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Coulisses

L’amphithéâtre de foin de L’Elisir d’Amore

Un spectacle, un souvenir — Par Didier Valentian

Didier Valentian Sous-chef de l’Atelier peinture Bastille.

« Parmi les dessins à l’esthétique années 50 et les visuels paysans que Chantal Thomas nous a apportés pour concevoir le décor de L’Elisir d’amore en 2006, trônait la maquette d’une pyramide de foin. Pour réaliser cette idée, nous avons commencé par travailler avec de vraies meules de foin : la campagne a envahi l’atelier. À partir de là, nous avons entamé des discussions avec Chantal pour répondre à deux nécessités : cet élément de décor devait être praticable et démontable. La pyramide de foin s’est construite en plusieurs étapes avec comme base une structure métallique. Ensuite s’est ajoutée une construction en bois conçue comme des gradins, avec une succession de caissons disposés en escalier. Enfin, le haut de la pyramide n’était pas en bois mais sculpté en matière composite stratifiée et résinée. Il était évidemment impossible de couvrir ce volume de vrai foin, périssable, dangereux car inflammable, glissant et urticant pour les acteurs. Nous avons donc cherché un produit durable et capable de rendre l’aspect visuel du foin. C’est le sisal, une plante très résistante dont la fibre sert notamment à la fabrication de cordage, qui nous a paru la meilleure solution. Tressées, teintes et coupées à la bonne longueur, les ficelles de sisal ont l’aspect d’autant de brins de foin. Bien qu’il s’agisse d’un trompe-l’œil, il n’en demeure pas moins naturel. Nous avons utilisé ce matériau dans des teintes et épaisseurs différentes, afin qu’un brin ne ressemble pas à un autre et que chaque meule ait son authenticité. Nous avons utilisé environ 400 m² de ce matériau, or l’atelier fait 700m², ce qui donnait plutôt l’impression de mettre les pieds dans une grange. Pour reproduire la texture du foin, nous avons dû recouvrir l’anguleux édifice en bois de quantités considérables de mousse, impliquant également un important travail de modelage pour donner à chaque meule un galbe particulier. Dans cette botte de foin, il n’y a pas d’aiguille, mais quinze kilos d’agrafes !

La réalisation de cette pyramide de foin a mobilisé pratiquement tous les ateliers, et six semaines de travail rien que pour la partie décoration et peinture dont mon équipe de cinq personnes était en charge. Paradoxalement, ce sont souvent les décors sollicitant des éléments naturels ou réalistes qui demandent le plus d’inventivité de notre part. Ce genre de décor, et les défis auxquels il nous confronte, nous apporte en contrepartie beaucoup de plaisir, car le réel et son illusion sont au cœur de notre métier. Mais sur scène, c’est un réel reconstitué, détourné et orienté vers les fins dramatiques. Dans l’idée de Chantal, il ne s’agissait pas d’une banale pile de meules de foin, mais d’un amphithéâtre de campagne, servant l’idée de représentation dans la représentation chère à Laurent Pelly. Nous prenons d’autant plus de plaisir quand les décors sont conçus dans une telle solidarité avec la mise en scène: voir les chanteurs évoluer dans cet environnement et s’amuser est très gratifiant. Chacun de nous s’est attaché à ce décor lors de sa conception, nous ne pouvions qu’imaginer à quel point il serait captivant pour le public. Son aspect pastoral, le charme rural qui s’en dégage nous avait séduits d’emblée, ainsi je ne m’étonne guère qu’il soit devenu emblématique de cette production. Son succès fait qu’elle a beaucoup voyagé, mais nous détenons seul les secrets de fabrication de son décor et le savoir-faire pour l’entretenir. Ainsi il revient régulièrement pour un défrichage, et nous sommes à chaque fois heureux de le revisiter car il invite invariablement au jeu. »

Propos recueillis par Milena Mc Closkey

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