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30 ans plus tard, regards sur l'aventure Bastille

1/5 - Christian Schirm

Retour sur la naissance d'un Opéra

Série

1/5 - Christian Schirm

Après des études de lettres et de sciences politiques, Christian Schirm est chargé de cours à l’Académie diplomatique de Vienne, de 1982 à 1987. À partir de 1988, il est le collaborateur d’Hugues Gall au Grand Théâtre de Genève, puis à l’Opéra national de Paris. En 2004, Gerard Mortier lui confie la direction de l’Atelier lyrique de l’Opéra national de Paris. En 2015, Stéphane Lissner le nomme directeur artistique de l’Académie de l’Opéra national de Paris.

Aurélien Poidevin : Nommé secrétaire général adjoint puis adjoint au directeur en charge du Palais Garnier et de la dramaturgie à l’Opéra national de Paris, vous prenez vos quartiers dans ce bâtiment neuf, symbole de la politique des grands travaux mitterrandiens. Vous souvenez-vous de vos premières impressions ?

Christian Schirm : Je suis arrivé à l’Opéra Bastille au lendemain de la nomination d’Hugues Gall comme directeur de l’Opéra national de Paris. Nous travaillions déjà ensemble au Grand Théâtre de Genève et je l’ai accompagné à Paris dès la préparation de la saison 1995-1996. Ce dont je me souviens avec beaucoup de précision, c’est le sentiment d’appréhension qui m’avait envahi dès mes premiers pas dans les 33 kilomètres de couloirs du théâtre : avec l’immensité des volumes et l’intensité du rythme d’activité, j’ai rapidement compris que cette Maison était tout à fait unique ! En revanche, Bastille n’est pas un théâtre de stagione comme les autres, c’est-à-dire un théâtre dans lequel une production est en répétition tandis qu’une autre est à l’affiche. Difficile par conséquent de partager le quotidien des artistes en les accompagnant jour après jour, des premières lectures de la partition au lever de rideau…

Grand escalier de l’Opéra Bastille
Grand escalier de l’Opéra Bastille © Jean-Pierre Delagarde / OnP

Aurélien Poidevin : Était-ce une rupture par rapport à vos précédentes expériences à l’Opéra ?

Christian Schirm : Nous avions changé de vitesse de croisière : l’établissement public réunissait le Palais Garnier et l’Opéra Bastille. C’étaient deux orchestres symphoniques de rayonnement international, une centaine d’artistes des chœurs, une compagnie de ballet composée de 160 danseurs qui comptaient parmi les meilleurs au monde et pas moins de quatre salles de spectacle (deux scènes principales, un amphithéâtre et un studio) ! Surtout, j’ai immédiatement pris la mesure du haut degré de professionnalisme qui caractérisait cet établissement grâce aux possibilités qu’offrait le nouveau bâtiment. On l’a beaucoup critiqué et peut-être à tort : parce qu’il mettait en synergie les meilleurs, et ce dans l’ensemble des corps de métiers (de la technique à l’artistique), l’Opéra Bastille a donné à l’institution une force de frappe considérable ; tout y avait été conçu afin de faciliter l’alternance.
À chaque déambulation dans ce bâtiment hors norme, on convoquait instantanément son sens de la responsabilité et son sens du devoir. C’était galvanisant. L’exigence de réussite était sans précédent : l’équipe de direction devait être à la hauteur de tous les talents réunis au sein de la maison… Et dorénavant, il fallait vendre près de 800 000 places par an ! En somme, l’Opéra Bastille a imposé de nouveaux standards de qualité à tout le personnel de l’Opéra national de Paris.

Aurélien Poidevin : En quoi le bâtiment imaginé par Carlos Ott était-il susceptible, selon-vous, d’avoir une telle influence sur le personnel et sur les spectacles ?

Christian Schirm : Pour le comprendre, il faut revenir sur ce qui a présidé à la construction de ce nouveau théâtre. L’Opéra Bastille devait être « populaire » et ainsi répondre à un souci de démocratisation de l’accès aux œuvres. Il s’agissait de transmettre au plus grand nombre les émotions procurées par les représentations d’opéra et de ballet. La grande salle devait ainsi permettre au jeune public d’assister à de nombreux spectacles afin de s’approprier, peu à peu, le répertoire. J’entends par-là qu’à force d’assister aux représentations, le public acquiert un socle de références nécessaires au développement de son goût pour le spectacle vivant.
Le pari a été gagné en partie le jour de l’inauguration : un engagement politique et financier de l’État sans précédent avait en effet permis l’édification de cet outil moderne et efficace. C’est-à-dire une salle de spectacle de 2 700 places qui, grâce à sa configuration et au dispositif technique qui l’entourait, était propice à déclencher de véritables chocs émotionnels pour le public. À l’Opéra Bastille, le public pouvait « faire ses classes » beaucoup plus facilement qu’ailleurs et ainsi, s’approprier le répertoire. Il était temps : j’en veux pour preuve l’augmentation sans précédent des taux de fréquentation et leur stabilité dans la durée. Cela a démontré que la réalisation de ce projet était nécessaire.

Aurélien Poidevin : C’est donc un succès absolu ?

Christian Schirm : Je le crois, avec cependant un bémol. En effet, on ne pouvait justifier l’existence d’une immense salle qu’à condition de disposer d’une autre salle adaptée à d’autres répertoires, à d’autres formes et à d’autres genres que le seul « grand opéra » du xixe siècle. C’est la raison pour laquelle le principe d’une salle modulable avait été développé dès la genèse du projet. Cette salle modulable aurait plutôt eu vocation à accueillir des représentations d’œuvres baroques et/ou contemporaines, ainsi que des projets plus expérimentaux. Et toute la cohérence du projet d’un Opéra populaire reposait (et repose encore aujourd’hui) sur l’articulation entre plusieurs salles de spectacle, de taille et de nature différentes.

Grande salle de l’Opéra Bastille
Grande salle de l’Opéra Bastille © Jean-Pierre Delagarde / OnP

Aurélien Poidevin : Si vous deviez caractériser à la fois le bâtiment et l’institution, comment définiriez-vous l’Opéra Bastille ?

Christian Schirm : L’Opéra Bastille est un outil au service des œuvres : on ne peut qu’être admiratif lorsque 2 700 personnes vibrent à chaque représentation et partagent des émotions sans pareille grâce à la qualité de l’interprétation et grâce au professionnalisme de l’ensemble de celles et ceux qui servent le spectacle vivant. Un bel outil au service du répertoire, c’est bien là l’idée que je me fais de Bastille. Et comme un Opéra populaire doit donner accès au plus grand nombre à ces œuvres, l’Opéra Bastille est aussi au service du public.

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