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Rencontres

Lady Rouge

Entretien avec Nicolas Liucci-Goutnikov — Par Simon Hatab

Opéra fascinant, qui témoigne de la pensée de son temps tout en s’étant attiré les foudres du régime soviétique, Lady Macbeth de Mzensk est à l’affiche de l’Opéra Bastille dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski. Commissaire de l’exposition Rouge. Art et utopie au pays des Soviets qui se tient au Grand Palais du 20 mars au 1er juillet 2019, Nicolas Liucci-Goutnikov nous éclaire sur le contexte historique de cette œuvre. 


Lady Macbeth de Mzensk est créé le 22 janvier 1934. Pouvez-vous nous parler du contexte politique de cette Première ?

Nicolas Liucci-Goutnikov : Durant les années 1920, un relatif pluralisme culturel accompagne la lutte pour le pouvoir opposant différentes factions du parti. Trotski ou Boukharine sont parmi ceux qui considèrent que le parti n’a pas à imposer telle forme d’art plutôt qu’une autre. La donne change à partir de 1929. Joseph Staline a éliminé toute opposition. Il souhaite contrôler et diriger la création artistique. En 1932, les groupes artistiques sont dissous au profit d’unions professionnelles ; en 1934, quelques mois après la première de « Lady Macbeth », l’un des sbires de Staline, Andreï Jdanov, lance le mot d’ordre du réalisme socialiste, doctrine encore vague mais destinée à régir l’ensemble des arts. L’extraordinaire période d’expérimentation ouverte par la Révolution est close.

Quelles étaient les relations de Chostakovitch avec le régime soviétique ?

N. L.-G. : Chostakovitch fait partie de ces « artistes de gauche », héritiers des avant-gardes, dont l’œuvre s’est développée frénétiquement durant ces années 1920, pleines d’enthousiasme et de confiance en l’avenir. Il a collaboré avec de nombreux artistes majeurs : la pièce de théâtre La Punaise a ainsi permis au jeune compositeur, âgé d’à peine 23 ans, de collaborer avec Vladimir Maïakovski, auteur, Vsevolod Meyerhold, metteur en scène, et Alexandre Rodtchenko, scénographe. Le sort sera cruel pour nombre de ces artistes de gauche : Maïakovski se suicide en 1930, Meyerhold est exécuté en 1940. Pour Chostakovitch, comme pour Rodtchenko, il s’agira désormais de composer, tant bien que mal, avec le pouvoir.

« Lady Macbeth » met en scène la difficile condition sociale d’une femme russe : comment ce thème s’inscrit-il dans les préoccupations politiques de l’époque ?

N. L.-G. : Les années qui suivent la révolution d’Octobre sont celles d’une véritable libération des mœurs : alors que le divorce se généralise, que les structures familiales conventionnelles se délitent, que la liberté sexuelle s’affirme, la femme s’émancipe. Les années staliniennes sont au contraire celles d’un fort conservatisme : le régime promeut le retour à des formes de vie somme toute plus bourgeoises. Il célèbre les vertus du mariage et promeut le retour aux valeurs traditionnelles de la famille. L’opéra de Chostakovitch, conçu durant les premières années de l’ère stalinienne, se situe à la charnière de deux époques.

On sait qu’après un succès initial, l’œuvre a été interdite de représentation pendant trente ans. Comment expliquer ce revirement ?

N. L.-G. : Le 28 janvier 1936, un article téléguidé par Staline paraît dans la Pravda, intitulé « Le chaos remplace la musique ». Il s’en prend avec violence à « Lady Macbeth », à la fois sur le fond – son intrigue jugée scandaleuse – et sur la forme - l’œuvre est jugée « formaliste ». Cette épithète est alors lestée d’une charge éminemment négative. Le formalisme est considéré comme un mal « bourgeois », engendrant des œuvres incompréhensibles des masses. L’article de la Pravda déchaîne une campagne extrêmement virulente qui touche toutes les disciplines artistiques. C’est seulement lorsque Nikita Khrouchtchev parvient au pouvoir que l’étau se desserre enfin un peu et que des marges d’expérimentations réapparaissent pour les artistes, mais de façon limitée. La version de « Lady Macbeth », jouée durant ces années-là, rebaptisée Katerina Ismailova, est d’ailleurs très édulcorée.


À propos de l’exposition Rouge…

L’exposition Rouge. Art et utopie au pays des Soviets présente un ensemble de plus de 400 œuvres conçues dans un contexte social et politique particulier. Son parcours chronologique commence en 1917 avec la révolution d’Octobre et se termine en 1953, année de la mort de Staline. Elle interroge la manière dont le projet de société communiste a engendré des formes d’art spécifiques. Des années 1920, marquées par un grand nombre de propositions d’avant-garde, aux années 1930 qui voient l’affirmation d’un dogme esthétique, le parcours aborde tous les domaines des arts visuels : peinture, sculpture, architecture, photographie, cinéma, design, arts graphiques avec des œuvres, pour la plupart jamais montrées en France.

Les artistes tels que Rodtchenko, Malevitch, Klutsis … ont voulu accompagner par leurs œuvres l’édification du socialisme et contribuer à la transformation du mode de vie des masses. C’est cette histoire, ses tensions, ses élans comme ses revirements que relate l’exposition en posant la question d’une possible politisation des arts.

Art et utopie au pays des Soviets
Exposition organisée par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais et le Centre Pompidou Musée national d’art moderne. Grand Palais, Galeries nationales, du 20 mars au 1er juillet 2019

Commissaire de l’exposition : Nicolas Liucci-Goutnikov - scénographie : Valentina Dodi et Nicolas Groult

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