Rencontres

La danse, une pensée en mouvement

Portrait de Wayne McGregor — Par Sarah Crompton

En collaboration avec l’artiste-plasticien Olafur Eliasson et le compositeur Jamie xx, le chorégraphe anglais Wayne McGregor investit la scène du Palais Garnier avec sa nouvelle pièce, Tree of Codes. À nouveau, un champ de perceptions inexplorées s’ouvre aux spectateurs. Intarissable chercheur et ardent défenseur d’une danse toujours en mouvement, Wayne McGregor continue de parcourir d’innovants langages chorégraphiques, au croisement des arts plastiques, d’une technologie scientifique et d’une création toujours plus inventive. Portrait.     

Tous les chorégraphes possèdent leur propre style. Mais difficile de ne pas reconnaître un ballet du chorégraphe britannique Wayne McGregor : longues et élégantes distorsions, extrême articulation du corps, mouvements totalement inattendus. Dans ses pièces, quel que soit le thème, les danseurs nous apparaissent toujours divinement beaux et étonnamment étranges. S’ils sont manifestement humains, leur corps vient d’un autre monde.

Les centres d’intérêt de Wayne McGregor sont aussi vastes que son vocabulaire chorégraphique, évoluant d’œuvres totalement abstraites à des pièces qui abordent des notions scientifiques complexes, en passant par un ballet sur la nature de la guerre moderne ou un autre basé sur les écrits de Virginia Woolf. Il suffit de contempler les œuvres qu’il a chorégraphiées pour le Ballet de l’Opéra de Paris pour apprécier cette diversité : L’Anatomie de la sensation, sa première création pour la compagnie, en 2011, s’inspirait des toiles de Francis Bacon ; Genus naissait de l’ouvrage scientifique L’Origine des espèces de Charles Darwin ; quant à Alea Sands, la pièce rendait hommage à la musique de Pierre Boulez et à ses principes aléatoires.
« Tree of Codes », Palais Garnier, 2017
« Tree of Codes », Palais Garnier, 2017 © Little Shao / OnP

Tree of Codes, qui réunit les danseurs de l’Opéra de Paris et ceux de la Company Wayne McGregor, s’inspire d’un roman de Jonathan Safran Foer. Cet auteur américain a littéralement ciselé son livre préféré (The Street of Crocodiles, de Bruno Schulz) pour en créer un totalement nouveau, en découpant les pages pour mettre en exergue les mots et les locutions pris individuellement, et ainsi donner vie à de nouvelles significations.

De toutes les créations de McGregor – y compris la fable Raven Girl, premier ballet narratif du chorégraphe –, aucune ne s’apparente aux contes de fées, aux légendes et aux mythes, ni même au pur intérêt de la forme physique, autant de thèmes qui inspirent de nombreux chorégraphes. Selon McGregor, le concept constitue le point de départ de toute création. « Je suis toujours stupéfait par les gens qui disent vouloir composer une chorégraphie sans idée en tête, explique-t-il un jour. Je trouve cela bizarre. Pour moi, créer une chorégraphie, c’est s’attacher à trouver une idée intéressante qui va nous captiver et changer notre façon de penser le monde. C’est la raison même de ce métier. »

Cette remarque donne un indice sur le moteur de sa carrière. En quête constante d’exploration, McGregor propose une adaptation rigoureuse du langage chorégraphique, tout en collaborant avec des artistes issus d’autres univers, qui nourrissent son imagination débordante et donnent vie à sa vision si particulière.

« La collaboration permet de se réinventer, de ne pas tomber dans la banalité, précise-t-il un jour. Je veux ressentir de l’enthousiasme dès mon réveil. La danse repose énormément sur la collaboration. Quand on est entouré de personnes inspirées et inspirantes, notre travail et notre pratique s’en trouvent automatiquement influencés. » Wayne McGregor

La première étape, le premier coup de pinceau sur la toile, vient toutefois de lui. Comme le souligne Kevin O’Hare, directeur du Royal Ballet de Londres, où McGregor occupe le poste de chorégraphe résident depuis 2006 : « Quand Wayne transpose un ballet sur scène, on finit par voir ce qu’il a imaginé dès le départ. Il réfléchit toujours intensément au moyen de réussir une pièce. » Cet aspect, McGregor l’explique lui-même en d’autres termes : « La chorégraphie n’est pas composée de façon isolée. Je connais l’univers qui sera dépeint, la musique qui sera jouée. J’utilise ces éléments comme un script, ou comme une boîte à outils avec laquelle je m’amuse. Je conçois donc la chorégraphie en tenant compte de ces idées, tout en étant à l’affût des occasions qui se présentent quand des événements inattendus se produisent. »  

« Tree of Codes », Palais Garnier, 2017
« Tree of Codes », Palais Garnier, 2017 © Little Shao / OnP

McGregor a toujours été à part. Né en 1970, il grandit à Stockport, ville industrielle du Nord de l’Angleterre, pas forcément réputée pour sa culture de la danse, dans « un foyer tout ce qu’il y a de plus normal et stable ». Ses premières sources d’inspiration se trouvent du côté du disco et de la gestuelle de John Travolta – « son incroyable prestance, la crudité de son corps, son aisance, sa facilité ». Il excelle alors en danses de salon et danses latino-américaines. Dans l’émission de radio Desert Island Discs de la BBC, il raconte que sa première professeure a eu une influence formatrice sur lui, quand elle l’a laissé créer des variations de rumba ou autre danse traditionnelle, avant de noter la version qu’il proposait. « De ces variations pouvait naître une chorégraphie. »

Il étudie également la musique classique – il est d’ailleurs l’un des rares chorégraphes à savoir vraiment lire une partition. Sa carrière débute par un diplôme en danse, de l’Université de Leeds, en Angleterre, et par des cours de danse collectifs. Cette association entre la théorie – le diplôme – et la pratique – impliquer les danseurs – aiguise à la fois son originalité et son vif intérêt pour le pouvoir communicatif de la danse. Il entraîne le public vers de nouveaux horizons, tout autant qu’il s’y aventure lui-même.

En 1992, il fonde sa propre compagnie, Random Dance, qui s’agrandit ensuite pour devenir Studio Wayne McGregor. Il commence à créer des chorégraphies qui reflètent tout le mordant de ses qualités de danseur. Crâne rasé, grand et extrêmement souple, il est d’après un critique « capable d’exécuter des changements et des tours éblouissants ». En 2001, sa compagnie est hébergée par le théâtre londonien Sadler’s Wells. Dans Nemesis, première pièce qu’il compose pour cette salle, de longues trompes en acier (fabriquées par la société Henson’s Creature Shop) sont fixées aux bras des danseurs, les transformant en des créatures souterraines évoluant dans un univers dystopique.

John Ashford, ancien directeur du théâtre londonien The Place, affirme un jour : « Wayne est l’homme le plus curieux que je connaisse ». Son travail témoigne de cette curiosité. Dans AtaXia, créé au Sadler’s Wells en 2002, il dévoile les résultats de six mois de recherche sur le fonctionnement du cerveau, transportant ses danseurs dans des mouvements apparemment incontrôlés et agités, comme des spasmes. En 2005, avec Amu, c’est le cœur qui est examiné. Sur une partition de John Tavener, qu’il compose en s’inspirant d’une maladie cardiaque dont il est lui-même atteint, McGregor observe une opération à cœur ouvert (durant laquelle il s’évanouit) et étudie la poésie de la mystique soufie pour produire une pièce qui questionne à la fois les émotions et les fonctions du cœur humain.

Cet intérêt pour la science trouve d’autres échos. En 2004, il est nommé chercheur attaché au Département de psychologie expérimentale de l’Université de Cambridge. La plupart des pièces qu’il crée ensuite examinent ouvertement des expériences cognitives ou utilisent les progrès scientifiques afin de manifester son intérêt continu pour la relation entre le mouvement du corps et la science du cerveau.
« Tree of Codes », Palais Garnier, 2017
« Tree of Codes », Palais Garnier, 2017 © Little Shao / OnP

Le travail qu’entreprend McGregor auprès de sa propre compagnie est souvent le plus audacieux, mais ses collaborations avec d’autres compagnies de danse enrichissent considérablement sa carrière et sa pensée. Son étroite association avec le monde du ballet débute en 2006, quand il chorégraphie Chroma pour le Royal Ballet. La pièce fait sensation. Derrière les gros titres des journaux – « Acid House à la Royal Opera House » et « punk à Covent Garden » –, un réel frisson se dégage de la collision qui se produit entre la mentalité novatrice de McGregor et la formation traditionnelle des danseurs de ballet.

Quand il accepte le poste de chorégraphe résident, marchant sur les illustres pas de Frederick Ashton et de Kenneth MacMillan, cette nomination déconcerte certains traditionalistes, et les critiques à l’égard de son travail pour le Royal Ballet ne cessent jamais vraiment. Pourtant, Kevin O’Hare est formel : McGregor a été une bénédiction pour la compagnie.

« Certains ont été choqués qu’un tel poste soit confié à un étranger, à une personne extérieure, qui n’avait pas gravi les échelons de la compagnie, raconte O’Hare. Mais j’étais très enthousiaste à cette idée, au même titre que le reste de la compagnie, et j’ai senti que cette décision conduisait le Royal Ballet sur la bonne voie. C’était important de bénéficier d’un chorégraphe contemporain tel que lui, travaillant aux côtés des danseurs, les incitant à se dépasser. Même les danseurs étaient prêts à relever le défi. Des cris de joie ont retenti dans l’opéra quand on a annoncé sa nomination : les danseurs étaient surpris, mais ravis. »

Depuis, McGregor a élargi son travail de chorégraphe indépendant, créant des chorégraphies pour des compagnies de danse internationales, dont le Ballet de l’Opéra de Paris, La Scala de Milan, le Nederlands Dans Theater, le San Francisco Ballet, le Ballet de Stuttgart, le New York City Ballet et l’Australian Ballet. Il s’est également illustré comme chorégraphe pour le film Harry Potter et la Coupe de feu et, plus récemment, pour Les Animaux fantastiques et Tarzan. À ce propos, il s’est un jour présenté aux répétitions de l’Opera House après avoir passé toute la matinée à observer des gorilles au zoo de Londres.
« Tree of Codes », Palais Garnier, 2017
« Tree of Codes », Palais Garnier, 2017 © Little Shao / OnP

Il travaille incroyablement dur, avec dévotion et enthousiasme. Lors des répétitions avec les danseurs, il incarne une source d’inspiration, débordant d’énergie, se déplaçant à travers la salle en émettant toutes sortes de sons et en utilisant toutes sortes d’images pour expliquer ce qu’il veut. « Il parvient à inviter les danseurs à participer à la création, affirme O’Hare. Son travail n’est pas improvisé, il est clairement dirigé. On l’entend pourtant dire : “voici la musique ; maintenant, voyons comment enchaîner ces deux pas”. Il se place légèrement en retrait et demande aux danseurs de l’aider. Pour certains, c’est évidemment difficile, mais d’autres apprécient de mettre à contribution leur tête et leur corps. Les danseurs s’impliquent totalement dans sa chorégraphie. »

Cette connaissance des possibilités qu’offre la danse, sa façon d’engager l’esprit et le corps dans une exploration continue de la forme et du fond, permet à McGregor d’avancer sans cesse. Sa carrière continue à se diversifier et à se développer. En 2015, Woolf Works, ballet en trois actes basé sur les écrits de Virginia Woolf, que McGregor crée sans pour autant renoncer à son instinct d’exploration, remporte un tel succès que le chorégraphe sent que les opéras sont – enfin – prêts à adopter de nouvelles idées. « Nous sommes parvenus au point critique », explique-t-il. Le fait de placer ses danseurs aux côtés de ceux du Ballet de l’Opéra de Paris témoigne encore de ce sentiment de rapprocher deux mondes. « Je trouve épatant que ma compagnie s’imprègne d’une nouvelle énergie. Mais cela montre également que des compagnies comme le Royal Ballet et le Ballet de l’Opéra de Paris commencent à travailler différemment. Je ne crois pas être le seul à changer. Une nette transformation s’est amorcée. »

Si McGregor a envie de sortir du cadre, comme en témoignent des œuvres telles que Tree of Codes, c’est parce qu’il pense que la danse devrait parler le langage d’aujourd’hui. « Nous vivons une époque complexe. Nos formes artistiques devraient traduire la nécessité de comprendre le monde et de trouver de nouvelles synergies. Ce n’est pas du goût de tout le monde, mais c’est ce que nous devrions faire. »    

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