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Rencontres

Eliogabalo cousu d’or

Entretien avec Gareth Pugh — Par Milena Mc Closkey

La saison lyrique de l’Opéra de Paris s’ouvre avec Eliogabalo de Francesco Cavalli mis en scène par Thomas Jolly. Pour s’emparer de cette œuvre sulfureuse, rarement jouée, le metteur en scène collabore avec le styliste britannique Gareth Pugh. Les ténébreux personnages qui hantent les défilés du couturier, aux silhouettes puissantes et distordues, ne sont pas sans rappeler les figures shakespeariennes auxquelles le metteur en scène a consacré la majeure part de sa jeune carrière. Tous deux ont également connu des ascensions fulgurantes. Au sortir de la prestigieuse école Central Saint Martins de Londres, Gareth Pugh est repéré par Rick Owens qui l’invite à rejoindre sa maison à Paris. Deux ans plus tard, en 2005, il fonde son propre studio. Ses collections connaissent rapidement un succès critique retentissant. Depuis une décennie, il s’impose dans le milieu de la mode par l’audace et la modernité de ses créations. Le styliste, à la douceur toujours juvénile, a actuellement élu domicile à l’Opéra de Paris.     

Vous concevez pour la première fois les costumes d’un opéra. Etait-ce un désir de longue date ?

Gareth Pugh : J’ai depuis toujours un attrait pour la scène. Âgé de quatorze à seize ans, chaque été pendant les vacances scolaires, j’ai suivi des stages de créateur-costumes aux ateliers du National Youth Theatre à Londres. Ce n’était pas exactement ma première expérience en design de mode, dans la mesure où il s’agissait davantage de contribuer à la vision d’un autre plutôt que de concevoir les costumes soi-même. Ce n’est pas avant mon entrée au Central Saint Martins College que j’ai commencé à faire du stylisme mais mon éducation théâtrale a indéniablement marqué mes années de formation.    

Comment cette initiation adolescente au théâtre a-t-elle influencé votre travail ?

G. P. : Ce qui m’intéresse dans le théâtre, c’est l’idée d’offrir une image, un fantasme, sans relation nécessaire avec la réalité que tout le monde comprend comme la sienne. C’est ce qui m’attire le plus. De la même manière qu’au cinéma ou avec la photographie, il s’agit de montrer une réalité alternative à celui qui regarde. Il y a une forte synergie avec mon travail en tant que créateur de mode. Pour mes défilés, il y a toujours une histoire ou une narration sous-jacente très élaborée, mais que nous n’essayons pas forcément de dévoiler ouvertement. Nous savons ce que nous voulons accomplir, mais en fin de compte, il ne s’agit que de vêtements ! Il est difficile de tout expliquer dans un défilé, c’est un contexte si particulier. Beaucoup de choses restent inexprimées.
© Gareth Pugh

De nombreux artistes du show business portent vos vêtements : Kylie Minogue, Lady Gaga, Rihanna, etc. La superstar Beyoncé Knowles a déclaré se sentir pleinement capable d’incarner son alter-ego scénique Sacha Fierce en portant vos créations. Pensez-vous que ce soit dû à la forte théâtralité de votre esthétique ?

G. P. : Je ne qualifie jamais mon travail de « costume », mais il a assurément une théâtralité très forte. Comment pourrais-je le nier ? La manière dont j’aborde les collections se fait essentiellement en pensant à des personnages. Ces personnages qui remplissent nos défilés sont des mediums pour transmettre une forte expérience visuelle et, en ce sens, le podium est une scène à part entière. L’image que nous proposons est assez détachée de la réalité. Vous ne croiserez pas ces personnages dans la rue. Ils appartiennent au monde du théâtre ou de l’opéra. Je pense que la mode devrait être le fruit de l’imagination et du fantasme. Je n’ai que deux opportunités par an pour avoir cet échange avec le public. Je tâche donc d’en faire l’expérience la plus intense et saisissante possible. Comme au théâtre, c’est le fruit d’un travail considérable et pourtant il ne s’agit que d’un instant ou tous les éléments s’accordent. À mon avis, telle est la beauté de la mode et du théâtre. Beaucoup de temps a été investi dans tout ce que vous voyez mais c’est éphémère, c’est en direct et c’est vivant. Tout le frisson est là. Tout peut arriver.

Comment avez-vous rencontré Thomas Jolly et rejoint l’équipe artistique d’Eliogabalo ?

G. P. : La seule expérience similaire que j’avais connue auparavant était ma collaboration avec Wayne Mc Gregor pour son ballet Alea Sands, donné au Palais Garnier en décembre dernier. Il s’est avéré que Thomas Jolly connaissait déjà mon travail, et l’avait même utilisé comme source d’inspiration et de référence pour de précédents projets théâtraux. Il était donc très enthousiaste à l’idée que nous puissions travailler ensemble.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de participer à ce projet ?

G. P. : Je suis fasciné par l’opéra et le ballet parce qu’à mes yeux ces deux formes d’art représentent des phénomènes de la nature. Ce dont sont capables les danseurs classiques avec leur corps et les chanteurs d’opéra avec leur voix est simplement incroyable. La manière dont ils expriment des émotions est si singulière à leur forme d’art que c’est un privilège d’y participer. Alors que ma collaboration au projet était encore en discussion, un ami m’a suggéré de lire le récit à la première personne d’Antonin Artaud sur la vie du jeune empereur, Héliogabale ou l’anarchiste couronné. Depuis, j’emmène le livre partout avec moi. J’ai trouvé l’histoire absolument captivante et pensé qu’elle avait beaucoup de résonances contemporaines.

© Gareth Pugh

Le concept de chaos était-il au centre de votre compréhension de l’œuvre ?

G. P. : Le symbole du chaos – des flèches émanant d’un point central – est un des motifs récurrents dans les costumes de cette production. C’est tout à fait intéressant de considérer que Cavalli a composé cet opéra à l’occasion du Carnaval de Venise. Eliogabalo est une sorte de roi du Carnaval, il a la même fonction sociale qu’un bouffon, qu’un fou. L’opéra s’ouvre sur le viol commis par Eliogabalo, et ce dernier passe le reste de l’œuvre à pourchasser quelqu’un qu’il ne peut pas avoir. Son caractère irascible et ses caprices puérils sont ridicules et hautement antipathiques. Finalement, sa chute est cathartique pour le public ; il est comme un sorbet acidulé qui purifie le palais. Tout le monde haît Eliogabalo. Il est le mal nécessaire qui canalise la haine et la violence sous-jacente de toute une société. Le pouvoir est une force tellement corruptive. Je m’y suis intéressé dans ma précédente collection. Elle avait pour axe central un personnage féminin qui incite au respect mais provoque également l’effroi. J’étais intéressé par cette interaction, elle pouvait être perçue comme une figure tantôt divine, tantôt démoniaque.

Pour les costumes d’Eliogabalo, avez-vous été inspiré davantage par l’époque baroque de la composition de l’opéra ou par l’Antiquité romaine dans lequel il est ancré ?

G. P. : Nous ne voulions pas que les costumes soient associés à une époque spécifique. De toute évidence ils font allusion aux deux. Nous utilisons des codes assez reconnaissables. Les costumes d’Eliogabalo sont très néobaroques, avec une touche d’inspiration byzantine. Il porte beaucoup de violet, et l’or est utilisé assez copieusement sur ses costumes, ainsi que des appliqués dorées à facettes inspirées des mosaïques romaines. La dynamique explosive des flèches et des rayons de soleil est très présente dans les modèles. Les installations de l’artiste Cornelia Parker, faites de fragments en suspens et qui ressemblent à des explosions figées, ont aussi servies d’inspiration. Nous essayons d’exploiter au maximum l’ambivalence du soleil : c’est un symbole assez féminin, rattaché à la chaleur et au renouveau mais aussi au pouvoir et à la destruction.

Avez-vous également voulu mettre l’accent sur l’ambiguïté sexuelle d’Eliogabalo ?

G. P. : Elle est présente mais n’est pas appuyée. Pour Eliogabalo, nous avons imaginé un costume d’Empereur et un costume d’Impératrice. Il y a bien d’autres moments où des personnages sont travestis. Nous ne cherchons pas à déguiser leur masculinité, on voit bien qu’il s’agit d’hommes qui portent des robes.

Dans l’opéra, non seulement la frontière entre les sexes est trouble mais aussi la frontière entre les hommes et les dieux…

G. P. : Tout à fait. Une autre idée importante qui transparait dans les costumes est le fait qu’Eliogabalo est un dieu-soleil autoproclamé. Étant britannique, la reine Elizabeth Ire me vient à l’esprit. Elle avait l’habitude de se peindre le visage et de porter des tenues austères, se présentant comme une divinité sur terre pour appuyer sa domination. J’ai travaillé avec la Royal Gallery à Londres à l’occasion d’une exposition sur Elizabeth Ire; ils étaient les pionniers du power dressing, une version historique de Thierry Mugler ! Les silhouettes triangulaires de la période des Tudors ont été une source d’inspiration importante pour les costumes d’Eliogabalo. Il suffit de regarder la Tour Eiffel pour comprendre l’importance des triangles. Ils sont la forme la plus forte en physique par exemple. La façon dont une silhouette triangulaire dirige toute l’attention sur le visage et tend vers le ciel – donc vers les dieux – créé une impression de pouvoir et d’être intouchable. Mais les gens finissent par voir au-delà des apparences. Et très justement, le livret situe la scène de la chute d’Eliogabalo au moment où il se baigne. C’est lorsqu’il est le moins habillé qu’il est le plus vulnérable. Le spectacle se termine sur l’image d’Eliogabalo qui ressort d’un bassin le corps recouvert d’or, avant d’être tué. Comme s’il s’était lui-même condamné en voulant devenir immortel. 

© Gareth Pugh

Avez-vous collaboré étroitement avec Thomas Jolly pour la conception des costumes ? Quelle part de liberté vous était attribuée ?

G. P. : Au début, nous avons énormément parlé des personnages, il m’a montré ce qu’il avait en tête pour la scénographie et les lumières et j’ai compris ce que devait être l’esthétique globale du spectacle. J’ai eu le sentiment qu’il fallait éviter le côté trop flamboyant. Il fallait un angle très architectural, ce qui est parfait pour mon travail, qui a une certaine rigidité, comme des sculptures portables. Il m’a donné beaucoup de liberté. Il n’a pas établi d’obligations ou de limites pour les costumes. Les choses ont évolué naturellement.

Comment décririez-vous le processus de création pour une institution comme l’Opéra de Paris ?

G. P. : Ce fût une expérience incroyable. Pour le ballet de McGregor, on me donnait des mannequins et je travaillais très près du corps. Avec Eliogabalo, le processus a été très différent. Le travail a été réparti entre mon studio à Londres et l’Opéra. Nous avions imaginé les modèles et il s’agissait dans les ateliers de déterminer la meilleure manière de les concrétiser. Bien entendu, il y a eu des limites, par respect des interprètes. Il n’était pas question d’utiliser certains accessoires, qui sont ma marque de fabrique, comme les masques. Nous poussions les créations aussi loin que nous le pouvions tout en nous assurant qu’il soit facile d’évoluer avec sur scène. Les costumes ne sont pas tous extravagants ou percutants. On prend en compte les interprètes en priorité et ce qui doit se passer sur scène. Les premières répétitions informent nos choix. Par exemple, nous avions créé d’imposantes manches pour la scène des gladiateurs, mais nous les avons adaptés à la chorégraphie par la suite. Lors des défilés, mes filles et mes garçons ont juste à marcher le long du podium ; ici, c’est un peu plus complexe ! (Rires) Mais qu’on ne se méprenne pas : les contraintes stimulent l’imagination. Et le personnel des ateliers est très talentueux, avec des doigts de fée. Ce fut un privilège de faire partie de cette aventure.

Comment votre collaboration avec des artistes invités à l’Opéra de Paris nourrit-elle votre travail personnel ?

G. P. : Assez naturellement. Par exemple, j’ai eu la chance de rencontrer Marie-Agnès Gillot l’année dernière grâce à Wayne McGregor et nous avons développé une amitié artistique. Elle a une personnalité formidable, je lui ai demandé d’inaugurer ma dernière collection. Comme je l’ai dit, elle était centrée sur une puissante figure féminine donc Marie-Agnès était parfaite pour l’emploi. L’industrie de la mode peut être assez cynique, donc quelqu’un comme elle, si curieuse et prête à se dépasser, m’inspire beaucoup. J’ai le sentiment d’appartenir davantage à ce monde-là. En ce qui concerne ma prochaine collection, comme je n’avais jamais conçu de costumes pour un opéra, j’ai abordé ce travail comme une collection à part entière. Ainsi, il y a beaucoup de modèles destinés à l’opéra qui sont repris et adaptés pour le défilé. Les costumes d’Eliogabalo et ma prochaine collection se croisent et se complètent, tout en restant des entités différentes. Mon défilé à la Fashion Week de Londres débute exactement 24 heures après la première de l’opéra ! Cela va être un véritable casse-tête logistique de me ramener à Londres à temps et prêt pour le défilé mais le défi est excitant !

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