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Théma - Carmen

Regards

Le labyrinthe des passions de Calixto Bieito

Regard sur Carmen — Par Jo Fishley

Carmen est à l’affiche de l’Opéra Bastille dans la mise en scène de Calixto Bieito qui a déjà fait le tour du monde. S’il est avant tout homme de théâtre, s’il s’exprime avec des moyens éminemment scéniques, l’Espagnol n’a jamais fait mystère de l’importance de ses inspirations cinématographiques pour trouver une transposition actuelle des œuvres auxquelles il s’attelle. Journaliste à Bande à part, spécialiste de cinéma, Jo Fishley a retracé au carbone 14 l’empreinte filmique du metteur en scène : un labyrinthe où l’on croise les noms d’Emir Kusturica, de Pedro Almodovar, de Quentin Tarantino ou encore de Christopher Nolan…


Calixto Bieito, grand cinéphile, fait du cinéma. Pour être exact, son art du spectacle compose avec l’art voisin du cinéma. S’il ne procède pas de la technique cinématographique pure, dans une quasi-identité, il gravite autour. Il entretient avec le cinéma plus que des affinités : des convergences formelles, des influences explicites, des correspondances particulières. Il met en mouvement une écriture théâtralisée des images, il crée des scènes comme autant de plans-séquences, autant de fictions visuelles amplifiant, par leur récit propre, leur énergie dramatique autonome, la narration d’un livret. L’Espagnol n’illustre pas le livret, il se l’approprie, il l’interprète, le projette, démiurge, dans son monde imaginé, ses propres visions, une idée désenchantée du monde, un nihilisme de film noir au miroir de son pessimisme, de ses préoccupations et de ses peurs. Chaque histoire des spectacles lyriques de Calixto Bieito en raconte aussi une autre, enchâssée dans le même espace dramatique.

Carmen, acte III, Opéra Bastille
Carmen, acte III, Opéra Bastille © Vincent Pontet / OnP

À bord de Mercedes sans âge, les Bohémiens de Carmen paraissent échappés d’un Temps des gitans de Kusturica, tandis que les héroïnes maquillées comme des voitures volées s’avancent en jupes et robes affolantes, en purs objets sexuels, de désirs, de fantasmes, vulgaires, provocantes, libres. On les reconnaît, ces femmes, elles sont les sœurs des héroïnes du cinéma postfranquiste d’Almodovar, son cinéma de la movida madrilène, traversé de créatures frivoles, kitsch, excentriques. Carmen n’est pas une œuvre de bon goût : elle transgresse les tabous, comme dans les premiers Almodovar, les passent cul par-dessus tête et s’en affranchit avec éclat et scandale, sans pudeur. On reconnaîtra le labyrinthe des passions, leur violence et douleur, en motifs essentiels ; on verra à l’œuvre la dure loi du désir que le cinéma de son compatriote espagnol a longtemps exhibée frontalement, avec réalisme, avant que sa filmographie n'abandonne peu à peu moins le corps que le sexe et son exhibition, glissant vers du mélodrame plus grave et moins excessif, plus gracieux et plus fragile – Les Amants passagers, comédie de mœurs mineure, ayant offert une parenthèse légère.

Calixto Bieito, « le Pedro Almodovar de l’opéra » ? Ce n’est pas faux, mais c’est aussi plus compliqué. Car le cinéma du réalisateur espagnol s’est peu à peu expurgé de sa dimension trash, aux marges, de ses personnages inclassables, travestis, homosexuels assassins, bonniches lesbiennes. L’homme de la Mancha s’est défait de son côté punk postfranquiste, opérant avec un style plus assagi, sans abdiquer l’imaginaire. Tel n’est pas Bieito, dont tout le travail prolixe, d’une extrême cohérence, a toujours conservé sa tension majeure, sa radicalité, produisant des œuvres paroxystiques, viscérales, dérangeantes. "
Varduhi Abrahamyan dans le rôle-titre de Carmen, Opéra Bastille, 2017
Varduhi Abrahamyan dans le rôle-titre de Carmen, Opéra Bastille, 2017 © Elena Bauer / OnP

La mise en scène tragique des passions de Carmen n’est pas un cas unique : chacun de ses spectacles est un choc. La violence et le sexe aux premiers rangs. Chacune de ses pièces, à sa manière, renvoie à la brutalité du monde. Il y a de l’obscénité dans sa Madame Butterfly, transformée en tragédie sur les paradis artificiels de la consommation sexuelle et de son tourisme. Provoquer, c’est penser, obliger à penser, selon Calixto Bieito. Il y a de la violence horrifique dans le labyrinthe vertical de son Fidelio, qu’il a placé sous l’influence non pas d’Almodovar, mais d’Orson Welles (Le Procès), Vincenzo Natali (Cube), de Borges avec son idée de labyrinthe infini, dont il est impossible d’échapper. Fernando, dans Fidelio, est grimé comme le Joker de The Dark Night de Christopher Nolan. Il y a de la désolation et de l’effroi dans son Parsifal inspiré par le roman The Road de Cormac McCarthy, et logé dans une Amérique postapocalyptique de ruines et de cendres, vestiges d’un monde effondré, d’une civilisation révolue hantée par des survivants confrontés au vide de la religion, sans salut dans l’au-delà. Il y a de l’horreur économique très moderne dans sa Turandot, qui démembre des poupées dans une usine de la Chine contemporaine.

Avec cette œuvre qui commente le monde, sa tragédie contemporaine, ses vices, Calixto Bieito fait de l’opéra et de ses classiques subvertis le champ des batailles humaines de notre temps, qu’il ne borde d’aucune limite. Tout a lieu, tout est là, dans une extrême violence, comme le cinéma de Quentin Tarantino et ses effusions de sang, comme dans son Don Giovanni sauvage et déliquescent, avec ses jeunes gens aliénés. Il y a de la mort partout dans l’œuvre de Calixto Bieito. De la mort, donc de la vie aussi.

Votre lecture: Le labyrinthe des passions de Calixto Bieito

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