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Fancy Free : Jerome Robbins à Broadway

De la danse et du show ! — Par Paola Dicelli

Chorégraphe incontournable du XXe siècle, Jerome Robbins se distingue par un style mêlant au classique, folklore, jazz et comédie musicale. Il s’illustre à Broadway dès son plus jeune âge avant d’y puiser l’inspiration de ses premiers ballets. Fancy Free, qui entre au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris, en est l’exemple parfait. Cette première œuvre, saluée par la critique et le public, signe également la première collaboration de Robbins avec le compositeur Leonard Bernstein annonçant une future complicité artistique les menant bientôt sur les plateaux de cinéma… 

Lorsque Jerome Robbins crée Fancy Free, il n’a que vingt-cinq ans et étudie à l’American Ballet Theatre (actuel New-York City Ballet). Un peu plus tôt, en 1944, il fait la connaissance d’un jeune compositeur encore inconnu, Leonard Bernstein. Très vite, les deux hommes deviennent amis et se découvrent des références communes, du jazz aux comédies musicales de Broadway. Ils n’ont alors qu’une idée en tête : monter un spectacle. Bien avant le célèbre West Side Story et l’adaptation cinématographique de Robert Wise, Robbins et Bernstein souhaitent créer une œuvre, ancrée dans son époque. 

Fancy Free avec Peter Martins et Mikhaïl Barychnikov, Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 1979.
Fancy Free avec Peter Martins et Mikhaïl Barychnikov, Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 1979. © Colette Masson / Roger Viollet

Été 1944, Seconde Guerre mondiale, trois marins américains ont une permission de vingt-quatre heures et boivent un verre dans les rues de New York, à la recherche de compagnie féminine. Un pitch simple, pour mieux mettre en valeur la chorégraphie de Jerome Robbins. Fancy Free, ballet narratif par excellence, est né. Tous les prémices de son style sont déjà à l’œuvre dans cette pièce : la danse qui émerge de la marche (à l’image de la scène d’ouverture de West Side Story), la technique du ballet mêlée au modern jazz et enfin, les ruptures de rythme, en symbiose avec la musique de Leonard Bernstein. 

West Side Story, film de Robert Wise et Jerome Robbins, sur une musique de Leonard Bernstein, 1961.
West Side Story, film de Robert Wise et Jerome Robbins, sur une musique de Leonard Bernstein, 1961. © AKG images

Le 19 avril 1944 au Metropolitan Opera, la première bénéficie de vingt-deux rappels, tant le spectacle est plébiscité. Suite à ce succès colossal, la pièce inspire le musical On the Town, joué 462 fois à Broadway, que Jerome Robbins adapte lui-même. Il y conserve plusieurs éléments de sa chorégraphie originale, mais les transpose dans un style purement « broadwayien ». Alors que dans Fancy Free, la voix de Billy Holliday qui résonne dans le bar, s’interrompt dès l’arrivée des marins – ces derniers se lançant dans un pas de trois coordonné, de près de cinq minutes, la musique vive de Bernstein traduisant leur joie d’être en permission – dans On the Town, la chorégraphie se met au service de la bande originale. Les différents pas sous-titrent simplement ce que racontent les marins dans la chanson « New York, New York », composée par Adolph Green et Leonard Bernstein.
Le schéma est encore différent dans l’adaptation cinématographique de Stanley Donen, en 1950. Bien que le scénario ne change guère, Gene Kelly, également co-réalisateur, revoie la chorégraphie de On the Town, pour remettre la danse au centre, rendant davantage hommage à Fancy Free. Les différents pas de Kelly rappellent donc indubitablement le style de Jerome Robbins (écarté du film par le producteur). Quant à Bernstein, le long-métrage ne comporte que six de ses musiques (trois chansons, et deux pour le ballet). Pour autant, les deux artistes, créateurs originaux de Fancy Free, ne s’en préoccupent pas. Ils ont un autre projet en tête : un Roméo et Juliette des temps modernes. 

On the town, film de Gene Kelly et Stanley Donen, avec Frank Sinatra, Gene Kelly, Jules Munshin, Betty Garrett, Ann Miller et Vera Ellen, 1944 - Collection Christophel.
On the town, film de Gene Kelly et Stanley Donen, avec Frank Sinatra, Gene Kelly, Jules Munshin, Betty Garrett, Ann Miller et Vera Ellen, 1944 - Collection Christophel. © Metro Goldwyn-Mayer

En 1957, avec l’aide d’un tout jeune parolier, Stephen Sondheim, et sur un livret d’Arthur Laurents, le duo Bernstein/Robbins crée au Winter Theatre de Broadway West Side Story. New York les inspire à nouveau pour conter une histoire d’amour impossible, issue de deux bandes opposées par leurs origines. Le succès est immédiat, les chansons et les chorégraphies deviennent cultes. En 1961, le réalisateur Robert Wise souhaite l’adapter sur grand écran. Cette fois, Robbins prend les commandes, co-réalise le film et supervise toutes les scènes de danse, d’après son propre style. L’ombre de Fancy Free plane sur plusieurs séquences, notamment l’ouverture, au terrain de basket, mais aussi dans la scène de bal (qui fait écho au passage entre les trois marins et leurs conquêtes). Le film recevra dix Oscars, dont celui du meilleur réalisateur.
Jusqu’au début des années 70, bon nombre des comédies musicales qu’il chorégraphie pour Broadway sont transposées au cinéma (notamment Un Violon sur le toit, second et dernier long-métrage qu’il réalisera en 1971). Par la suite, le chorégraphe s’éloigne des musicals. Ses ballets, comme In the Night (1970), The Goldberg Variations (1971) ou Other Dances (1980), seront davantage tournés vers un langage classique et moins narratifs. Mais grâce aux chefs-d’œuvre, Fancy Free et West Side Story, Jerome Robbins reste encore aujourd’hui considéré comme « le roi de Broadway ». 

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