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Échappées littéraires

Le flirt de Figaro

Le travesti amoureux

Série

Le flirt de Figaro

Figaro et Alban sont copains de classe. À première vue, tout semble les séparer : l’un est charmeur et populaire, l’autre timide et réservé. Mais si Alban peut aider Figaro à faire remonter ses notes en mathématiques, Figaro peut bien aider Alban à séduire une jeune fille. La belle Rosine du Barbier de Séville revit sous la plume de Stéphanie Hochet qui s’amuse à tromper les cœurs en transposant les mœurs. Sur fond de déterminisme social et étude de genre, l’auteure révèle la vérité des passions amoureuses : qui sommes-nous quand nous aimons ? 


Figaro et Alban se connaissent depuis la classe de 5e, mais ils ne sont pas les meilleurs amis du monde. À l’âge de 16 ans, ils se retrouvent dans la même classe, la Première B du lycée Ronsard à Paris. A priori, rien ne les rapproche. Autant Figaro est un type facile à aborder, chaleureux, au physique plutôt costaud, autant Alban est un grand gaillard maigrelet et plutôt réservé. Figaro vient au lycée habillé d’un blouson de cuir et porte toujours le même jean délavé-usé. Alban est souvent vêtu de chemises Ralph Lauren et de vestes bien coupées. Rien d’étonnant, les deux garçons viennent de milieux très différents. Figaro affirme ses origines prolétariennes avec une fierté toute communiste, quand Alban préfère éviter de dire qu’il vit dans un 162 m2 dans le XIVe arrondissement et que oui, la bague à son doigt est bien une chevalière héritée de son grand-père sur laquelle on peut voir les armoiries de la famille : deux chats hérissonnés. Alban n’est pas stupide, il a bien remarqué que ses origines sociales n’étaient pas les plus appréciées au lycée où l’on préfère les dégaines de canailles.

Pourtant, en cette rentrée scolaire, les choses évoluent. Le simple fait de se retrouver dans la même classe amène Alban et Figaro à se parler plus qu’auparavant. Figaro comprend peu à peu qu’Alban pourrait lui être utile pour ses devoirs de math. Ce dernier est clairement le meilleur de la classe dans ce domaine. Figaro sue pour parvenir à un niveau moyen. Alban a reçu des cours particuliers, Figaro a déjà de la chance d’avoir une mère qui l’encourage à faire des études. Le garçon filoute naturellement. Il prend l’habitude de s’assoir près d’Alban lors des devoirs sur table, histoire de « vérifier » ses réponses sur la copie de son camarade. Les notes de Figaro s’améliorent. Alban est plus flatté d’attirer un garçon aussi populaire que Figaro que froissé par sa grossièreté. Alban n’a presque pas d’amis au lycée. Ses fréquentations sont celles de son club d’équitation, à Vincennes. Il n’a jamais réussi à se rendre aimable dans le milieu scolaire.

Les deux garçons deviennent amis. Même si ni l’un ni l’autre n’est dupe de l’aspect intéressé de cette amitié.

Peu à peu, Alban perd son côté rigide et parle avec plus d’aisance à Figaro. Ce dernier s’amuse des manières empêtrées de son nouvel ami et le taquine avec gentillesse.

Au début de l’hiver, lors d’un cours d’histoire, Alban prend son courage à deux mains et demande à Figaro :

- Tu es célibataire en ce moment ?
- Oui.
- Ça m’arrange, dit Alban.

Figaro le regarde avec un air mi surpris-mi amusé.

- Explique-moi ça.
- Je suis tombé amoureux et j’aimerais ton aide.
- Tu ne sais pas te débrouiller seul ? demande Figaro dont les flirts sont nombreux et réputés.
- C’est compliqué. Elle est déjà en couple. Avec un idiot de la pire espèce.
- Qui est-ce ?
- Elle s’appelle Rosine, c’est la plus jolie fille que j’aie jamais vue de ma vie. Je l’ai remarquée il y a un mois et j’ai découvert son histoire avec ce crétin de Flavien il y a deux semaines. Ça m’a broyé le cœur. Je n’en dors plus.

Figaro observe le visage d’Alban. Sous ses yeux, des cernes violets disent qu’il n’a pas menti. Quel drôle de type, cet Alban. Figaro soupçonne qu’il est parfaitement gauche avec les femmes.

- Je vais voir ce que je peux faire pour t’aider. Flavien a des failles que je connais bien. Il est très naïf aussi.
- Je te revaudrai ça ! »

Durant la suite du cours, l’un et l’autre semblent concentrés sur le récit des poilus qui se battent dans les tranchées.

Figaro copine avec n’importe qui. Son charme opère très vite et sa réputation de type populaire (cool, entreprenant avec les filles, insolent avec les professeurs, anarchiste assumé et bien agréable à regarder) le précède et flatte qui l’écoute.

Quand Flavien le voit venir vers lui durant la récréation, il s’étonne mais sourit irrépressiblement.

- Comment vas-tu, mon pote ?
- Bien, et toi ?
- J’organise une petite soirée dans un bar sympa vendredi, ça te dit de venir ?
- Pourquoi pas ! Je viendrai avec Rosine.
- Viens seul, c’est une soirée entre mecs. On y discute nanas tranquillement. J’apporte un cognac dont tu me diras des nouvelles.

Flavien est un peu décontenancé par cette invitation. Il trouve l’idée étrange mais rien n’est tellement étonnant venant de Figaro, ce type aux allures de star du rock qui intimide même certains profs - une rumeur prétend que Figaro aurait eu une aventure avec une enseignante de biologie.

Flavien sort avec Rosine depuis un peu plus d’un mois. Ces derniers temps, ils ont été fusionnels au point de ne plus rien faire l’un sans l’autre. Flavien qui a toujours été indépendant et un peu volage se réjouit de cette sortie entre mecs. Rosine comprendra, c’est une fille intelligente.

Voici justement que Rosine traverse la cour pour le rejoindre. Ce petit gabarit fluet aux yeux verts et aux cheveux roux éveille facilement chez les garçons désir et amour. Elle est vive comme un feu follet, gaie comme un pinson, fragile comme un pétale de rose, timide comme une vierge de la Renaissance. Elle adresse à Flavien un regard qui ne trompe pas.

« Comment peut-elle être amoureuse de ce bouffon ? », songe Figaro. « On va y remédier. »

Elle demande à Flavien :

- On se voit vendredi ?
- Non, je suis déjà pris.
- Le lendemain, alors ?
- Si je peux, je te téléphonerai, dit-il en regardant l’écran de son Iphone.

Étonnée, la jeune fille s’en va.

- Charmante mais un peu collante, tu sais ce que c’est, dit Flavien à Figaro.
- M’en parle pas, répond Figaro en réprimant son envie de le gifler. Ça te fera du bien de sortir sans elle, d’autant plus que je veux te présenter quelqu’un.

Figaro explique son projet à Alban :

- Vendredi soir, tu t’appelleras Alma. Tu mettras en valeur cette taille fine que les filles t’envient. J’apporterai des jupons et du maquillage.
- Puis-je emprunter une perruque de ma mère ?
- Oui, c’est une excellente idée. Il s’agira de prendre Flavien dans tes filets. Et moi, je serai là pour faire de belles photos.

Alban éclate de rire.

- Et s’il me reconnaît ?
- Seule une fille serait assez fine pour ça.

Le déguisement est un succès : Alma se regarde dans le miroir avec une stupéfaction émerveillée.

- Ah, tu ris de te voir si belle en ce miroir ? dit Figaro. Si je n’étais pas au courant, je te draguerais.
- Quel dommage que tu sois au courant.

Les deux garçons se rendent au Paon, quartier général de Figaro. Leur entrée produit son effet. Tout le monde dévisage la belle inconnue.

- Présente-moi, demande Flavien à Figaro.
- Alma, je te présente Flavien. Flavien, voici Alma.

- Comment se peut-il que nous ne nous soyons jamais croisés ?

D’une voix contrefaite, Alma répond, les yeux baissés :

- Si tu savais le nombre de fois que je t’ai vu sans que tu me regardes.

Il n’en faut pas plus à Flavien pour s’enflammer.

- Réparons cette erreur aussitôt !
- Trinquons à votre rencontre ! intervient Figaro.

Les garçons vident cul sec leur verre de cognac.

- Pour une frêle demoiselle, tu sais boire !
- J’ai d’autres descentes remarquables.

Figaro se retourne soudain pour étouffer un éclat de rire.

- J’ai l’impression que vous n’avez plus besoin de moi. Je vous laisse, je vois Jérôme qui n’a plus assez de cognac.
- Pourquoi ai-je l’impression d’une première fois ? demande Flavien.
- Parce que c’est le cas.
- C’est impossible à croire.
- C’est la première fois que je ressens la magie que j’inspire. Jusqu’à présent, je n’avais été qu’une figurante. 
- Pourquoi moi ?
- Cela fait si longtemps que tu m’obsèdes.
- Mais, raconte ! Nous sommes dans le même lycée ?
- Je te croise dans la rue depuis que j’ai 10 ans.

Flavien a la bouche sèche et les tempes en feu. Il attrape le poignet de la jeune fille dans un mouvement de désir.

- Il faut que je te voie en privé. Très vite !

Alma approche ses lèvres de celles de Flavien, non sans avoir vérifié que Figaro les photographiait avec son portable. Le baiser n’en est que plus spectaculaire. Ensuite, Alma s’enfuit sans un mot d’explication. Flavien rejoint Figaro :

- Tu avais raison. Je n’avais jamais rencontré une fille pareille.

Durant la récréation, Figaro rejoint Rosine avec une expression peinée.

C’est toi qui sors avec Flavien ?

La playlist du Barbier de Séville

Cet article est également disponible dans le dossier Le Barbier de Séville

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