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« Frères humains, qui après nous vivez »

Lady Macbeth, les raisons d’un scandale — Par Charlotte Ginot-Slacik

Le texte est demeuré célèbre : le 28 janvier 1936, le journal La Pravda (La Vérité) publie une tribune intitulée « Le Chaos remplace la musique », dirigée contre le dernier opéra de Dmitri Chostakovitch, Lady Macbeth de Mzensk. Modernité dissonante et amoralité neurasthénique s’y trouvent tour à tour pointées comme autant de preuves de l’esprit « petit-bourgeois » du jeune compositeur. Derrière les attaques morales et esthétiques, la mise au pas voulue par Staline ne recèlerait-t-elle pas plutôt des enjeux viscéralement politiques ?    

Reprenons. 1932 : achèvement par le jeune compositeur de son deuxième opéra, récit d’une libération par la violence d’une femme enfermée dans un mariage sans amour, étouffant dans son milieu de marchands de province. « J’ai vu en Katerina Ismaïlova une femme énergique, douée, belle, qui meurt dans un cadre de vie familial morbide et oppressant, dans la Russie bourgeoise et féodale1. » (Chostakovitch)
La même année : le Parti dissout les associations artistiques jusqu’alors garantes d’une certaine tolérance esthétique pour les transformer en un système d’unions qui régit désormais tous les aspects de la vie musicale.
1934 : Lady Macbeth de Mzensk est créé simultanément à Moscou et à Leningrad.
La même année : les procès de Moscou lancent l’élimination des opposants politiques supposés ou avérés à Staline.
1936 : publication du « Chaos remplace la musique ».
La même année : les Grandes Purges constituent une élimination de masse au sein de la population civile soviétique.
Le rapprochement des dates est saisissant. À mesure que l’œuvre prend son élan, l’étau se resserre en U.R.S.S. « Nous sommes comme des lapins dans la cage d’un boa constrictor, le temps d’un clignement d’œil et quelqu’un d’autre disparaît. On sent bien que le cercle se resserre, se resserre. Au début ce n’étaient que des gens qu’on connaissait de loin, ensuite des amis, puis mon mari et Witek. Maintenant c’est mon père et Doulia. Chaque jour quelqu’un disparaît, cela n’arrête pas. » (Journal d’Emma Korzeniowska, septembre 19372)
Indéniablement, Katerina Ismaïlova, femme adultère triplement meurtrière, dominée par sa chair, demeure étrangère au nouvel idéal d’une femme soviétique forte, positive, altruiste. « Personne ne m’enlacera la taille, personne ne posera ses lèvres sur les miennes / Personne ne caressera ma blanche poitrine, personne ne m’épuisera de son désir passionné », chante l’héroïne au premier acte. À lire Chostakovitch, cette injonction au désir possède une dimension politique : « Dans Lady Macbeth, j’ai cherché à créer une satire qui dévoile, qui démasque et fait haïr l’épouvantable arbitraire, l’oppression de ce mode de vie des marchands3. » L’œuvre s’inscrit en outre dans un projet plus vaste que le musicien souhaitait consacrer à la femme russe, menant à l’évocation de l’émancipation féminine en Union soviétique. Lady Macbeth en aurait constitué le premier jalon, celui de l’oppression des femmes à l’époque tsariste. En cela, Chostakovitch se montre lecteur de Dostoïevski qui, dès le milieu du XIXe siècle, invoquait la libération du genre féminin : « Plus la société évoluera correctement, plus elle se normalisera, et plus on s’approchera de l’idéal d’humanité et notre attitude envers la femme se déterminera d’elle-même, sans projets préalables et imaginations utopiques4. » Subversif, ridiculisant les instances morales et politiques (policiers, juges…), le désir de l’héroïne et ses conséquences meurtrières déstabilisent l’ensemble de l’ordre familial et social.

Plus encore que l’explicitation de l’acte amoureux à la fin de l’acte I, c’est bien cette chair devenue facteur de destruction des valeurs morales et des instances sociales qui nous semble puissamment scandaleuse. À l’heure où la société soviétique renforce des schémas bien connus (socle familial, nationalisme patriotique), l’individualisme sans retenue selon Chostakovitch sonne rétrospectivement comme une provocation inconsciente.
Dmitri Chostakovitch dirigeant un orchestre (URSS), 1930. Photographie de Boris Ignatovitch
Dmitri Chostakovitch dirigeant un orchestre (URSS), 1930. Photographie de Boris Ignatovitch © Musée Nicéphore Niépce, Ville de Chalon-sur-Saône / adoc-photos

Deuxième scandale, le bagne.
La genèse de Lady Macbeth se déploie à contre-courant du virage politique amorcé par le pouvoir. Disparition des individus et arrestations arbitraires deviennent progressivement monnaie courante. En ce sens, l’œuvre augure tragiquement des Grandes Purges. Le portrait de la prison esquissé par le musicien n’en est que plus insupportable. Misérables sont les bagnards lancés sur la route. Près de six ans après De la maison des morts de Janáček, Chostakovitch met en scène l’univers carcéral et son évocation rappelle, une fois de plus, la plume de Dostoïevski : « Tout être humain, quel qu’il puisse être, si abaissé soit-il, garde, même instinctivement, même inconsciemment, une exigence : qu’on respecte sa dignité humaine. Le détenu sait bien qu’il est un détenu, un paria, et il connaît sa place devant la hiérarchie : mais aucun fer rouge, aucune chaîne, ne peuvent lui faire oublier qu’il est un être humain. Et, comme de fait il est un être humain, donc, c’est en être humain qu’on doit le traiter5. »
Après l’ultime meurtre de l’héroïne, jalouse de la préférence de son ancien amant pour une codétenue plus jeune, les prisonniers reprennent leur chemin, chantant l’immensité des steppes sibériennes. Chostakovitch superpose à ce final tragique (incompatible, au demeurant, avec l’optimisme véhiculé par le réalisme socialiste !), l’un des plus célèbres chorals de Bach, « Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ » BWV 639 : « Vers toi je crie, Seigneur Jésus Christ ». Les bagnards se muent alors en des figures universelles, celles de prisonniers aux inflexions pathétiques. Le chant émouvant emprunté à Bach fait des coupables des « frères humains », dont les crimes ne peuvent occulter les souffrances. L’éthique de la prison selon Chostakovitch est placée sous le signe de la compassion. N’est-ce pas là le crime inexpiable de l’œuvre aux temps sombres des Grandes Purges ?


1. CHOSTAKOVITCH, (Dimitri), dans « L’Art Soviétique », 14 décembre 1933, Lady Macbeth du district de Mzensk, Paris, Avant-Scène Opéra n° 141, avril 2011, p. 71. 
2. KIZNY (Tomasz), La Grande Terreur en URSS, 1937-1938, Paris, Éditions Noir sur Blanc, 2013, p.87.

3. CHOSTAKOVITCH (Dimitri), Ibid., p. 70.
4. DOSTOÏEVSKI (Fédor), Récits, chroniques et polémiques, Paris, Gallimard, 1969, p. 1144.
5. DOSTOÏEVSKI (Fédor), Carnets de la maison des morts, Actes-Sud, Babel, 1999. 

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