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Talent original

Un portrait de Justin Peck

Octave
Talent original

Chorégraphe résident au New York City Ballet, Justin Peck y a été soliste avant de créer ses premières pièces. Nul doute que le style de Balanchine, fondateur de la compagnie américaine, ait largement influencé le jeune chorégraphe. Influence dont Justin Peck ne se cache d’ailleurs pas. Il apporte toutefois un souffle personnel et nouveau au néo classicisme balanchinien, traduisant l’esprit d’une génération et d’un milieu artistique. Une rencontre fructueuse avec les danseurs du Ballet de l’Opéra.    

Pour ceux qui assistaient à la première mondiale de Year of the Rabbit à New York en octobre 2012, il était évident qu’un talent original venait d’être révélé aux yeux d’un large public. C’était le premier ballet que Justin Peck, jeune danseur du New York City Ballet, créait pour sa compagnie au Lincoln Center. L’œuvre étonnait, entre autres, par sa vitalité et sa dynamique rares - même pour le New York City Ballet - et par l’abondance d’idées innovantes. Allongés par terre, propulsés en l’air ou sur le sol comme des boules de bowling, les danseurs formaient des ensembles en mouvement perpétuel, s’assemblaient en forme de vagues flottantes ou de structures architecturales éphémères qui se métamorphosaient d’un instant à l’autre.

Depuis ce premier succès éclatant, la créativité de Justin Peck galope sans bride et le jeune homme est devenu l’un des chorégraphes les plus recherchés des Etats-Unis. Il a créé des ballets, entre autres, pour le San Francisco Ballet, le Miami City Ballet, le L.A. Dance Project et le New York City Ballet, dont il est devenu le chorégraphe résident. Il vient d’y signer sa vingt-huitième chorégraphie, qui est aussi son premier ballet narratif, The most incredible thing. Le processus de création de son ballet Paz de la Jolla a fait l’objet d’un documentaire intitulé « Ballet 422 ». Les journaux américains saluent Justin Peck comme l’un des chorégraphes les plus prometteurs du nouveau millénaire. Bien qu’il ne cesse de composer de nouvelles chorégraphies, le jeune homme de 28 ans se produit régulièrement sur la scène en tant que soliste du New York City Ballet, y compris dans ses propres ballets.
In Creases
In Creases © Sébastien Mathé / OnP

C’est grâce à son ancien collègue Benjamin Millepied que Peck a fait le saut outre-Atlantique et qu’il chorégraphie une pièce pour le Ballet de l’Opéra national de Paris ; c’est sa première création pour une compagnie non-américaine. En mars 2016, il a déjà présenté sur la scène du Palais Garnier l’une de ses œuvres, In Creases, un court ballet d’une quinzaine de minutes dont la première a eu lieu à Saratoga Springs en 2012. Cette œuvre était un concentré d’énergie, construite avec une rigueur minutieuse et exécutée avec une exubérance contagieuse par les danseurs parisiens. La presse et le public ont été conquis et se demandaient ce que Peck allait créer à la fin de la saison pour une compagnie dont le style diffère considérablement de celui du New York City Ballet.

L’héritage de la « maison » de Justin Peck est profondément marqué par celui de son chorégraphe-fondateur, George Balanchine. Justin Peck se souvient que c’est en voyant le New York City Ballet danser Balanchine tous les soirs, quand il étudiait la danse à la School of American Ballet, que le désir de créer des chorégraphies est né en lui. Il admire surtout le sens de la structure de Balanchine et dit que si ce dernier n’avait pas existé, il ne serait probablement pas devenu chorégraphe.

Si Balanchine n’avait pas existé ?

L’idée semble inconcevable, tant Balanchine a changé la face du monde chorégraphique. La « révolution » de Balanchine, qui a mis l’accent sur les lignes claires et fluides, refusant que les décors ou costumes distraient l’œil du corps et des mouvements des danseurs, qui privilégiait la danse « non narrative » et pour qui « la danse est de la musique rendue visible », a eu des répercussions partout dans le monde du ballet. Fortement influencé à son tour par Marius Petipa, il se distingue de l’élégance de ce dernier par son brio, un air de « coolness » et une danse parfois particulièrement vigoureuse et démonstrative.

Il serait vain d’énumérer ceux qui ont été marqués, inspirés, influencés par lui. Balanchine est un phénomène incontournable: ses chorégraphies sont dansées par presque toutes les grandes compagnies de ballet. Un très grand nombre de danseurs apprend à s’approprier son vocabulaire afin d’être en mesure d’interpréter ses ballets, et ceux d’entre eux qui deviennent chorégraphes se confrontent à ce modèle, que ce soit en le rejetant, en l’imitant, en le citant ou en absorbant des éléments de son style. Cela s’applique tout autant aux chorégraphes qui ont choisi une voie complètement différente : ainsi, John Neumeier fait allusion à des mouvements balanchiniens dans plusieurs de ses ballets, tels Le Songe d’une nuit d’été et Orphée. Hortensio dans La Mégère apprivoisée de John Cranko et Frédéri dans L’Arlésienne de Roland Petit font tourner leurs bras comme Apollon qui joue de la lyre dans l’Apollo de Balanchine, mais la vanité ridicule du joueur de lyre chez Cranko et la fureur du paysan désespéré de Petit contrastent avec la sérénité du dieu balanchinien. Les trois chorégraphes, pionniers d’un genre de ballet narratif que les Américains associent à l’Europe, ne partagent pas l’esthétique ou la philosophie de Balanchine, mais l’évocation fréquente des œuvres du fondateur du New York City Ballet témoigne de sa place importante dans l’histoire de la danse. Balanchine a aussi défriché le terrain pour les innovations d’un William Forsythe ou d’un Wayne McGregor et il a profondément influencé un nouveau prodige russe installé à l’American Ballet Theatre à New York : Alexei Ratmansky.

L’esprit du pionnier russe du ballet américain règne toujours au New York City Ballet, où ses œuvres sont sans cesse représentées et soigneusement transmises d’un danseur à l’autre. Les chorégraphes qui font ou ont fait partie de la compagnie subissent son influence de manière immédiate : en plus de Benjamin Millepied, l’on pourrait nommer le directeur actuel du New York City Ballet, Peter Martins, et Christopher Wheeldon, ancien chorégraphe résident de la compagnie qui occupe maintenant la fonction d’« Artistic Associate » au Royal Ballet de Londres. William Forsythe, qui a lui-même été comparé à Balanchine, a proclamé que les héritiers légitimes de ce dernier sont Alexei Ratmansky et Justin Peck.    
Entre chien et loup
Entre chien et loup © Francette Levieux / OnP

Balanchine disait : « Il n’y a pas de nouveaux pas, mais seulement de nouvelles manières de les combiner. » Comme Balanchine, Justin Peck se sert d’un vocabulaire de mouvements essentiellement classique, et il aime les lignes pures et les pointes. Cependant, il a le don de renouveler ce vocabulaire, de l’utiliser à sa manière pour exprimer quelque chose de personnel. Dans les ballets de Peck, l’œil est rarement distrait par des accessoires, des costumes, des projections ou des décors qui s’imposent au spectateur et cachent le mouvement. Peck met l’accent sur les formations du Corps de Ballet qu’il arrange avec une précision mathématique qui découle de sa sensibilité musicale, un trait qu’on remarque souvent chez Balanchine. À l’image de ce dernier, qui trouvait des collaborateurs de premier plan dans des compositeurs comme Igor Stravinsky, Peck, qui a étudié le piano pendant sa formation à la School of American Ballet, n’a peur ni des partitions complexes ni des œuvres musicales de commande, et il coopère souvent avec des compositeurs comme Sufjan Stevens et Bryce Dessner.

Les ballets de Justin Peck portent sa marque individuelle, tout en traduisant l’esprit de sa génération et de son milieu artistique new-yorkais. Peck a absorbé de multiples inspirations – il nomme Alexei Ratmansky comme une autre influence majeure – et il aime expérimenter ; ses collaborateurs incluent des artistes de rue, des couturiers et des compositeurs de folk/rock indépendant. Son ballet The most incredible thing, une adaptation libre d’un conte de Hans Christian Andersen, fait allusion à plusieurs grandes figures de l’histoire de la danse au sens large, de Loïe Fuller à Oskar Schlemmer, et sa chorégraphie cite Balanchine, notamment la pose la plus emblématique d’Apollo, le premier ballet « narratif » du maître. Mais le monde a changé depuis l’ère de Balanchine, et l’on pourrait interpréter le rythme à couper le souffle de certaines séquences de mouvements ainsi que la précision mécanique des chorégraphies de Peck comme le reflet de l’accélération et de la technicisation du monde – Peck a d’ailleurs créé une application pour iPad permettant aux utilisateurs d’explorer leur propre talent de chorégraphe.

Justin Peck a tendance à assouplir la répartition habituelle des rôles entre homme ou femme, soliste ou membre du Corps de Ballet. Il essaie des partenariats et des combinaisons insolites – deux femmes, deux hommes qui esquissent un pas de deux, quinze hommes face à une femme, des hommes qui se font porter par leurs collègues… En outre, il aime jouer avec ses ensembles : ses interprètes dansent couchés par terre, deviennent des projectiles vivants, des robots ou des statues de dieux indiens aux bras multiples. Les fugues humaines dans lesquelles chaque danseur imite ou reproduit le mouvement de son prédécesseur avec un léger décalage sont un trait caractéristique de Peck.

Dans la nouvelle soirée mixte de l’Opéra de Paris, la création de Peck est présentée aux côtés d’une entrée au répertoire de George Balanchine, Brahms-Schönberg Quartet. Le défi d’un tête-à-tête avec le maître est de taille, mais il est presque certain qu’avec le nombre d’idées qui s’agitent dans le cerveau de Justin Peck, et grâce à son énergie électrisante, il saura une fois de plus éblouir son public.

Iris Julia Bührle travaille sur Shakespeare et la danse à l’Université d’Oxford. Elle publie régulièrement des articles sur la danse et elle a récemment participé au documentaire de la BBC intitulé « The king who invented ballet : Louis XIV and the noble art of dance ». Sa thèse de doctorat, publiée en 2014, porte sur l’adaptation chorégraphique d’œuvres littéraires. Elle est également l’auteur d’un livre sur le danseur britannique Robert Tewsley.    

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