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À la recherche de la musique française

La musique de chambre française, c’est peut-être…

À la recherche de la musique française

Les samedi 14 et dimanche 15 novembre, la musique de chambre française est à l’honneur à l’Amphithéâtre Bastille. Au programme, des pièces baroques méconnues, l’intégrale de Debussy, des compositeurs contemporains… Une diversité qui interroge sur la notion même d’une musique de chambre « française ». Peut-on parler d’une identité qui ferait affleurer entre ces œuvres des sonorités ou un esprit communs ? Quels pourraient être les traits esthétiques de la musique de chambre française ?


La musique de chambre française, c’est peut-être…

La fantaisie de Rebel. Les Caractères de la danse (1715)

Jean-Féry Rebel, protégé de Lully et compositeur de la musique de la Chambre du Roy, s’illustre dans la composition profane qu’est la suite de danse, succession d'airs de danses populaires écrits en principe dans la même tonalité, alternant danses de tempos lents et rapides. Les Caractères de la danse regorgent d’inventions métriques d’une étonnante modernité, si bien que cette symphonie chorégraphique prend son indépendance pour devenir œuvre musicale en soi. Elle représente cette créativité et la fantaisie qui font « l’esprit français » à l’époque baroque.

Le sens de la mélodie de Gounod. Six Mélodies pour cor et piano (1839)

Les Six mélodies de Charles Gounod sont un assemblage de pièces distinctes qui mettent à l’honneur le cor d’harmonie et forgent son usage original dans la musique de chambre française. Dépourvues des joyeuses fanfaronnades caractéristiques des œuvres pour cor des siècles précédents, ces mélodies sont toutes lyriques et introspectives. Gounod explore les sonorités médianes et basses du cor, dans un emploi original, développant en parallèle du piano une partition tout aussi forte et sensible, racontant une nouvelle histoire à chaque pièce.

Le lyrisme de Chausson. Chanson perpétuelle, op.37 (1898)

À l’aube du XXe siècle, le paysage artistique français est empreint d’une angoisse métaphysique qui se manifeste dans plusieurs disciplines. En même temps, la conscience de la nécessité d’affirmer sa propre identité devient de plus en plus forte. Ces enjeux font émerger une nouvelle génération de musiciens, fondateurs aux côtés de Camille Saint-Saëns ou César Franck de la Société Nationale de Musique, et dont Ernest Chausson est l’un des membres les plus singuliers. Sa capacité à dépeindre les sentiments les plus douloureux s’appuie sur la poésie et culmine dans ses œuvres pour voix, la Chanson perpétuelle en est l’exemple. Le lyrisme de Chausson combine ici une mélancolie raffinée proprement fin de siècle avec une force universelle : le recueil de poèmes Les Chansons perpétuelles de Charles Ducros deviennent Chanson perpétuelle, parfaite expression du thème éternel du mal d’amour.

La sensibilité de Debussy. Sonate pour violoncelle et piano (1915)

La musique de chambre française se renouvelle et se développe en étroite liaison avec ses voisins allemands, italiens et espagnols. Si l’ouverture est « à la française » avec un prologue lent, la forme et la thématique sont d’influence italienne dans cette sonate inspirée par les arlequinades de la commedia dell’arte qui hantent le compositeur. Quant aux deux autres mouvements, leurs sonorités rappellent l’Espagne : la technique pianistique est presque percussive, les épanchements mélancoliques du violoncelle sont scandés de sursauts fiévreux qui empruntent à la guitare. En plein conflit franco-allemand, le compositeur s’attache à créer un son unique, prônant « la sensibilité dans la fantaisie », à travers l’alliance de ces diverses influences.

L’exotisme de Ravel. Chansons madécasses (1925-1926)

Comme nombre de compositeurs français, Maurice Ravel puise son inspiration dans l’atmosphère de terres lointaines. Il adapte entre 1915 et 1926 trois poèmes du recueil d’Evariste de Parny, Chansons madécasses. Le poète évoque un Madagascar imaginaire, n’ayant résidé qu’en Inde française. Ravel met en exergue les sensations du voyageur: « les Chansons madécasses me semblent apporter un élément nouveau - dramatique voire érotique - qu'y a introduit le sujet même de Parny. C'est une sorte de quatuor où la voix joue le rôle d'instrument principal », déclare le compositeur. Cette voix est empreinte de sensualité et de chaleur dans Nahandove et Il est doux, tandis qu’au centre, elle clame Aoua, ardent cri anticolonialiste.

La clarté de Jacques Ibert. Jeux, sonatine pour flûte et piano (1923)

Jacques Ibert, élève de Gustave Fauré, remporte la première édition du Prix de Rome en 1919 à l’âge de vingt-neuf ans. À l’instar du « Groupe des Six » (formé par Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre), les compositions de Jacques Ibert font de la musique de chambre française la scène privilégiée des instruments à vent. Son affinité avec ces instruments s’illustre notamment dans Jeux, sonatine pour flûte et piano. Cette œuvre de jeunesse se compose de deux mouvements contrastés, « Animé » et « Tendre », qui explorent avec virtuosité la totalité de la tessiture de la flûte. L’œuvre dégage une légèreté et une clarté qui marquent assurément la musique de chambre française du XXe siècle.

L’élégance de Grisey. Stèle (2 percussionnistes)

« S'il est un compositeur de notre siècle qui a su s'assimiler le monde et l'exprimer, c'est bien Gérard Grisey » nous dit Philippe Hurel, en avant-propos à son Tombeau in memoriam du musicien décédé en 1998. Compositeur-phare de la musique contemporaine française, il évoque avec Stèle l’image « d'archéologues découvrant une stèle et la dépoussiérant jusqu'à y mettre à jour une inscription funéraire ». Les rythmes scandés de Stèle assènent à la musique de chambre la force incantatoire d’une pulsation qui n’est pas antique mais résolument contemporaine, alliant la puissance primitive et l’élégance.


Au travers de ces sept œuvres, se distinguent des qualités singulières qui semblent attachées à la musique de chambre française ; et plus généralement à un « esprit français ». Mais ces œuvres nous font aussi voir sa versatilité et sa constante évolution. Aussi, si cette identité musicale française existe, elle ne fonctionne pas en vase clos mais se nourrit d’influences étrangères et tend un miroir à notre société au détour de terres éloignées dans l’espace et le temps. Peut-être cette notion d’identité musicale française trouve-t-elle sa substance dans ceux qui la pratiquent, dans l’exigence des créateurs et des passeurs, dans l’innovation et dans la transmission qui sera au cœur de ce week-end musical.  

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