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Dernier lever de rideau

Laëtitia Pujol fait ses adieux à la scène — Par Inès Piovesan

Nommée en 2002 dans Don Quichotte, Laëtitia Pujol fait ses adieux à la scène le 23 septembre prochain dans Émeraudes. À l’occasion de cette soirée exceptionnelle, la danseuse Étoile interprète également le denier pas de deux de Sylvia avec Manuel Legris. Une soirée dans laquelle sont réunis quelques-uns des artistes qui ont compté dans sa carrière. Encore une façon de raconter une histoire, ce que Laëtitia a toujours aimé faire comme elle le dévoile au fil des images qui jalonnent son parcours. 

Le souvenir de ma nomination reste un moment incroyable. Il était prévu que je danse le rôle de Kitri avec Manuel Legris mais Brigitte Lefèvre m’a demandé en urgence de remplacer une danseuse blessée. À ce moment-là, je n’avais pas encore commencé à répéter les pas de deux. Nous avions donc deux jours, avec Benjamin Pech, pour travailler et c’était le 1er mai : le seul jour où l’Opéra est fermé ! Nous avons répété avec les moyens du bord. Seuls dans l’Opéra Bastille auquel les pompiers nous avaient donné accès, avec une serviette de bain pour faire office de châle dans le deuxième acte…
Le jour de la représentation, Benjamin me soufflait les pas et ma principale préoccupation était d’aller jusqu’au bout du spectacle. Sous le coup de l’excitation et un peu par inconscience, j’ai tenté et réussi des fouettés triples dans le dernier pas de deux ! Je ne pensais pas du tout à la nomination et quand j’ai vu le directeur Hugues Gall et Brigitte Lefèvre s’avancer sur le plateau, je suis tombée des nues et j’ai pleuré, tant de joie que d’émotion.
Obtenir le titre d’Étoile est la récompense de beaucoup de travail et je suis heureuse de l’avoir partagé avec Benjamin. Nous avons évolué et dansé souvent ensemble jusqu’à son dernier spectacle du Parc d’Angelin Preljocaj, où sa hanche le faisait énormément souffrir. Il restera pour toujours mon « Loup » dans le ballet de Roland Petit avec qui j’ai eu la chance de travailler.

Laëtitia Pujol et Benjamin Pech dans Le Loup
Laëtitia Pujol et Benjamin Pech dans Le Loup © Julien Benhamou / OnP

Comme dans Le Loup, et d’autres ballets narratifs, l’essentiel pour moi aura été d’incarner des personnages et de leur donner vie à travers des histoires. Si la technique est essentielle, il faut savoir la transcender pour faire rêver le public.
Pour cette raison, le Roméo et Juliette de Rudolf Noureev restera un des plus grands souvenirs de ma carrière. C’était un moment extrêmement fort que j’ai eu la chance de partager avec plusieurs partenaires mais je sais que la série que nous avons dansé avec Mathieu Ganio restera quelque chose d’exceptionnel pour moi.

Laëtitia Pujol et Mathieu Ganio dans Roméo et Juliette
Laëtitia Pujol et Mathieu Ganio dans Roméo et Juliette © Julien Benhamou / OnP

Mathieu est plus qu’un partenaire, c’est un ami, il fait partie des rencontres rares d’une vie. On se comprend sans avoir besoin de se parler. Au-delà de l’aspect purement « technique », physique, qui fait que les portés, les échanges se font facilement, nous sommes proches artistiquement, nous partageons la même sensibilité. On a aimé raconter des histoires ensemble et l’humour a toujours été présent dans notre travail. Nous avons aussi dansé de nombreux ballets comme Émeraudes, que nous interprétons pour ma soirée d’adieux. Symboliquement, ce ballet a une résonance particulière : j’ai été enceinte de mon fils puis de ma fille dans Émeraudes que nous dansions déjà ensemble.
Pour cette dernière soirée, je tenais absolument à interpréter ce pas-de-deux de Sylvia avec Manuel Legris. À lui seul, ce ballet réuni trois personnes-phares dans ma carrière.

Laëtitia Pujol et Manuel Legris dans Sylvia
Laëtitia Pujol et Manuel Legris dans Sylvia © Ursula Kaufmann / OnP

Ce ballet de John Neumeier, créé pour Manuel Legris et Monique Loudières, représente beaucoup pour moi. John a été présent tout au long de ma carrière : depuis le Prix de Lausanne qu’il m’a remis, et grâce auquel j’ai pu entrer à l’École de Danse, jusqu’à cette soirée d’adieux. Ce fut un honneur et un privilège de participer à la création du Chant de la terre, de danser la Troisième symphonie de Mahler, La Dame aux camélias… Il m’a souvent invitée à Hambourg. C’est un chorégraphe dont la spiritualité et le sens qu’il donne aux choses me touchent.
Manu est comme un « petit père », un guide, un partenaire à qui je dois énormément. Il m’a beaucoup appris et j’ai pu progresser à ses côtés. C’est une personne d’une grande générosité pour qui j’ai une très grande admiration. Ça a toujours été un honneur et un privilège de partager la scène avec lui.
Quand je pense à Monique Loudières, quand je suis dans ma loge qui était la sienne auparavant, je réalise combien elle m’a inspirée. Je lui doit beaucoup aussi, j’ai tellement appris en la regardant. C’est une danseuse extraordinaire, une grande source d’inspiration. Etant toujours très proche d’elle, je suis heureuse à l’idée de transmettre aux plus jeunes tous les trésors qu’elle m’a appris.

Laëtitia Pujol et Jérémie Bélingard dans Wuthering Heights
Laëtitia Pujol et Jérémie Bélingard dans Wuthering Heights © Icare / OnP

Évidemment, Nicolas Le Riche et Jérémie Bélingard sont deux partenaires qui ont occupé une place importante dans ma carrière. Jérémie était là depuis le début : on a dansé La Fille mal gardée à l’École de Danse. J’étais sa partenaire le soir de sa nomination dans Don Quichotte. J’ai fait l’une de ses premières créations au Japon… C’est un grand artiste avec qui j’ai de nombreux souvenirs. Le plus beau restera Wuthering Heights de Kader Belarbi. Ce ballet nous a fait passer par des états très différents. J’en garde un magnifique souvenir que cette photo reflète bien.
Quant à Nicolas Le Riche, parmi les nombreux ballets que j’ai eu la chance de danser avec lui, notre Giselle restera un souvenir extrêmement fort.

Laëtitia Pujol et Nicolas Le Riche dans Giselle
Laëtitia Pujol et Nicolas Le Riche dans Giselle © Icare / OnP

De toutes les histoires que j’ai eu plaisir à raconter, La Petite Danseuse de Degas de Patrice Bart reste un grand souvenir. Ce personnage étrange, parfois dérangeant et fascinant, aura été un des rôles le plus importants de ma carrière et je remercie Patrice pour ce cadeau. Comme dans tout processus de création, on a d’abord beaucoup échangé, autour de cette histoire, d’une époque… Patrice m’a fait confiance et j’ai pu proposer ma vision de ce personnage et lui donner vie.

Laëtitia Pujol et Wilfried Romoli dans La Petite Danseuse de Degas
Laëtitia Pujol et Wilfried Romoli dans La Petite Danseuse de Degas © Icare / OnP

J’ai aussi beaucoup aimé danser des ballets plus abstraits, néoclassiques et contemporains. Quel plaisir d’avoir incarné The Cage de Robbins, ce personnage de mante religieuse et sa gestuelle si particulière. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il y avait une complémentarité entre les langages classique et contemporain et que les deux se nourrissaient mutuellement. De ce point de vue, ma rencontre avec Mats Ek fut essentielle. Il m’a permis d’apprendre sur moi-même, d’apprendre à bouger autrement. Tout comme Jiří Kylián et sa poésie ou Agnes de Mille et sa vision cinématographique de la danse.

The Cage
The Cage © Icare / OnP

Au moment de partir, je suis comblée. J’ai eu la chance de danser tous les rôles auxquels je tenais et je suis heureuse de passer le relais à la nouvelle génération. Chaque danseur a des qualités différentes et chacun peut trouver sa place. Une des choses les plus difficiles revient à quitter certaines personnes, les danseurs, les échanges que l’on peut avoirau sein d’une compagnie. En quittant l’Opéra aujourd’hui, je sais que le lien que j’ai tissé avec ce lieu et tous ceux qui y travaillent restera pour toujours.

La Maison de Bernarda
La Maison de Bernarda © Agathe Poupeney / OnP
Fall River Legend
Fall River Legend © Ann Ray / OnP

Propos recueillis par Inès Piovesan

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