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Regards

Casse-Noisette : de l’enfance à la maturité

Adaptations chorégraphiques, Noureev, Balanchine et Béjart — Par Paola Dicelli

Inspiré du conte allemand d’E.T. A Hoffmann, le ballet Casse-Noisette est présenté pour la première fois le 18 décembre 1892 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. La musique est signée Piotr Ilyitch Tchaïkovski et la chorégraphie, Lev Ivanov, l’assistant de Marius Petipa. Ballet en deux actes, centré autour du passage de l’enfance à l’âge adulte, son argument inspire de nombreux chorégraphes, offrant un Casse-Noisette aux multiples facettes. Alors que la mise en scène de Dmitri Tcherniakov est reprise au Palais Garnier, Paola Dicelli s’est intéressée à l’éveil de Clara, jeune adolescente en quête d’elle-même. 


Lorsque Dmitri Tcherniakov choisit de mettre en scène Casse-Noisette à l’Opéra national de Paris en 2016, qu’il présente en même temps que l’opéra Iolanta de Tchaïkovski, il ne fait pas appel à un, mais à trois chorégraphes, aux univers bien différents. En découle une version originale, emmenée par Arthur Pita, Edouard Lock et Sidi Larbi Cherkaoui, où le personnage de Clara, qui plonge dans un songe le soir de Noël, se révèle résolument moderne. La jeune adolescente bascule d’un dîner de famille loufoque à un parcours initiatique, au cours duquel elle s’éveille à la sensualité. Ainsi, le second pas de deux, chorégraphié par Cherkaoui, dans lequel Clara danse avec un Casse-Noisette devenu prince, n’est pas sans évoquer un acte d’amour : les cheveux lâchés, en opposition au premier pas de deux, elle semble se donner totalement à son amant. Quand l’aveugle Iolanta, héroïne de l’opéra de Tchaïkovski qui précède le ballet, touche le visage de Clara, c’est aussi pour lui ouvrir les yeux sur l’amour. Elle, qui a recouvert la vue grâce à son amour pour Vaudémont, transmet ce secret à l’héroïne de Casse-Noisette. Et les deux femmes ne font plus qu’une. 

Casse-Noisette dans la version de Rudolf Noureev (avec Amandine Albisson)
Casse-Noisette dans la version de Rudolf Noureev (avec Amandine Albisson) © Sébastien Mathé / OnP

Pour la version Béjart : Turin (Italie), Teatro Regio, 2 octobre 1998. © Colette Masson/Roger-Viol
Cet éveil à la féminité est déjà sondé par Rudolf Noureev dans sa mise en scène de 1967 (première version donnée à l’Opéra de Stockholm) puis de 1985 pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Toutefois, si dans le tableau des jouets, Edouard Lock insiste sur l’aspect « ballet sucrerie » de Casse-Noisette, avec notamment des pingouins géants au regard inquiétant (dont l’effet est renforcé par les différentes facettes de la personnalité de Clara), Noureev va plus loin et rompt drastiquement avec les versions plus édulcorées d’Ivanov, puis de Balanchine (1954). La féerie n’est plus, remplacée par les cauchemars de l’héroïne. La scène est peu éclairée, les souris sont féroces, n’hésitant pas à sauter sur Clara pour lui voler son Casse-Noisette ; la bataille entre les soldats et les rongeurs s’annonce très violente. Le spectateur est ainsi invité à plonger dans les pensées désordonnées d’une adolescente, en pleine transition vers la maturité. Tandis que la Clara de Tcherniakov révèle sa sensualité au fil des tableaux, celle de Noureev découvre le monde au bras de son prince. Le jouet (l’enfance) qui se transforme en homme (le désir) prend alors tout son sens chez Noureev. De même, dans sa version, l’oncle Drosselmeyer qui offre le Casse-Noisette, et le prince sont interprétés par le même danseur, incarnant deux entités masculines idéalisées par la jeune fille : chacun l’aidant ainsi à s’affranchir de l’enfance et de ses ténèbres, pour s’ouvrir au monde.

Une féerie est mise à mal, tandis que George Balanchine et Maurice Béjart avaient tenu à la conserver, chacun dans une interprétation différente. Chez le chorégraphe russe, tous les topoï du « ballet familial de Noël » sont présents : le décor grandiloquent, avec des piliers semblables à des sucres d’orge, de l’humour (deux petites filles sortent de sous la robe de la reine) et surtout, une atmosphère innocente. La Clara de Balanchine est ainsi représentée avec beaucoup plus de candeur que dans les autres versions chorégraphiques. Il signe la seule fin dans laquelle l’héroïne ne se réveille pas : tirée par le prince, elle s’éloigne sur un traîneau, comme si le rêve se prolongeait à jamais. 

Casse- Noisette dans la version de Maurice Béjart, Teatro Regio de Turin, 1998.
Casse- Noisette dans la version de Maurice Béjart, Teatro Regio de Turin, 1998. © Colette Masson/Roger-Viollet

Chez Maurice Béjart (1998), la féerie est davantage relative à la nostalgie de l’enfance. En effet, c’est sans doute son ballet le plus personnel, le chorégraphe se représentant lui-même à travers le personnage de Bim (Clara n’existe plus) et évoquant dans ce spectacle son dernier Noël passé avec sa mère, morte quand il n’avait que huit ans. Une mise en scène éminemment fellinienne, qui commence par ces mots du chorégraphe : « Je me souviens ». Clin d’œil sans doute au film Amarcord du cinéaste italien, réalisé en 1973. Sur scène, le Casse-Noisette est remplacé par une statue de Vénus, renvoyant à la figure de la mère. Au gré de son voyage dans le monde (dont la France, représentée par Yvette Horner), Béjart retrace son propre parcours, mais, comme chez Balanchine, le petit Bim ne semble pas mûrir ; le ballet est construit comme un dernier au revoir à sa mère, en forme d’hommage.

Casse-Noisette est donc une histoire à la portée tant personnelle qu’universelle, qui inspire également le cinéma. Toutefois, quelles que soient les décennies, les adaptations filmiques semblent susciter moins d’intérêt que les ballets (sans doute parce que la dimension « grand spectacle » est privilégiée à la psychologie des personnages). Le film Casse-Noisette et les Quatre Royaumes, sorti en novembre dernier et chapeauté par les studios Disney, fut un échec au box-office mondial, laissant ainsi la part belle aux interprétations chorégraphiques.

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