Regards

Le Boléro de Ravel : de la scène à l’écran

Le rite érotique du Boléro porté au cinéma, inspirations et adaptations — Par Paola Dicelli

À l’origine du Boléro, Maurice Ravel. Puis vinrent les multiples adaptations à la scène et à l’écran. Ni les chorégraphes, ni les réalisateurs ne se lassent de sublimer l’enroulement lascif de cette partition. Maurice Béjart le plus connu. Dont l’interprète Jorge Donn s’immisce sur le plateau de Claude Lelouch aux pieds de la Tour Eiffel. Mais aussi Wesley Ruggles à Hollywood et Miguel M. Delgado en Andalousie. Le Boléro voyage et continue de séduire.  


Le Boléro de Ravel est inhérent à la danse. De nombreux chorégraphes se sont emparés de cette musique intense commandée au compositeur par la ballerine russe Ida Rubinstein en 1928. Ce chef-d'œuvre a aussi inspiré le cinéma, au point de devenir un élément central de l’intrigue.

À l’origine, Ravel voulait faire de ce thème répétitif, une métaphore des effets de la propagande sur une population. Cependant, la chorégraphie, signée par la sœur de Nijinski, Bronislava Nijinska pour Ida Rubinstein — seule sur une scène ronde, en tenue de Gitane — donne à la partition une autre couleur. Un crescendo, qui évoquerait un rite érotique et quasi orgasmique. Le cinéma comme le ballet préférera mettre en avant le sous-entendu sexuel plutôt que les engagements politiques d’origine.    
Boléro, film de Wesley Ruggles, 1934, avec George Raft et Carole Lombard
Boléro, film de Wesley Ruggles, 1934, avec George Raft et Carole Lombard © Collection Christophel

Suite à son succès, le solo s’exporte aux États-Unis en 1931. Il ne faut pas plus de trois ans pour qu’Hollywood en rachète les droits. En 1934, Boléro de Wesley Ruggles est le premier film dans lequel on peut l’entendre. Il raconte l’histoire de Raoul (George Raft), un mineur de fond qui veut devenir danseur. Il part concrétiser son rêve à Paris où il rencontre Helen (Carole Lombard), avec qui il souhaite monter une chorégraphie sur la partition du Boléro. Mais la Première Guerre mondiale éclate… Outre l’anachronisme (Ravel a composé son morceau dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale), le film reste surtout célèbre pour sa dernière scène.

Raoul, blessé pendant la guerre, a l’interdiction de danser. Il désobéit et exécute un pas de deux (très sensuel) avec Helen. Si les deux danseurs chutent de concert, ce ne sont pas pour les mêmes raisons. Tandis que le héros meurt d’une crise cardiaque, la jeune femme, elle, se complait dans un plaisir voluptueux, provoqué par la musique. Wesley Ruggles a débarrassé le Boléro de son caractère espagnol, choisissant un décor épuré (une scène ronde), des vêtements simples et des mouvements lents, qui glissent le long des corps, annonçant la future chorégraphie de Béjart.

Mais l’espagnolade, déjà présente en 1928, ressort durant les décennies 1940 et 1950. Tandis que Serge Lifar, tire sa chorégraphie de 1941 vers l’Andalousie (des costumes de torero pour les hommes, de grandes robes pour les femmes), El Boléro de Raquel de Miguel M. Delgado, en 1957, nous entraîne au Mexique. Dans cette comédie, Cantiflas, un cireur de chaussures un peu benêt, observe une jeune femme, dansant devant des spectateurs sur le Boléro de Ravel. La scène n’y est plus ronde et ses mouvements sont beaucoup plus imprégnés de la culture hispanique. Tel que le paso doble.

Par ailleurs, le film s’amuse de la tonalité érotique de la composition originale, en amplifiant ses topoï. Ses poses lascives et l’apparition de sa jambe galbée derrière le mur rendent ainsi la situation comique. Mais, alors que le cinéma rit du sous-entendu sexuel du Boléro, sur scène, un homme le rend définitivement explicite.    
Les Uns et les Autres, film de Claude Lelouch, 1981. Jorge Donn y interprète le Boléro de Maurice Béjart.
Les Uns et les Autres, film de Claude Lelouch, 1981. Jorge Donn y interprète le Boléro de Maurice Béjart. © Collection Christophel

En 1961, Maurice Béjart crée une nouvelle chorégraphie pour la danseuse grecque Duska Sifnios, en s’inspirant de la mise en scène de 1928 (une femme au centre d’un cercle). Il y ajoute quarante hommes autour d’elle, grisés par sa danse envoûtante. À partir du 2 mars 1979, le danseur argentin Jorge Donn, son interprète le plus célèbre, remplacera la ballerine au milieu du cercle rouge, entouré de danseuses, puis, quelques années plus tard, de danseurs.

Claude Lelouch fait de cette pièce chorégraphique, le leitmotiv de son film, Les Uns et les Autres (1981) qui conte le destin de trois familles – américaine, russe et française - pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Jorge Donn y joue un danseur russe, Sergueï, inspiré par Noureev. Dès l’ouverture, on voit Sergueï, exécutant le Boléro de Béjart aux pieds de la Tour Eiffel. La scène suivante remonte dans le temps. En 1936, en Russie, deux jeunes ballerines virevoltent sur la musique de Ravel, lors d’un concours. Boris, le père de Sergueï (joué également par Jorge Donn), fait partie du jury. La filiation et le passage du passé au présent sont symbolisés par l’évolution du Boléro. La fin rend également hommage à la grandiloquence de la musique, en la diffusant sur une scène-clé : c’est lors d’un gala, aux pieds de la Tour Eiffel, que tous les personnages se retrouvent. Dans ce film, plus encore que dans tous les autres, les scènes du Boléro ne sont pas de simples « entractes » musicaux, mais des scènes inoubliables.

Alors que la chorégraphie de Béjart sera à nouveau portée sur scène à partir du 24 février à l’Opéra Bastille (dans le cadre d’un programme Millepied/Béjart), la ronde continue : la réalisatrice Anne Fontaine prépare Boléro , un biopic sur Maurice Ravel qui se concentrera sur la composition de son œuvre culte. Que fera-t-elle de la danse ?

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