Coulisses

La terre dans Le Sacre du printemps

Un spectacle, un souvenir — Par Edouard Gouhier

Le Sacre du printemps revient cet automne sur la scène du Palais Garnier. Dans ce ballet emblématique de la chorégraphe Pina Bausch, les danseurs se livrent corps et âme sur un sol recouvert de terre. Un décor unique qui met également en lumière de manière inédite le rôle fondamental des équipes techniques de l'Opéra de Paris... Edouard Gouhier, Directeur technique adjoint du Palais Garnier, nous confie ses souvenirs de la création du ballet en 1997, et nous dévoile les secrets de fabrication de cette terre particulière.

« Au moment de l’entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris du Sacre du printemps en 1997, j’étais responsable du Bureau d’études de Garnier : je garde un très beau souvenir de cette aventure, de la découverte de cette œuvre percutante qui demande un engagement total des danseurs et aussi – et c’était un souhait de Pina Bausch – une grande implication de la part des techniciens.

C’est apparemment un décor très simple, puisqu’il est uniquement constitué d’un fond, de rideaux latéraux de velours noir et d’un tapis de coton épais sur lequel on étale de la terre sur environ 13,5 mètres par 18 mètres, et 15 centimètres d’épaisseur. Depuis l’origine, nous achetons cette terre - qui est en fait de la tourbe - chez le même fournisseur en Allemagne : cela pour être au plus près de ce que voulait Pina Bausch.

Les poubelles contenant la terre
Les poubelles contenant la terre © Elena Bauer / OnP

La particularité du « Sacre » est qu’on ne baisse pas le rideau lors de la mise en place du décor : pendant l’entracte, le public qui choisit de rester dans la salle peut voir les douze machinistes amener neuf grandes poubelles industrielles remplies chacune d’un peu plus de 600 kilos de terre, les déverser sur le sol puis la ratisser pour obtenir une surface plane. Tout cela doit se faire très rapidement et dans un ordre précis… C’est donc presque une chorégraphie, sous la direction du responsable machiniste !

Pina Bausch s’inspirait beaucoup du quotidien, de ce qui se passait dans la rue… elle aimait montrer les choses. Que les machinistes sortent de l’ombre allait tout à fait dans cette logique. Souvent d’ailleurs, ceux-ci sont applaudis à la fin de l’entracte. Je ne sais pas si Pina l’avait prémédité, mais c’est en tout cas une belle reconnaissance pour ces techniciens dont le métier n’est pas d’être dans la lumière. Et je crois qu’ils sont plutôt fiers de cette participation. Ils savent ce qui va se passer, l’engagement physique absolu des danseurs, et eux aussi s’impliquent pleinement. Je vous assure que lorsque vous avez déversé puis ratissé plus de cinq tonnes de terre en moins de 20 minutes, vous sortez de là fatigué !

Ce décor fait véritablement corps avec les danseurs qui, pieds nus, courent, tombent, se relèvent, se roulent sur le sol et finissent recouverts de terre. Il y a un aspect très primitif. Dans cette logique, la compagnie de Pina Bausch, le Tanztheater Wuppertal, danse ce ballet sur une tourbe brute. Dès 1997, nous avons préféré, pour la sécurité des danseurs, la tamiser pour éliminer les petits déchets qu’on pourrait y trouver. Les machinistes deviennent ensuite « jardiniers », car la terre doit être entretenue, mouillée, présenter le bon niveau d’humidité, pour n’être ni boueuse, ni glissante, ni trop volatile ou poussiéreuse… il y a tout un savoir-faire pour la rendre idéale à l’heure H. Les danseurs qui connaissent bien la production nous aident d’ailleurs à trouver le bon réglage.

Le Sacre du printemps de Pina Bausch clôt souvent un spectacle de ballets pour des raisons techniques, car il faut un certain temps pour ramasser la terre après la performance, mais aussi, je crois, pour des raisons dramaturgiques : l’œuvre est si forte qu’il est difficile d’enchaîner sur autre chose. À chaque nouvelle reprise du « Sacre », c’est la même émotion, le même choc. C’est un immense plaisir et une grande fierté de travailler sur cette œuvre, d’une modernité toujours bouleversante. »

Lors d'une répétition, les machinistes préparent le plateau pour
Lors d'une répétition, les machinistes préparent le plateau pour "Le Sacre du printemps" 10 images

Propos recueillis par Juliette Puaux

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