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Happy Valentine

Une nouvelle Étoile à l’Opéra — Par Inès Piovesan

Tout juste nommée Étoile dans Don Quichotte de Rudolf Noureev, Valentine Colasante s’apprête à interpréter Daphnis et Chloé de Benjamin Millepied aux côtés de Germain Louvet avant de retrouver Hofesh Shechter pour l’entrée au répertoire de The Art of Not Looking Back. Rencontre avec une danseuse fraîche, enthousiaste et volontaire qui se nourrit des expériences et d’une belle énergie pour mieux s’élever. 


Deux mois après votre nomination, quand vous pensez à ce 5 janvier, qu’est-ce qui vous revient en mémoire ?

Valentine Colasante : Je me souviens avant tout du spectacle. J’ai su, trois jours avant la représentation, que je devais interpréter Kitri. Tout est allé très vite. Je me suis retrouvée au soir du spectacle sans avoir eu le temps de réfléchir. Je me souviens très bien de l’énergie du Corps de Ballet, de la vitesse à laquelle la représentation est passée… Et puis au moment des saluts, Aurélie Dupont est arrivée sur le plateau…. Le temps s’est tout d’un coup suspendu et j’ai l’impression que, pour la peine, cela a duré des heures ! C’était un grand moment, surtout que je ne m’y attendais pas. C’était aussi le dernier Don Quichotte de Karl Paquette qui partira la saison prochaine et l’émotion sur le plateau était déjà forte.


Est-ce que l’on prend rapidement conscience de ce que signifie cette nomination ?

V. C. : C’est évidemment quelque chose dont on rêve depuis qu’on est enfant. On imagine ce que serait d’être Étoile. Puis, au fur et à mesure que l’on gravit les échelons, le rêve de petite fille se concrétise, et l’on se rend compte des difficultés, des responsabilités… Pour moi, cette nomination se traduit par le sentiment d’une grande liberté. C’est une reconnaissance qui donne confiance en l’artiste que l’on est. C’est aussi une nouvelle responsabilité. Je suis très attachée à cette Maison, je sais quel est son rayonnement en France et à l’international et c’est important de la représenter du mieux possible. Dans le travail, il faut être un exemple pour la Compagnie mais je ne veux pas voir ce titre comme une pression.

    

Valentine Colasante et François Alu dans Rubis (Joyaux) de George Balanchine, Opéra de Paris, 2017
Valentine Colasante et François Alu dans Rubis (Joyaux) de George Balanchine, Opéra de Paris, 2017 © Julien Benhamou / OnP

Depuis quelques années, toute une génération d’Étoiles part à la retraite. Que signifie être Étoile aujourd’hui et comment voyez-vous votre propre génération ?

V. C. : C’est très émouvant de voir partir ces Étoiles que j’ai admirées, qui ont été des exemples pendant ma formation à l’Ecole de Danse. Je les ai observées, regardées parce que c’est aussi comme cela que l’on apprend. Maintenant, il faut prendre le relais, c’est évident ! Je ne pense pas que l’on puisse parler de « génération » dans le sens où chaque Étoile est différente. Aucune ne se ressemble artistiquement, mentalement, physiquement. Parmi les Étoiles nommées récemment, nous nous connaissons tous très bien, nous sommes solidaires, nous échangeons des conseils. Nous sommes nommés relativement jeunes et avons encore plusieurs années devant nous à l’Opéra. Être Étoile, c’est être fidèle à soi-même, honnête dans ce que l’on propose sur scène, au plus proche de sa vérité.    
Daphnis et Chloé : Valentine Colasante en répétition avec Allister Madin, Opéra de Paris, 2018
Daphnis et Chloé : Valentine Colasante en répétition avec Allister Madin, Opéra de Paris, 2018 © Little Shao / OnP

L’Opéra va bientôt fêter ses 350 ans…

V. C. : Oui, j’y pense parfois ! C’est comme un flambeau qu’on se relaie. Je le passerai à d’autres plus tard. On a la chance de compter sur la présence des Étoiles qui ont dansés et travaillés les rôles avant nous et assurent une passation. Cela nous permet d’acquérir un bagage. Je répète en ce moment Daphnis et Chloé. Aurélie Dupont, qui a créé le rôle, est venue en répétition pour me montrer, me transmettre ce qu’elle en savait.

    

Y a-t-il déjà des choses qui ont changé pour vous ?

V. C. : Pas vraiment ! Je continue à faire ma barre tous les jours, je travaille mes rôles avec autant de ferveur… Je n’ai pas encore eu le temps d’interpréter mon premier rôle en tant qu’Étoile, ce sera le 15 mars prochain. Ce qui risque de changer, plus tard, c’est la possibilité de choisir les rôles et les ballets. Les rôles « secondaires » ont été très formateurs parce que ce sont des passages nécessaires pour acquérir technique et confiance. Mais j’arrive à un moment de ma carrière où j’ai envie de danser des rôles de soliste et porter un ballet entier sur mes épaules, en sachant que c’est possible parce que l’évolution s’est faite progressivement. Je me vois encore comme une jeune Étoile qui a énormément de choses à découvrir et à explorer. Ce titre ouvre de nouvelles portes, ce n’est pas un aboutissement en soi.

    

Quels sont vos prochains projets à l’Opéra ?

V. C. : Je suis contente de faire mes premiers pas d’Étoile dans Daphnis et Chloé. Ce ballet raconte une histoire, la musique est absolument sublime, la mise en scène de Daniel Buren est spectaculaire et la chorégraphie de Benjamin Millepied laisse une grande liberté. Il y a quelque chose d’agréable et de fluide à danser cette pièce. Les nombreux pas de deux permettent de chercher et construire une complicité avec son partenaire.

Je serai ensuite dans l’entrée au répertoire de The Art of Not Looking Back d’Hofesh Shechter. Je connais son travail pour l’avoir vu mais je n’ai encore jamais eu l’occasion de travailler avec lui. C’est important pour moi de pouvoir alterner le classique et le contemporain. Le contemporain me nourrit dans le classique et inversement. Cette création, je l’attends avec impatience. C’est une expérience unique que d’être en studio. Il se crée un rapport humain inédit avec les chorégraphes qui nous guident et créent sur nous.
Valentine Colasante dans Le Sacre du printemps de Pina Bausch, Opéra de Paris, 2017
Valentine Colasante dans Le Sacre du printemps de Pina Bausch, Opéra de Paris, 2017 © Sébastien Mathé / OnP

Y a-t-il un répertoire dans lequel vous vous sentez plus à l’aise ?

V. C. : Les deux m’apportent énormément. J’adore interpréter les ballets classiques parce que j’aime cette rigueur. Elle amène curieusement beaucoup de liberté. Dans la technique classique, il y a à la fois une intransigeance extrême et une liberté incroyable parce que finalement, tout est tellement codifié et précis qu’on ne peut pas mentir. J’ai connu des expériences très fortes dans le contemporain. Le Sacre du printemps a été une expérience unique, probablement la plus belle jusqu’à maintenant. Cela m’a permis de comprendre beaucoup de choses sur moi-même et ce que je voulais exprimer en scène. Cela m’a aussi libérée de barrières ; à vouloir trop bien faire, cacher les faiblesses… Je ne suis plus la même danseuse depuis cette expérience.

    

Quels sont les autres moments importants de votre carrière ?

V. C. : Don Quichotte est un ballet qui me suit depuis longtemps. C’est le premier ballet que j’ai vu à l’Opéra avec Sylvie Guillem et Nicolas Le Riche. Je me suis toujours reconnue dans ce personnage et j’ai toujours rêvé de l’interpréter. J’ai eu la chance de le danser au Japon il y a quelques années, c’était mon premier spectacle en trois actes. Et là, c’est un ballet que j’interprète au pied levé et qui se conclut par une nomination… C’est un peu un ballet-phare ! Parmi les expériences contemporaines très fortes, en dehors du « Sacre », il y a aussi eu Bella Figura de Jiří Kylián. Dans ce ballet, on se met à nu, au sens propre comme au figuré. Pour quelqu’un de très pudique comme moi, cela me semblait impossible. Mais les chorégraphies de Kylián exigent tant d’humilité, excluent tout artifice, qu’on finit par oublier qu’on est dénudée.    
Valentine Colasante dans In the Middle, Somewhat Elevated  de William Forsythe, Opéra de Paris, 2012
Valentine Colasante dans In the Middle, Somewhat Elevated de William Forsythe, Opéra de Paris, 2012 © Ann Ray / OnP

Quelles sont les personnalités qui vous ont marquée ?

V. C. : Le premier grand rôle que j’ai dansé à l’Opéra, Thème et variations, je l’ai travaillé avec Aurélie Dupont, qui n’était pas encore directrice à l’époque. C’était ma première expérience en studio avec une Étoile. Cela m’a beaucoup appris sur ce qu’est le travail d’une Étoile, ce que ça représente que de danser un grand rôle à l’Opéra de Paris, ce que je voulais exprimer. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour Marie-Claude Pietragalla, son tempérament, sa force et sa beauté. Je ne l’ai pas connue personnellement mais à chaque fois que je l’ai vue danser, elle m’a transcendée. À l’inverse, la sensibilité, la fragilité de Carla Fracci m’émeuvent aussi. C’est important pour un artiste de pouvoir montrer différentes facettes.

Elisabeth Platel qui a été ma directrice à l’Ecole de danse et m’a donné mes premiers rôles quand j’étais élève, a joué un rôle important dans mon parcours. Tout comme Jean-Guillaume Bart, qui a été un mentor pendant de nombreuses années. Il a été présent pour mon entrée dans la Compagnie, au moment de mes concours. Il a toujours eu un regard honnête, rigoureux et bienveillant.

Ces dernières années, j’ai travaillé avec beaucoup d’autres artistes, Clotilde Vayer, Stéphanie Romberg, Lionel Delanoë, Fabrice Bourgeois… qui ont été de véritables coachs.


Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour la suite ?

V. C. : Plein de beaux rôles ! Je rêve de travailler avec Mats Ek qui fait deux créations la saison prochaine. Nous avons une chance extraordinaire qu’il revienne alors qu’il avait annoncé qu’il arrêtait. Il reste un mythe, une légende pour moi. Je pense aussi au Lac des cygnes ; c’est évidemment un ballet qui fait rêver. Et Giselle, ne serait-ce que pour sa scène de la folie. Jusqu’à maintenant, j’ai eu des expériences contemporaines assez fortes : j’ai travaillé avec Anne Teresa de Keersmaeker, William Forsythe, Sasha Waltz…. J’ai déjà fait beaucoup de rencontres. Il me manque Mats Ek et d’autres chorégraphes comme Sidi Larbi Cherkaoui, Ohad Naharin,… Je fais confiance, on verra bien !    

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