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At the Hawk’s Well : entre tradition et modernité

Le nô à travers les âges — Par Antony Desvaux

Dans le cadre de la création d’At the Hawk’s Well, ballet scénographié par Hiroshi Sugimoto et chorégraphié par Alessio Silvestrin, l’Opéra national de Paris accueille deux acteurs de théâtre nô, Tetsunojo Kanze et Kisho Umewaka, qui partagent la scène avec les danseurs du Ballet de l’Opéra. Leur participation à cette production est l’occasion d’en présenter l’un des aspects : la dimension japonaise traditionnelle.

Acteurs nô tous deux officiellement nommés « conservateurs de biens culturels immatériels importants » et, à ce titre, considérés comme “Trésor national vivant” du Japon, Tetsunojo Kanze et Kisho Umewaka prennent part, aux côtés des danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris, à la relecture par Sugimoto et Silvestrin du drame irlandais éponyme de W. B. Yeats. Dans la pièce de théâtre créée en 1916, la dimension japonaise et dansée était déjà au cœur de l’esthétique de Yeats. Dans l’histoire symbolique d’At the Hawk’s Well, un puits d’eau miraculeuse mystérieusement asséché est gardé par une femme-épervier. Par ses cris et sa danse, elle précipite qui ose s’approcher dans un état de transe et un sommeil étrange, qui ne sont pas sans résonance avec le tempo des gestes lancinants et ralentis de l’esthétique du nô, ce « pacte hypnotique » dont parle Paul Claudel. Yeats en effet, avec la complicité amicale d’Ezra Pound qu’il rencontre en 1908, approfondit à cette époque ses connaissances sur le théâtre nô et s’en inspire dans son écriture dramatique. C’est d’ailleurs un danseur japonais, Michio Itio (Yeats admire son « génie du mouvement »), qui tient le rôle de la gardienne du puits lors de la création. Issu des pantomimes réalisées lors des grandes cérémonies de l’époque dite de Heian (794-1185), et pleinement développé au cours du XIIIe siècle, le théâtre nô se déploie sous la forme d’un dialogue codifié et hiératique entre deux acteurs principaux tout à la fois danseurs et chanteurs. 

Kisho Umewaka  | Tetsunojo Kanze
Kisho Umewaka | Tetsunojo Kanze © Shin Suzuki

Tout un symbolisme secret porte les gestes et les psalmodies qui présentent à l’imaginaire du spectateur autant de signes et d’énigmes à déchiffrer. Parés de masques de bois laqué, aux expressions tour à tour calmes et révulsées, les acteurs se meuvent tels des ombres glissant lentement sur la scène. Par leur grande maîtrise, acquise au fil d’un apprentissage auprès de maîtres renommés, Kanze et Umewaka, acteurs nô shite (interprétant les rôles principaux), issus tous deux de familles ayant donné au Japon de grands acteurs nô honorés du titre de trésor national vivant, s’inscrivent dans ce formidable héritage. Se produisant en France à l’occasion de la création d’At the Hawk’s Well, dans l’écrin imaginé par Sugimoto, et en dialogue avec la chorégraphie de Silvestrin interprétée par les danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris, Kanze et Umewaka, par-delà les siècles, par-delà Yeats et le Japon, font briller, sur la scène de l’Opéra, l’une des plus belles traditions.

At the Hawk’s Well, Palais Garnier, 2019
At the Hawk’s Well, Palais Garnier, 2019 © Ann Ray / OnP

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