l’équipe. Mon objectif est qu’à cette occasion, tout soit créé et « prêt à l’emploi », même s’il y a toujours quelque chose à rectifier. Nous livrons les costumes finis à la Générale, ensuite c’est le Département Habillement qui prend le relais et qui est responsable des costumes sur le plateau.

La conception d’une seule robe pour une telle production nécessite – de la coupe aux essayages – au moins deux semaines. Ma mission consiste à superviser ce processus, en créant des fiches de renseignements techniques pour chaque costume et de garantir une médiation entre les différents ateliers. Il ne faut pas oublier qu’un costume c’est aussi les chaussures, le chapeau, la coiffure… Chaque création est un travail d’équipe : nous travaillons tous ensemble pour une finalité artistique qui est le spectacle. Cette conjugaison des savoirs-faire des différents services est particulièrement réussie pour cette production de Werther qui est selon moi un exemple de clarté et d’élégance.

Piotr Beczala et Elīna Garanča dans Werther
Piotr Beczala et Elīna Garanča dans Werther © Émilie Brouchon / OnP

Pour cette production, nous avons réalisé des costumes ancrés dans le XVIIIe siècle. Cela nécessite un savoir-faire propre aux couturiers des Ateliers qui connaissent sur le bout des doigts le vocabulaire vestimentaire des différentes époques. Au moment de sa parution, les Souffrances du jeune Werther de Goethe auraient suscité un tel engouement que les vêtements des personnages auraient profondément influencé et défini la mode de la deuxième moitié du XVIIIe siècle : la longue veste bleue nuit et le gilet jaune du héros éponyme étaient copiés par tous les jeunes gens de l’époque et sont devenus emblématiques de l’esthétique romantique, raison de plus pour rester fidèle à cet ancrage historique. Ce qui est intéressant avec les costumes d’époque, ce n’est pas tant de regarder un tableau et de copier les vêtements que l’on y voit sinon de comprendre la logique et l’esthétique du vêtement et de l’adapter. Il faut bien sûr respecter une époque, mais il faut aussi prendre en compte le regard du spectateur d’aujourd’hui. Il faut que l’ancrage historique soit reconnaissable sans qu’on ait l’impression que les solistes sont engoncés dans des vêtements qui ne leur correspondent pas. Pour cela nous respectons les coupes de l’époque, par exemple les corsages contraignants, mais nous les traitons avec une sensibilité contemporaine. Il faut aussi prendre en compte quelle est la vision du XVIIIe siècle propre au metteur en scène et au costumier. Si la Charlotte de Goethe et de Massenet est parée de rubans roses, c’est une coquetterie que Christian Gasc épure pour être en accord avec la mise en scène de Benoît Jacquot qui choisit le dépouillement pour mettre en avant le drame intimiste de l’opéra. Il s’agit aussi de ne pas encombrer ou brouiller le regard du spectateur. C’est un écueil qu’il évite par son subtil traitement des teintes, qui est une constante dans son travail.

Ce qui fait l’élégance des costumes imaginés par Christian Gasc c’est son travail rigoureux sur les couleurs. Il choisit pour chaque personnage une couleur de base puis développe des variations autour de celle-ci. Il peut introduire progressivement des éléments pour communiquer des tonalités et des humeurs différentes tout en conservant une cohérence. Prenons par exemple le personnage de Charlotte. Sa robe est très claire au début, lors de ce premier acte joyeux qui se déroule dans une cour intérieure ensoleillée avec des enfants. Progressivement, la blancheur de Charlotte s’assombrit, la robe reste à peu près la même mais la couleur s’intensifie. Enfin, pour la scène finale lorsqu’elle rejoint Werther alors qu’il s’est mortellement blessé, Christian Gasc a décidé de rajouter un châle rouge sang, comme si Charlotte partageait la blessure de son amant. Les costumes de Werther montrent une unité maîtrisée, on ne se perd pas dans trop de couleurs chamarrées. Cette production appartient selon moi à ces spectacles où tout est réussi, où un raffinement et une grâce se dégagent de cette symbiose entre décors, lumières et costumes.



Propos recueillis par Milena Mc Closkey

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