Rafal Milach flashe l’Opéra

Entretien avec le photographe de l’agence Magnum Photos

Par Marion Mirande le 07 avril 2022

© Rafal Milach / Magnum Photo / OnP

Membre de Magnum Photos, le photographe et artiste graphique polonais Rafal Milach a été invité par l’Opéra national de Paris pour réaliser l’identité visuelle de la saison 22/23. Il évoque son parcours et sa pratique aussi plastique qu’elle est militante. 


Comment êtes-vous devenu photographe professionnel ?

Ce fut plus une question de hasard qu’un réel coup de foudre. Je devais valider la classe de photographie dans mon parcours aux Beaux-arts où j’étudiais le design graphique ; or je n’avais aucune idée de comment me servir d’un appareil photo. Je suis rapidement tombé amoureux du medium, grâce notamment à mon premier professeur de photographie. Avec lui j’ai compris qu’il s’agissait d’une formidable porte de communication avec les gens, qu’elle permettait de raconter ce qui se passait autour de moi. Cela dépassait largement les difficultés techniques que j’ai pu rencontrer en tant que photographe débutant. Progressivement, j’ai laissé de côté les autres disciplines en faveur de la photographie. J’ai obtenu mon diplôme des Beaux-arts et juste après j’ai travaillé pour un journal local.

Pouvez-vous nous raconter votre aventure avec Magnum Photos ?

Encore une surprise ! En 2018, alors que je commençais à me détacher de la photo pour m’investir dans d’autres media qui me semblaient plus pertinents pour commenter certains sujets d’actualité. A ce moment, j’ai reçu un message d’un photographe britannique de Magnum, Mark Power, un bon ami. Il me demandait si je ne voulais pas tenter de rejoindre l’agence. Recevoir cet email au moment où je pensais justement arrêter la photo, c’était plutôt ironique ! Mais j’ai choisi de le prendre comme un défi, car candidater pouvait m’emmener dans une direction totalement opposée à cette nouvelle route qui se dessinait devant moi. J’ai donc tenté ma chance et j’ai été pris. Il y eut aussi une belle coïncidence : je me suis remis assez vite à prendre de nombreuses photos, non pas pour Magnum, mais en raison de l’évolution du contexte social et politique en Pologne. Or, Magnum s’est avéré être une puissante plateforme pour soutenir mon activité et m’aider à sensibiliser les gens. La photographie peut être un outil de communication particulièrement persuasif si on l’utilise à bon escient. Peu de temps après mon arrivée à Magnum, je me suis rendu compte qu’il me fallait revenir aux sources de la photographie documentaire pour simplifier mon langage. Cette approche était plus pertinente car les sujets que je voulais traiter nécessitaient un message visuel direct.

Quels travaux avez-vous soumis à l’agence lors de votre candidature ?

Je leur ai présenté un portfolio assez abstrait, non figuratif. J’y ai aussi ajouté des montages. Bien sûr, tout ce travail était essentiellement basé sur de la photo. Mais je ne voulais pas ajuster mon dossier en fonction de l’agence. Si on voulait que je rejoigne Magnum, on devait m’accepter pour ce que je suis. Quand j’ai appris que j’avais été sélectionné, j’ai été réellement surpris !

The First March of Gentlemen, 2017. The First March of Gentlemen est une narration fictive composée d'histoires authentiques. Les événements historiques liés à la ville de Wrzesnia constituent le point de départ d'une réflexion sur les mécanismes de protestation et de discipline. Dans la série de collages, la réalité de la Pologne des années 1950 gouvernée par les communistes se mêle au souvenir de la grève des enfants de Wrzesnia du début du XXe siècle. Ce décalage dans le temps n'est pas une simple coïncidence, car les problèmes abordés par le projet sont universels et peuvent être considérés comme une métaphore des tensions sociales contemporaines.  Le projet comprend des photos d'archives du photographe de Wrzesnia Ryszard Szczepaniak.
The First March of Gentlemen, 2017. The First March of Gentlemen est une narration fictive composée d'histoires authentiques. Les événements historiques liés à la ville de Wrzesnia constituent le point de départ d'une réflexion sur les mécanismes de protestation et de discipline. Dans la série de collages, la réalité de la Pologne des années 1950 gouvernée par les communistes se mêle au souvenir de la grève des enfants de Wrzesnia du début du XXe siècle. Ce décalage dans le temps n'est pas une simple coïncidence, car les problèmes abordés par le projet sont universels et peuvent être considérés comme une métaphore des tensions sociales contemporaines. Le projet comprend des photos d'archives du photographe de Wrzesnia Ryszard Szczepaniak. © Rafal Milach / Magnum Photos

Avec quels types d’appareils avez-vous commencé à travailler et quels sont ceux que vous utilisez aujourd’hui ?

En fait, les outils que j’utilise sont secondaires. Ce qui m’importe le plus, c’est l’histoire que je veux raconter ; j’envisage les outils qui vont me permettre de la relater dans un second temps. J’ai eu l’occasion de tester de nombreux moyens d’expression pour exposer des histoires, dont la photographie, mais je me suis rendu compte récemment que mon langage visuel s’était consolidé au cours des dix dernières années. C’est agréable et dérangeant à la fois, car je ne veux pas m’enfermer dans un genre précis de storytelling.

Pouvez-vous parler de votre usage du flash qui caractérise nombre de vos travaux récents ?

J’ai commencé à utiliser le flash il y a une dizaine d’années, en Biélorussie, pour le reportage The Winners dédié aux gagnants de compétitions organisées par le gouvernement. Je voulais rendre compte de cette société parfaitement formatée par son dirigeant, Aleksandr Lukashenko. En utilisant le flash, pour ce projet, je voulais surtout adopter une approche scientifique, avec des photos distanciées et sans émotion. Je voulais montrer une société sous contrôle, déshumanisée. J’ai donc délibérément retiré toute information personnelle concernant les sujets photographiés, afin de me concentrer uniquement sur la façade extérieure. Le flash ne m’a pas quitté depuis. J’apprécie son côté cru, presque brutal. Je me suis également rendu compte qu’il m’aidait à travailler en deux dimensions car cette lumière frontale atténue la perspective. Je crois avoir hérité de ce goût pour l’absence de relief, de ma formation en design graphique. Mes photos ressemblent à des affiches graphiques où s’opèrent comme une synthèse de l’espace et de la personne photographiée. 

Natalya et Konan, le meilleur couple d'amoureux, série « The Winners project », Zhodino, Biélorussie, 22 mai 2013. Le concours est organisé par les structures locales de la BRSM (Association de la jeunesse biélorusse). La BRSM est une organisation d'État qui recrute les personnes les plus actives de moins de 35 ans. Nombre d'entre eux font partie de l'élite politique de la République du Belarus.
Natalya et Konan, le meilleur couple d'amoureux, série « The Winners project », Zhodino, Biélorussie, 22 mai 2013. Le concours est organisé par les structures locales de la BRSM (Association de la jeunesse biélorusse). La BRSM est une organisation d'État qui recrute les personnes les plus actives de moins de 35 ans. Nombre d'entre eux font partie de l'élite politique de la République du Belarus. © Rafal Milach / Magnum Photos

Quels sujets attirent le plus votre intérêt de photographe ? 

J’ai toujours été intéressé par les questions sociales et celles liées aux mouvements sociaux-géographiques de ma région, où s’opèrent, encore de nos jours, les transitions du régime soviétique vers des soi-disant démocraties. Je m’intéresse particulièrement à la façon dont la politique influence notre vie quotidienne, notre espace de vie. Depuis six ans que le gouvernement de droite a pris le pouvoir en Pologne, mon travail est devenu plus militant. La photographie me sert à défendre toutes les communautés discriminées. J'ai réalisé que la photographie pouvait être un outil de persuasion dans la lutte les droits de la communauté LGBT, des femmes, du changement climatique, des réfugiés politiques… Je me concentre sur ces sujets avec un collectif de 17 artistes, l’Archive of Public Protests, que j'ai créé il y a trois ans. J'ai toujours essayé de prendre parti, mais je pense que mes positions se sont radicalisées récemment, en réaction à un contexte lui-même plus radical. Parfois, il s’agit d’un tout petit feu, mais qui sait ce qui se passera demain, ou dans quelques semaines ? Il est essentiel d’agir et de ne pas rester passif.

Nous ne pouvons pas tous être activistes à temps plein, mais nous avons tous des moyens d’actions, aussi minimes soient-ils. 

Exactement, nul besoin d’être activiste pour être actif.

Varsovie, Pologne, 22 octobre 2020. Malgré la pandémie de Covid-19, les gens sont spontanément descendus dans la rue pour protester contre la déclaration de la Cour constitutionnelle (contrôlée par le parti de droite PiSparty) qui criminalise de fait l'avortement même en cas d'atteinte fatale du fœtus.
Varsovie, Pologne, 22 octobre 2020. Malgré la pandémie de Covid-19, les gens sont spontanément descendus dans la rue pour protester contre la déclaration de la Cour constitutionnelle (contrôlée par le parti de droite PiSparty) qui criminalise de fait l'avortement même en cas d'atteinte fatale du fœtus. © Rafal Milach / Magnum Photos

Abordons votre reportage pour l’Opéra. Quelles sont vos impressions sur les deux théâtres, Palais Garnier et Opéra Bastille, et sur l’institution elle-même ? Aviez-vous des a priori ? 

Cela m’est déjà arrivé de photographier des théâtres et des opéras, mais l’Opéra de Paris est unique. J’étais submergé en découvrant ce monde fascinant, dans le bon sens du terme. Étonnamment, il n’est pas si éloigné de mes projets où je cherche à montrer les façades de différentes structures. Après tout, n’est-ce pas là le cœur de son activité ? Fabriquer certaines réalités comme autant d’alternatives à la réalité dans laquelle nous vivons ? L’Opéra est en quelque sorte un laboratoire géant. C'est une entreprise énorme, multicouche, complexe et brillamment coordonnée. Quant à mes idées préconçues ? Eh bien, qui n’a jamais entendu parler du fantôme de l'Opéra...    

L’avez-vous trouvé ?

Oui, un peu partout dans l’Opéra ! Je n’étais pas du tout parti pour me lancer dans une chasse au fantôme, mais j’ai trouvé de nombreuses traces de sa présence. L’Opéra est marqué par son étrange présence…

Pensez-vous que cette mythologie a inconsciemment influencé votre manière de photographier le Palais Garnier et l’Opéra Bastille ? 

Vous savez, il est bon d’avoir parfois conscience des clichés pour en faire des outils de travail. Certains endroits m’ont imposé une manière de photographier différente de la mienne. Surtout au Palais Garnier qui dégage une atmosphère romantique et nostalgique, à la fois sombre et magnifique. Le flash et son rendu cru aplanit les dimensions, révèle les fissures, et peut détruire la magie du lieu. Je me rappelle avoir pris dans la salle de Garnier, sans le vouloir, une photo un peu floue d’une poussière qui flottait dans l’air. J’ai pensé : la voilà ma magie ! Cet accident m’a poussé à faire toute une série avec ces particules sur fond flou, perdues dans cet espace immense et si connu. J’avais conscience de fusionner cette échelle microscopique avec un lieu qui est lui-même une icône, photographié des milliers de fois. L’architecture de Garnier, mais aussi celle de Bastille, permet elle-même une expérience magique en offrant la possibilité de changer de perspective. J’avais ainsi parfois l’impression de voler au-dessus du public.  

Pouvez-vous revenir sur les différents motifs de votre reportage photographique ? 

Travailler dans des espaces si différents était une expérience en soi. Il y a une différence considérable entre la dynamique d’un atelier de sculpture, de peinture ou de scénographie, et celle d’un spectacle ! Quand j’assistais aux représentations depuis les coulisses, je savais que je n’avais que de très courtes fenêtres pour prendre mes photos. De plus, il fallait éviter d’identifier les personnes, ce qui s’est avéré être un véritable obstacle. L’Opéra n’est pas uniquement une histoire d'architecture, ce sont avant tout des personnes qui font vivre le lieu, elles sont la force motrice de l’institution. Comment représenter ceux qui évoluent dans l’espace sans vraiment les montrer ? C’est une pratique assez courante dans la photographie actuelle, si ce n'est déjà un cliché : représenter des personnes sans les identifier totalement. 

En tant qu'artiste, quel regard portez-vous sur les métiers d’art des ateliers ? 

Là aussi, ce fût une découverte fascinante. J’ai vu à quel point les gens sont passionnés par leurs réalisations. Bien qu’ils produisent des objets imaginés par d’autres personnes, leur travail reste hautement créatif. Je voyais bien que, pour eux, il ne s’agissait pas de simples objets. Ils y sont très attachés et sont capables de raconter l’histoire de certains éléments conçus il y a des années pour tel ou tel spectacle. Leur dévouement est remarquable. De plus, à l’heure où nous vivons principalement devant des ordinateurs, c’est incroyable de plonger dans ces décors et espaces bien réels !

Avant de conclure et au vu de l’actualité, on ne peut s’empêcher de souligner que vous avez été témoin des premières semaines de la guerre en Ukraine…

Je me suis rendu à la frontière polonaise durant les deux premières semaines du conflit. Au début, les aides sur le terrain ont été principalement apportées par des bénévoles et des ONG, étonnamment très peu par le gouvernement polonais. J’ai pu y recueillir des dizaines de témoignages qui, à 99%, sont ceux de jeunes mères avec leurs enfants, quittant leurs proches : frères, maris, pères qui restent se battre en Ukraine. Je suis aussi allé à Lviv, la grande ville ukrainienne et centre de communication le plus proche de la frontière polonaise. Elle était, jusqu’à il y a quelques jours, relativement en sécurité. Il y a eu des bombardements pas très loin, mais la ville n’a pas été directement visée ; c’est une très belle ville. Bien sûr, les habitants ont peur et commencent à se préparer à une éventuelle invasion. À travers mes différentes rencontres, j’ai pu observer qu’ils apprennent à vivre avec une guerre qui les menace en réalité depuis huit ans.

Mariana Tarkot, 19 ans, et sa fille Anhelina, 2 ans, au poste frontière avec l'Ukraine; Medyka, Pologne, 2 mars 2022.
Mariana Tarkot, 19 ans, et sa fille Anhelina, 2 ans, au poste frontière avec l'Ukraine; Medyka, Pologne, 2 mars 2022. "Je vis en Ukraine, à Ternopil. J'ai étudié. J'ai vécu avec un gars, mais ils ne le laissent pas sortir d'Ukraine. Il est resté pour se battre. Quand ils ont commencé à bombarder, tout a craqué, c'était terrible. Et le bébé est tout petit. Je suis partie le vendredi 26 février, avec ma mère et l'amie du travail de ma mère et une petite fille. On a fait la queue à la frontière pendant quatre jours. Dans la voiture. Les gens nous ont aidés du mieux qu'ils pouvaient. On va à Cracovie. Nous avons des amis et de la famille là-bas. » Plus de 1,7 million de réfugiés ont quitté l'Ukraine depuis l'invasion russe du 24 février. © Rafal Milach / Magnum Photos
Rafal Milach
Rafal Milach © Marek Szczepanski

S'abonner au magazine

Inscrivez-vous pour recevoir par email
les actualités d'Octave Magazine.

S'inscrire

Haut de Page