Regards

Du grand écran à la scène

Des adaptations cinématographiques de Don Quichotte au ballet de Noureev — Par Paola Dicelli

Né sous la plume de Miguel de Cervantès entre 1605 et 1615, l’Homme de la Manche est un vivier d’inspiration. Ses multiples facettes inspirent nombre de cinéastes et chorégraphes. Tandis qu’Arthur Hiller et Wilhelm Pabst font voyager l’hidalgo et son acolyte Sancho Pança, Rudolf Noureev choisit de recentrer son intrigue autour des amours de la jeune Kitri et du barbier Basile. Tous ont su redonner vie à ces héros inénarrables.     


Après l’avoir plusieurs fois dansé avec le Ballet du Kirov, Rudolf Noureev revisite en 1966 la chorégraphie de Marius Petitpa, pour l’Opéra de Vienne (il entrera au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris en 1981). Il ajoute et complexifie les pas, respecte les lignes des danseurs, réduit le ballet en trois actes et un prologue et rassemble en un même tableau les épisodes des moulins à vent, des gitans et du théâtre de marionnettes. Le chorégraphe dépoussière l’ancienne version pour en faire un spectacle athlétique, vif et grandiloquent. Mais, ce qui frappe surtout, c’est qu’à aucun moment, Noureev n’accable don Quichotte. Il fait de cette figure emblématique - persuadé d’être un chevalier errant alors qu’il n’est qu’un vieil homme passionné de livres de chevaleries - un héros touchant et poétique. Jamais il ne le prend en pitié. Don Quichotte devient une sorte de pantin désarticulé, tout droit sorti de la Commedia dell’arte, et se montre même plutôt bienfaiteur envers le couple central, Kitri et Basile.

Cette lecture positive contraste avec celle de nombreux réalisateurs. Dès les prémices du cinéma, l’hidalgo et son acolyte Sancho Pança ont inspiré les cinéastes, qui ont parfois eu un regard beaucoup plus dur sur leur héros. Parmi eux,  Wilhelm Pabst, en 1923. Le réalisateur autrichien en fait un être pitoyable, accentuant cette caractéristique par le point de vue des habitants, qui le qualifient de « fou ». Dans son film, le vieil Homme de la Manche est une Norma Desmond de « Sunset Boulevard » avant l’heure, vivant dans ses illusions. Ainsi lors de la scène du théâtre, fasciné par un acteur qui joue un chevalier, don Quichotte monte sur le tréteau et demande à être adoubé (dans le roman, c’est un aubergiste qui simule l’adoubement). Les spectateurs, qui se moquent, renforcent son humiliation. Et pour annihiler toute forme d’héroïsme, Pabst fait mourir l’hidalgo alors qu’il combat les moulins (sans doute la scène la plus culte du roman). Le parallèle avec le ballet est intéressant, parce que si le don Quichotte de Noureev s’écroule également après avoir défié les moulins, il se relève aussitôt, de façon presque comique.    
Don Quichotte de Georg Wilhelm Pabst avec Fedor Chaliapine, 1933
Don Quichotte de Georg Wilhelm Pabst avec Fedor Chaliapine, 1933 © Rue des archives

La jovialité est donc au coeur du spectacle, le chorégraphe laissant même au premier plan l’histoire d’amour entre Kitri et Basile, qui n’existe dans aucune autre adaptation (pas même chez Cervantès). Au cours des trois actes, le chevalier errant est secondaire, ne revenant que pour des épisodes cultes. Il ne sert qu’à alimenter la principale intrigue : celle de Kitri et Basile, qui vont tout faire pour vivre leur amour malgré les obstacles. Dans ce sillage, un cinéaste s’est servi de don Quichotte comme instrument pour raconter un autre propos.

Entre 1955 et 1969, Orson Welles a tenté d’adapter le roman de Cervantès. Mais, après de nombreux épisodes catastrophiques (dont la mort de l’acteur espagnol qui devait jouer le héros !), le film est demeuré inachevé jusqu’en 1992, lorsque Jess Franco a monté les rushes et incorporé quelques effets visuels. Dans ce film très pasolinien dans sa réalisation, don Quichotte et Sancho échouent dans une époque moderne. Comme pour le ballet, l’humour est assez présent (Dulcinea roule en Vespa !) et surtout, le héros, ancré dans le passé, sert à jeter un regard sur l’Espagne contemporaine, devenant ainsi quasi-secondaire. Ce qui compte, pour Welles comme pour Noureev, c’est que derrière l’histoire de don Quichotte, « la vie continue dehors ». Cela s’illustre notamment dans le ballet, lorsque la scène qui suit le prologue est celle d’une rue festive, contrastant avec l’enfermement de don Quichotte dans ses délires et illusions.

Ce même procédé - très cinématographique - se retrouve sensiblement chez Arthur Hiller. En 1972, il adapte la comédie musicale The Man of la Mancha, qui reçut cinq Tony Awards en 1966. Miguel de Cervantès, joué par Peter O’Toole, est emprisonné par l’Inquisition espagnole et raconte l’histoire de don Quichotte à ses co-détenus. Dos à la caméra, en poursuivant son récit, il se maquille pour entrer dans la peau de son héros, comme au théâtre. Le spectacle se met en place, les co-détenus se cachent sous des draps pour imiter les chevaux, et ce n’est que dans la scène suivante que l’on entre totalement dans l’illusion, avec un véritable décor et de vrais chevaux. 

L'Homme de la Manche (Man of la Mancha) d’Arthur Hiller avec Peter O'Toole et James Coco, 1972
L'Homme de la Manche (Man of la Mancha) d’Arthur Hiller avec Peter O'Toole et James Coco, 1972 © Rue des archives

Un passage de la réalité à l’illusion, à l’instar du prologue du ballet, cité précédemment. Après avoir lu un énième livre de chevalerie, don Quichotte s’endort, sombre dans son délire et rêve de Dryades, qui apparaitront plus tard dans la brume. A son réveil, il n’est plus dans la réalité mais bien dans la sienne. Et c’est sans doute la raison pour laquelle, plus tard dans le ballet, il détruit de son épée le théâtre de marionnettes, qui rejoue son histoire. Seule sa réalité compte, la fiction n’existant pas.

Tantôt grave, pitoyable, héroïque, intemporel, cette figure mythique fascine et transcende les arts. Parallèlement au ballet, une nouvelle adaptation cinématographique signée Terry Gilliam (au tournage si catastrophique qu’il durât 20 ans), sortira en 2018. L’Homme de la Manche n’a pas fini de livrer ses secrets.

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