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Éternel retour

Entretien avec Andreas Kriegenburg, metteur en scène des Huguenots — Par Marion Mirande et Simon Hatab

S’emparant des Huguenots de Giacomo Meyerbeer, qui prend pour cadre les heures sombres de la Saint-Barthélémy, Andreas Kriegenburg offre à l’opéra une résonance contemporaine. Il explicite sa vision de l’œuvre.

Les Huguenots est l’une des œuvres emblématiques du grand opéra à la française. En tant que telle, elle adopte un sujet historique. Or vous avez pour ambition de donner une résonance actuelle et universelle à cet ouvrage. Comme procédez-vous ?

A.K. : La Saint-Barthélemy est l’un des traumatismes les plus marquants de l’Histoire de France, mais aussi de toute l’Histoire européenne, dans laquelle elle joue un rôle profondément fondateur. Ce massacre a contribué à forger notre identité culturelle et a montré que l’Europe pouvait être un terreau favorable au fanatisme religieux, à l’expression de tous les excès, d’une violence monstrueuse. Nous vivons aujourd’hui à une époque où la manipulation des masses par l’utilisation de motifs supra-religieux est plus que jamais d’actualité. Mon objectif était donc de me libérer du contexte historique immédiat qui enveloppe cet événement et contribue à l’éloigner de nous. Je n’ai pas cherché à transposer Les Huguenots dans un passé plus proche de nous que ne l’est le règne de Charles IX. J’ai plutôt voulu situer ces événements au-delà des frontières de la France, dans un avenir intemporel où l’humanité serait proche de sa disparition. De fait, nous observons que la mode, la politique mais aussi l’horreur et l’épouvante semblent condamnées à se répéter. J’imagine donc une forme d’éternel retour, comme si l’Histoire était toujours recommencée, comme si ce que nous vivons actuellement était un mauvais présage des temps à venir.
    

Sur fond d’événements historiques, l’opéra de Meyerbeer présente également une histoire d’amour, celle de Raoul et de Valentine. Comment entremêlez-vous cette histoire à la grande Histoire ?

A.K. : Dans Les Huguenots, la tragédie naît du quiproquo, qui est le cœur même de l’opéra : un excès de foi et, paradoxalement, un manque de confiance. Le huguenot Raoul tient les catholiques pour responsables de ce que son aimée Valentine soit la maîtresse d'un autre. Sa raison semble prisonnière des bornes fixées par ses convictions religieuses. L’amour ne parvient pas à dépasser ces a priori. Ce qui est touchant, c’est que, par la suite, les amants parviennent à s’extraire de ce carcan, à abattre les murs de cet enfermement. On ressent alors une forme de contraste entre la violence et la stupidité des masses que l'on manipule aisément, et le moment de vie et d’intimité des amants, qui créent leurs propres armes pour s'opposer à cette domination religieuse et adopter une position éthique et morale. Je crois qu'il faut partir du cliché de l’amour pur qui unit Raoul à Valentine. On ne peut raconter cet opéra si l’on ne défend pas cet amour. Lorsque Raoul aperçoit Valentine avec Nevers, il doit être blessé au plus profond de son être. Il est difficile de montrer cette blessure qui intervient dans un moment très court du drame, mais il est essentiel pour moi de la rendre vraisemblable.
    

En choisissant une scénographie épurée, vous semblez mettre à distance la couleur historique. Pouvez-vous revenir sur ce choix ?

A.K. : L’univers que nous représentons sur scène s'efforce de suivre le livret tout en l’adaptant : scène de fête, jardin… Nous basculons des fastes dans l'horreur, de l'élégance dans la rigidité et la brutalité. Un décor réaliste donnerait l'impression que les personnages participent à cette réalité. Si l'on retire les couleurs, on modifie la perspective de ce monde. L'environnement s’efface devant les personnages qui prennent part à l’action. La scénographie devient un laboratoire dans lequel les êtres humains sont davantage présents, comme exposés, et au sein duquel on peut observer leurs rapports. On peut alors mesurer et mettre à nu les mécanismes de la manipulation.    

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