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Regards

Giselle et l’Opéra de Paris

Compagnons de voyage — Par Octave

Le 18 octobre 2015, 24 hommes et femmes salariés de l’Opéra de Paris ont ranimé la tradition centenaire du transport à pied des toiles peintes : la toile de fond de l’Acte I du ballet Giselle a été amenée depuis les Ateliers Berthier jusqu’au Palais Garnier. José Sciuto est Chef de service adjoint, Responsable artistique des Ateliers. Il nous livre son témoignage sur cet événement exceptionnel.    

« Nous sommes à la fois un théâtre de création et de répertoire, c’est-à-dire que certaines œuvres reviennent régulièrement à l’affiche et appartiennent au patrimoine de la maison. Une œuvre aussi emblématique que Giselle en fait évidemment partie. Ce ballet romantique dont la création date du 28 juin 1841 à l’Opéra de Paris a été repris de nombreuses fois dans différentes productions. En 1991, à l’occasion de son 150e anniversaire, Patrice Bart l’a réadapté selon la chorégraphie signée Jean Coralli et Jules Perrot et ses décors ont été retravaillés à partir des dessins originaux d’Alexandre Benois par le scénographe italien Silvano Mattei, un grand peintre de toile de théâtre. C’est un ballet que l’Opéra de Paris a largement contribué à perpétuer et à remettre au goût du jour.

Beaucoup de choses ont évolué à travers le temps, tout d’abord le type de décor utilisé pour les opéras et les ballets. Au début du siècle dernier et au XIXe siècle, il s’agit principalement de décors sur toile : des toiles peintes basées sur l’effet de trompe-l’œil. Les théâtres étaient équipés pour accueillir ces toiles et les stocker à l’abri. Au Palais Garnier par exemple il y a ce qu’on appelle les « cuves à toiles » qui sont au lointain de la scène. Sous une trappe qui fait la largeur de la scène, on accède à une sorte de grand trou qui descend sur toute la profondeur des dessous du plateau, avec des berceaux sur lesquels on peut poser les toiles roulées. Cela permet de les sortir et de les installer très rapidement sur le plateau : quelques machinistes chargent les toiles sur des guindes et d’autres les extraient en surface. Comme aujourd’hui, l’Opéra était alors un théâtre d’alternance : il fallait pouvoir changer de décor chaque jour. Dans les années 1960 se sont développés des décors plus construits, plus architecturés. En somme, moins de toiles peintes et plus d’objets en volume. Naturellement, nous stockons ces décors différemment : soit dans des cases à décor soit dans des conteneurs (nous en comptons plus de 1000).

Si les décors et leur stockage ont évolué, leur transport aussi. Je suppose qu’à l’époque les toiles étaient transportées roulées à cause de la peinture utilisée pour les réaliser. Le liant dans la peinture de toiles de théâtre était de la colle peau, une gélatine animale qui, si la toile était pliée, risquait de marquer ou de craqueler. C’est pourquoi il était préférable de rouler les toiles pour ne pas les abîmer. D’autre part, le transport à pied des toiles était privilégié car peu de charrettes avaient la capacité d’acheminer des toiles longues de plus de vingt mètres. Mais depuis la seconde moitié du XXe siècle, les peintres utilisent des résines vinyliques ou acryliques qui ont une forte adhérence, même diluées, et qui sont bien plus souples. Cela nous permet de plier les toiles et de les stocker en conteneur ou sur des palettes dans les cases à décor. Une fois bien tendues sur scène, les plis disparaissent. Technique artistique, stockage et enfin transport : l’évolution des décors de ballet est le fruit de plusieurs mutations techniques entremêlées. Mais depuis plus d’un siècle, nous avons continué à utiliser la technique ancienne de stockage pour des décors comme ceux de Giselle.    
Transport de la toile de Giselle aux ateliers Berthier en 1905
Transport de la toile de Giselle aux ateliers Berthier en 1905

Avec le temps, les décors de Giselle, maintes fois utilisés, se sont détériorés. C’est pourquoi nous avons repeint les toiles de fond des deux actes en préparation de la reprise du ballet en mai 2016. Ce sont les peintres des Ateliers qui ont eu la noble tâche de réaliser ces toiles : Gisèle Rateau, Thierry Desserprit et Jean-Philippe Morillon. Une reproduction d’une photographie de 1905 montrant la toile roulée et transportée à dos d’homme est depuis longtemps collée sur le mur de l’Atelier à Berthier et fait partie de notre décor quotidien. Edouard Gouhier, Directeur technique-adjoint en charge de Garnier et de Berthier, voyant nos trois peintres décorateurs au travail, a eu l’idée de faire transporter cette toile comme elle l’avait été il y a un siècle. 24 hommes et femmes volontaires, principalement des machinistes et du personnel des Ateliers, ont relevé le défi le 18 octobre dernier et transporté la toile de 27m de long et 17m de large des Ateliers Berthier au Palais Garnier. C’était l’occasion de créer un événement qui surprenne les habitants des quartiers de la porte de Clichy jusqu’au 9e arrondissement et qui rende tangible l’investissement humain et matériel que comporte nos métiers. 

Transport de la toile de Giselle aux ateliers Berthier en 2015
Transport de la toile de Giselle aux ateliers Berthier en 2015

Cette initiative véhicule également à mes yeux un ensemble de valeurs qui m’ont poussé à faire partie de cette aventure. D’abord la transmission du savoir-faire qui est au cœur de notre métier. Le travail des peintres qui ont réalisé cette toile est un métier qui se perpétue. Beaucoup de décors nécessitent de la peinture, des matières, des textures, des patines, mais la toile peinte devient assez rare. C’est seulement dans de grandes maisons comme la nôtre que des peintres ont l’occasion de réaliser ce genre de toiles et que ce métier s’entretient grâce à un riche répertoire. Un bel hommage donc à ce métier, mais aussi aux machinistes qui font vivre le travail des décorateurs sur scène. Ensuite, cette tradition permet de faire travailler ensemble, dans la bonne humeur, différents acteurs qui d’ordinaire se croisent seulement : ceux qui travaillent en amont et en aval de la conception de décors. Dans l’élan de ce travail collectif était visible la solidarité entre les différents savoir-faire de la maison.

Nous avons fait pénétrer la toile par la porte principale du théâtre, pour l’amener sur la scène en traversant la salle. Les machinistes ont attaché la toile à une perche, ensuite élevée (ou « appuyée » dans le jargon du théâtre) vers les cintres. Assister tous ensemble au déroulement progressif de la toile au milieu de ce grand espace noir était poignant. En tant que participant à cette aventure et en tant qu’ancien peintre décorateur, j’étais très ému.»

Propos recueillis par Milena Mc Closkey


Une entrée « par la grande porte » du décor de Giselle, à la mesure de l’attachement que lui portent les artisans de la maison et le public. Le photographe et réalisateur David Luraschi a immortalisé cette singulière traversée de Paris. Retrouvez dès maintenant son film Giselle: The Walking Landscape sur la 3e scène.

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