Rosas - Ballet - Programmation Saison 18/19 - Opéra national de Paris

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    Rosas

    Compagnie invitée - Anne Teresa De Keersmaeker

    Palais Garnier - du 08 au 14 mars 2019

    Laurent Philippe / OnP

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Rosas

Palais Garnier - du 08 au 14 mars 2019

Ballet

Rosas

Compagnie invitée - Anne Teresa De Keersmaeker

Palais Garnier - du 08 au 14 mars 2019

1h45 sans entracte

  • Première : 8 mars 2019

À propos

En quelques mots :

Lorsque, en 1980, Anne Teresa De Keersmaeker travaille à Violin Phase à New York, une seule musique autre que celle de Steve Reich est diffusée dans le studio : les Concertos brandebourgeois de Bach. Trente‑cinq ans plus tard, la chorégraphe poursuit son travail avec cette oeuvre. « Pour moi, la musique de Bach porte en elle comme nulle autre le mouvement, la danse, et parvient à associer l’abstraction extrême avec une dimension concrète, physique et même transcendante, peut‑être précisément pour cette raison. » Habituée de la scène du Palais Garnier, Anne Teresa De Keersmaeker est invitée cette saison avec sa compagnie Rosas, dévoilant une écriture chorégraphique clairement codifiée qui donne à voir ces chefs‑d’oeuvre de Bach.

Vivre l'œuvre autrement :

Le cycle d'ateliers "L'Histoire de la danse" s'appuie sur les spectacles de la saison 18/19 et permet d'aborder en famille des périodes et des courants clés de l'histoire de la danse par la pratique artistique.

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© J.D. Frater

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"Dansez ! Chantez ! 7 minutes à l’Opéra de Paris" - en partenariat avec France Musique

07’

Par Jean-Baptiste Urbain, France Musique

Avec « Dansez ! Chantez ! 7 minutes à l’Opéra de Paris », nous vous proposons des incursions originales dans la programmation de la saison à la faveur d’émissions produites par France Musique et l’Opéra national de Paris. Pour chacune des productions d’opéra et de ballet, Nathalie Moller pour le lyrique et Jean-Baptiste Urbain pour la danse, vous introduisent, avant votre passage dans nos théâtres, aux œuvres et aux artistes que vous allez découvrir. 

© Anne Van Aerschot

À neuf lieues de là

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À neuf lieues de là

Sur les pas de Johann Sebastian Bach

12’

Par Célia Houdart

En 1705, Johann Sebastian Bach se rend à pied à Hambourg pour écouter l’organiste Johann Adam Reinken, parcourant ainsi 45 km. C’est par une marche que la danse d’Anne Teresa De Keersmaeker commence dans ses Concertos Brandebourgeois, titre du ballet interprété par la compagnie Rosas - qui vient au Palais Garnier du 7 au 14 mars prochain – et inspiré de la partition éponyme du compositeur. L’écrivain Célia Houdart s’est glissée en studio de répétition à Bruxelles ; les lignes formées par les danseurs d’Anne Teresa De Keersmaeker lui ont rappelé le chemin parcouru par le jeune Johann Sebastian et lui ont inspiré une fiction. 


Le jour se lève à Lunebourg. Dans le ciel, les nuages sont frangés d'or. Du monde s'active déjà dans les rues de la ville. Porteurs d'eau, barbiers, domestiques en livrée, cochers, savetiers, échoppiers, dames harengères, marchands d'herbes et de cresson. Dans une cour carrée, devant une écurie, un jeune homme brosse un cheval dont le harnais est suspendu à un crochet fixé au battant de la porte. Rigoles de boue noire malodorante et eau chaude giclant des seaux que les garçons de lavoir livrent aux blanchisseuses. Au croisement d'une rue, on peut entendre les coups réguliers et clairs d'un marteau de forge, une voix de femme qui chante derrière une vitre entrouverte, et un peu partout, la rumeur familière de ceux et celles qui vaquent à leurs occupations matinales quotidiennes : balayer devant sa boutique, laver à grande eau un sol pavé de tomettes, rouler un tonneau, décharger du bois de chauffage.

Johann Sebastian porte un baluchon contenant quelques affaires de rechange, une petite couverture de laine, et, enveloppées dans un torchon, deux tranches de pain et un bout de Harzer Roller, un fromage de lait caillé roulé, parfumé aux graines de cumin. Le jeune homme a pris aussi avec lui une plume, du papier et de l'encre dans un petit encrier portatif en verre, au cas où il voudrait noter quelque chose, un air, une mélodie, ou retranscrire quelques mesures d'orgue demain lors du concert. Il est chaussé de souliers en peau de chèvre couverts par des guêtres. Il quitte les faubourgs de la ville, accompagné un bon moment d'une petite troupe de chiens errants avec leurs chiots. Moins de bruit. Plus d'arbres et de vent. Vols d'étourneaux qui se croisent. C'est maintenant la campagne. La route est longue. Mais Johann Sebastian a l'habitude. Il aime marcher pendant des heures. Cela lui laisse le loisir de regarder le paysage, de composer, de rêver.

Premiers signes timides du printemps. Haies fleuries d'aubépines. Des campanules poussent dans les bois. À l'entrée d'une ferme, un tas qui est un mélange de fumier et de paille, fume. Une truie dont les oreilles tombent sur les yeux, mais qui sent tout, vérifie en fouillant dans la paille qu'il n'y a rien pour elle. Une file de canards passe devant elle. Johann Sebastian s'avance. Il aimerait voir de plus près le plumage soyeux aux reflets vert bronze des canards mais la truie qui vient de souffler dans des feuilles sèches en grognant, les fait fuir et s'envoler.

Juste après la ferme, la route dessine une fourche. Les deux routes se ressemblent. Le jeune homme hésite, il ne sait plus où aller. Puis il aperçoit à l'horizon les ailes tournant d'un moulin. C'est par là, cela lui revient. Il a fait le chemin quelques années plus tôt avec son frère Johann Christoph. Il est maintenant en pleine nature. L'air sent bon. Sur le bas-côté, l'herbe est couverte de rosée. Au sol gît une lanière de cuir en forme de S, couleur de café brûlé. Bout de sangle détaché d'une malle ? Anse de sacoche ? Bandoulière de fusil perdue par un soldat rejoignant son bataillon ? Le temps de réfléchir à toutes ces hypothèses, le serpent de cuir est déjà loin derrière le jeune homme. Il avance vite. Il entend sa respiration, le bruit régulier de ses propres pas contre le sol. Il en retranscrit mentalement le rythme.

Une heure passe. Il voit alors venir une charrette qui avance lentement, tirée par un âne. Bruit de plus en plus sonore des roues cerclées de fer contre la route caillouteuse. Un homme marche à côté de l'âne avec, dans sa main une badine. Derrière l'animal, se dresse une montagne de ballots tenus par des ficelles. Assemblage compact, bigarré, de tissus, de vêtements. Johann Sebastian se dit qu'il s'agit probablement d'un chiffonnier. L'homme arrête son âne. Il soulève son chapeau à large bord, découvrant une balafre qui entaille horizontalement son front. Voyant que cette vieille blessure éveille la curiosité du jeune marcheur, l'homme marmonne quelque chose d'inaudible et renfonce tout de suite après son chapeau sur sa tête. Puis, d'une voix un peu éraillée, il demande au jeune Johann Sebastian où il va.

- À Hambourg.
- C'est encore loin.
- Je sais. Un peu plus de neuf lieues.
- Huit heures environ. Si vous marchez d'un bon pas. Mais avec vos jeunes jambes...
- Je vais m'arrêter quelque part avant la nuit.

L'animal pousse de son museau le flanc droit de l'homme. Il découvre ses dents et commence à mordiller le tissu de son habit.

- Tu as faim ? demande l'homme à son âne.

Il se retourne et extrait de sa charrette plusieurs branches feuillues de noisetier qu'il pose au sol. L'âne se met immédiatement à brouter le grand bouquet vert tendre avec un mélange d'avidité et de gourmandise.

Les deux hommes reprennent le fil de leur conversation.

- Vous pouvez dormir juste avant Winsen chez Ramstein, c'est une bonne auberge.

- On me l'a recommandée aussi.

- Vous verrez, on est bien servi. Et la patronne laisse la bouteille de schnaps sur la table.

L'homme caresse son âne entre les oreilles. Puis tout en vérifiant que le harnais est bien resté placé au niveau du garrot, il poursuit :

- Et vous allez faire quoi à Hambourg ?

- Écouter maître Reinken.

- Un savant ?

- Oui, en quelque sorte. Et vous ?

- Je sillonne la région. Je suis d'Arnstadt. Vous connaissez ?

- Il y a un orgue tout neuf à Arnstadt. Je rêve d’en jouer.

Le chiffonnier comprenant qu'il avait affaire à un musicien se met à siffler un air populaire, une danse, que reconnaît immédiatement Johann Sebastian. Ils se sourient. L'âne et l'homme repartent.

Vers midi, le jeune homme a faim. Il s'arrête à la lisière d'une forêt de pins, et il trouve une grande pierre plate où s'asseoir. Le soleil le réchauffe. Il dévore son casse-croûte. Il chasse de la main une petite guêpe, la première de la saison. Il boit de l'eau dans une gourde de cuir. Le repas l'a alourdi. Il est un peu fatigué. Il s'allonge sur un tapis d'aiguilles de pin juste un peu plus loin. Il s'assoupit une demi-heure dans un grand calme merveilleux.

Il reprend la route, s'étonne de ne croiser personne, alors qu'il distingue de nombreuses silhouettes qui travaillent dans les champs. Odeur de fleurs de pissenlit et de cèpes se mêlant à celle de résine de pin.

Un grand raffut soudain. Un dogue sort d'un taillis, s'approche du jeune homme et lui renifle les pieds et les mollets. Il fait peur. Johann Sebastian reste calme, il ne s'agit pas de se faire mordre. Un chien de meute perdu ? La bête repart comme elle est venue.

Il a plu la veille. Par endroits, la route est encore détrempée. Et le ciel se reflète dans de grandes mares d'eau qui se sont formées en contrebas dans les champs.

Johann Sebastian pense à une sonate en trio qu'il a recopiée. Une pièce de François Couperin, le compositeur qu'il admire tant et qui vient d'entrer au château de Saint-Maur, chez Monsieur le Duc d'Orléans. Il entend la partie de clavecin.

Shlllaaaack ! Claquement de fouet d'un postillon derrière le jeune homme. Un carrosse passe soudain tout près de lui, roule dans une flaque et projette un peu de boue sur ses vêtements.

Au même moment, est signée l'alliance entre la France, l'Espagne et la Bavière. Mais ici, personne ne le sait encore, la nouvelle ne parviendra que quelques jours plus tard à la manécanterie de la Michaelisschule, l'école de Johann Sebastian, qui accueille les jeunes garçons pauvres ayant une belle voix.
D'un champ arrive une femme qui porte un boisseau de grain. Le jeune homme lui demande si Ramstein est encore loin. Elle lui répond que l'auberge est à dix minutes à peine, après le virage, au bord de l'Elbe.

Un peu plus tard, Johann Sebastian est sous une enseigne qui représente une grappe de raisin, du muscat de Hambourg. Il nettoie ses souliers au racloir. Des pots de géraniums en boutons garnissent les bords de fenêtre. L'intérieur de l'auberge est sombre. Il y a une longue table, deux grands bancs, c'est tout. Une vieille aubergiste un peu sourde reçoit le jeune. Celui-ci lui demande, en forçant un peu la voix, s'il peut dormir une nuit. Il n'est pas riche. La femme lui propose de dormir dans la grange, sur un tas de foin bien sec. Le garçon accepte.

Dans la cheminée de la salle à manger brûle un feu. Les murs sont noircis par la suie. Fumet de légumes. La vieille femme prépare déjà le souper. Elle retire la cire qui a coulé le long d'un bougeoir et décolle du bout de l'ongle les petites taches de cire qui ont maculé la table. Les mains de l'aubergiste sont parcheminées et pleines de petites coupures. Elle s'affaire en soufflant, expliquant qu'elle est seule, parce que son mari est parti une semaine au chevet de sa sœur qui souffre de la maladie de la pierre. Dans la cheminée, une bûche mal calée tombe. Sur une planche, une tête de gros poisson avec ses rangées de dents pointues regarde le jeune hôte d'un air menaçant. C'est pour la soupe pour demain, lui lance la vieille aubergiste.

Un cocher et son fils arrivent bruyamment. Le premier reproche au second d'avoir blessé leur cheval en lui retirant le mors. Johann Sebastian dîne avec eux d'une soupe et d'un morceau de poularde qui a rôti à la broche avec des bardes de lard autour.

Le cocher demande au jeune homme où il se rend :

- À Hambourg. Je vais écouter Adam Reinken à l'église Sainte-Catherine.

- Le grand organiste ?

- Vous le connaissez ?

- Bien sûr. C'est mon père qui lui fait ses reliures. Je le conduis à Lübeck parfois pour des concerts ou lorsqu'il doit voir son ami ...

- Buxtehude ?

- Oui. Buxtehude.

D'émotion, à l'écoute de ces seuls noms, Johann Sebastian crispe ses orteils dans ses souliers. Le fils du cocher pendant ce temps finit la bouteille de schnaps.

La nuit, des cris de chouette réveillent le jeune Johann Sebastian. Il se ménage une place un peu plus enfouie dans la paille, qui l'isole davantage. Et il se rendort.

Le lendemain matin, il fait sa toilette dans l'Elbe. Le fleuve est brassé par de lents remous. Le jeune homme reste prudemment au bord sur une petite déclivité qui fait comme une plage. Mélange de sable et de gravier. L'eau est froide. Johann Sebastian commence par se laver les pieds puis les mollets. Le froid apaise quelques douleurs : un muscle qui tiraillait au-dessus de la cheville, et un cor au pied qui parfois le lançait.

Le jeune homme avance dans l'eau, s'arrête quand elle arrive à hauteur de son torse. Il a gardé sa chemise. Il renverse lentement la tête, mouille ses cheveux puis la partie arrière de son crâne, relève la tête. Le contraste entre la température de son corps et celle de l'eau produit, dans tous ses membres, un afflux de sang et de sensations. Il nage la brasse vigoureusement. Va sous l'eau. Il adore cela. Il revient assez vite vers le rivage. Accrochées à des roseaux, brillent de petites grappes translucides, sans doute un frai de poissons. Sur la grève, le jeune homme soulève doucement une grosse pierre pour voir ce qu'il y a en dessous. Il dérange une écrevisse. Il repose doucement la pierre. Il se dit qu'au moins de juillet au même endroit on doit être dévoré par les moustiques.

Pendant que sa chemise sèche sur l'herbe, Johann Sebastian, assis sur une souche d'orme, les épaules, le dos et les fesses enveloppés dans une petite couverture, pense au concert qu'il va écouter en fin de matinée. 

© Anne Van Aerschot

Où allez-vous comme ça ?

Article

Où allez-vous comme ça ?

Marche et digressions

11’

Par Pauline Delabroy-Allard

Pourquoi marche-t-on, vers où allons-nous, d’où revenons-nous ? En prenant la marche des Six Concertos brandebourgeois d’Anne Teresa De Keersmaeker comme point de départ, l’écrivain Pauline Delabroy-Allard déambule et se promène. Elle croise sur sa route des marcheurs vacillants, certains ont le dos courbé par la fatigue et la vieillesse, d’autres n’ont plus que la mémoire pour guider leurs pas, les derniers marchent en rond, enfermés. Autant de marcheurs et de marches, de désirs d’avancer et de continuer à se tenir debout, pour mieux s’accrocher à la vie.    

Où allez-vous, comme ça ? Oui, vous ! Le menton noble, les bras métronomes, le souffle arrogant, le regard lointain. Vous faites presque peur à voir. Il ne manquerait plus que vos pas résonnent et on aurait franchement la trouille. Mais vos pas ne résonnent pas. Vous marchez en silence, vos foulées amorties, assourdies dans l’air ouaté. Vous êtes des animaux de conte, des animaux qui n’existent pas, des animaux royaux. Une bande. Vous êtes une bande. Votre allure est sautée, basculée, dissymétrique. Pose du postérieur gauche, pose du bipède diagonal gauche, pose de l’antérieur droit. Et projection. Et projection. Et projection. Au galop, au galop ! Vous paradez. Un son, et vos visages à l’unisson se tournent dans la même direction. Un mouvement, et vos corps font corps ensemble. Dans un bruissement, vous faites le même geste. Vous allez où, comme ça ? Ensemble, comme une armée, comme un assaut. Vous avez l’air si décidés, si sûrs, si fiers. À vous regarder, on pourrait croire que vous vous rendez à une fête. Vous allez sans détour, sans hésitation. Le dos droit, l’envie qui vous poursuit, le désir qui vous rattrape. Vous êtes terriens.

Vous marchez pour vaincre. Vous êtes des animaux vaniteux.

Moi, je ne marche pas droit. Je me cogne à tout ce qui croise ma route. Le sol tangue, le ciel tangue, même la lumière tangue. Hier, demain, je ne sais plus où je me trouve. Est-ce le matin que je vois poindre dans le ciel, ou bien est-ce le soir qui décline ? La clarté aussi vacille. Et moi, je titube. Des jours entiers, je titube. Le chagrin guide mes pas, le chagrin et puis les regrets, le chagrin et puis les regrets et l’alcool, les chagrins et puis les regrets et l’alcool et le chagrin que donnent les regrets et l’alcool. J’ai l’esprit brumeux. La ville file tout autour de moi qui chancelle. Je ne marche plus droit, à quoi bon ? Je marche en zigzag, j’entreprends des volte-face d’ivrogne.
Malgré tout, je continue. Il n’y a que ça à faire pour rester vivant.

Je marche.

Quand vous marchez, vous partez ou bien vous revenez ?


Mais vous allez où, comme ça ? Avec toute cette naïveté que vous portez sur vous comme une veste de costume. La tête claire, les idées dégagées. Vous ne savez pas ce qui vous attend, vous avancez sans savoir ce qui va se passer. Vos corps disent que vous êtes pourtant certains, francs, presque catégoriques. Vous avez le mouvement intelligible et même une forme de grâce limpide. On vous regarde passer et vous semblez ne pas nous voir. Quand vous expirez, si on regarde avec attention, on voit vos poitrines se soulever. C’est qu’il y a du soupir, là-dessous, sous vos vestes taillées dans votre simplicité. Il suffirait de vous dénuder un peu pour ralentir le pas, regarder les plaintes s’élever et monter jusqu’aux nuages. Mais ça va, vous êtes un groupe. Vous êtes ensemble. Vous vous protégez. Peut-être même que vous allez vous mettre à courir.

Vous marchez pour ne pas pleurer. Vous êtes des innocents qui fuguent.

Moi, je ne sais pratiquement plus marcher. L’âge m’en empêche. Il me faut une canne, une troisième jambe en bois qui me suit comme une ombre. Je vais de travers. Je ne me déhanche plus, je ne cours plus, je claudique, j’oscille. Ils me dépassent tous. Ils ne me regardent pas. Ils marchent sans me regarder, ils me dépassent, ils me bousculent. Je bringuebale mon corps qui ne sait plus être corps. Avec mes trois jambes, nous nous arrêtons souvent, pour reprendre notre souffle.

Malgré tout, je continue. Il n’y a que ça à faire pour rester vivant. Je marche.

Je marche.

Quand vous marchez, est-ce pour rester vertical ?


Vous courez où, si vite ? Vous allez comme des fous, vous tournoyez, vous sautez, vous brisez les lignes, les diagonales, vous allez en tout sens, vous pensez sans doute que ça va durer toute la vie comme ça, que la musique ne s’arrêtera jamais, qu’elle durera jusqu’à ce que la lumière s’éteigne, jusqu’à ce que les mains soient trop abimées pour la jouer, vous pensez sans doute que demain n’existe pas, court, court, long, court court long, court court long. Pourquoi vous courez comme ça ? Vers où vous allez ? Vous avez l’air si gais, si jeunes, même les vieux ont l’air jeunes ; en réalité vous n’avez pas d’âge. Vous êtes une troupe, vous êtes ensemble. Et vous courez. Vous allez comme des fous. Vous tournoyez. Vous voltigez.

Vous marchez pour faire un désordre. Vous êtes des fanfarons chaotiques.

Moi, je marche comme je peux. Courir, danser, je ne l’ai jamais fait. J’ai les yeux clos. Je ne vois jamais la ligne d’horizon. Je marche comme on balbutie, comme on bégaie, comme on tâtonne. J’imagine ma marche, j’imagine mes pieds qui avancent l’un après l’autre sans jamais se toucher, j’imagine mes jambes qui se plient et se déplient et c’est comme si je pouvais les voir. À l’aveuglette, l’aveugle ! Aux oubliettes, l’oubli ! Je me souviens de tout. Je ne peux pas voir mais je peux me souvenir. Ma mémoire, c’est ma danse à moi. J’avance dans le noir. La musique m’aveugle. Alors je flotte, je marche comme je peux, je tergiverse pour traverser, je doute pour tout.

Malgré tout, je continue. Il n’y a que ça à faire pour rester vivant.

Je marche.

Quand vous marchez, est-ce que vous vous retournez ?

Vous venez d’où, tous les trois ? Vous êtes les mêmes et vous êtes différents. Vous marchez comme pour aller au cimetière, l’air grave et les mains dans les poches. Vous portez du noir mais vous êtes un peu nonchalants, vous portez du noir comme ça, pour voir. Vous marchez sur un rythme qui ne vous ressemble pas. Vous marchez à contretemps. Vous êtes comme le printemps, comme le premier soleil qui vient faire éclore les bourgeons sur les branches encore frileuses et sombres et sales de la neige qui a coagulé. Vous avez ce pouvoir. Vous êtes un chœur. Vous répétez ce que vous dites. Vous pensez que vous avez raison. Et que vous ne dites que des choses importantes. Mais il vous arrive de vous couper la parole. Vous venez d’où, vous allez où ? Vous avez une cadence bien à vous. Vous êtes résolus. Au cimetière, vous poserez des fleurs là et là, vous entamerez à nouveau un dialogue malicieux.

Vous marchez pour entendre l’écho. Vous êtes des montagnes mélancoliques.

Moi, je marche courbée en deux. Deux, nous sommes deux dans mon corps, encore pour quelques instants. Je dialogue intérieurement avec l’enfant à venir, je lui dis que c’est possible, que c’est le moment, que ça pourrait être maintenant. Qu’il pourrait venir au monde. J’ai tellement mal que je ne peux plus faire que ça, marcher le long d’un cercle que je me figure, marcher en rond, tourner en rond, avec mon ventre plus rond encore. Je le porte ou il me porte, je ne sais plus. Je marche en m’imaginant danser, je marche en m’imaginant sa figure. Je marche en pensant à l’écho dans les montagnes, aux voix qui parfois se répondent. Je marche courbée en deux, inondée de douleur.

Malgré tout, je continue. Il n’y a que ça à faire pour rester vivant.

Je marche.

Quand vous marchez, savez-vous que vous pourriez tomber ?

Vous allez où, comme ça ? Avec sur vos visages cet air élégant. Vous semblez solides, harmonieux. Vous êtes exubérants, pleins d’une joie vivace et volubile. Quand vous sautez, vous semblez toucher le ciel. Vous sautez si haut. Ensemble, vous êtes ensemble. Élan. Ensemble. Impulsion. Ensemble. Suspension. Ensemble. Réception. Ensemble. Vous avez l’air de chérir ce bouillonnement dans lequel vous évoluez. Vos jambes se lèvent, vos bras s’étirent. Ensemble. Deux ici, trois là. D’autres là-bas. Mais ensemble. Vous êtes un peuple.

Vous marchez pour calmer vos ardeurs. Vous êtes des oiseaux tumultueux.

Moi, je marche chaque jour coincée dans cet espace exigu qu’ils appellent cellule. Une fois par semaine, je peux marcher dans la cour de la prison. J’ai envie de lever les jambes, d’étirer les bras. De sauter, de toucher le ciel, de passer par-dessus les murs épais qui nous étranglent. Mais je marche gentiment, derrière les autres, comme il se doit. J’imagine le saut de ma vie, le saut qui m’enverrait sur le trottoir derrière la muraille, dans la vie qui grouille et dont j’entends seulement les murmures. Le saut de ma vie, élan, impulsion, suspension, réception. Je me répète ces quatre mots comme une formule magique. J’envisage de me les faire tatouer quand je sortirai d’ici. Élan, épaule gauche. Impulsion, épaule droite. Suspension, mollet gauche. Réception, mollet droit. En attendant, je marche dans ma petite cellule, cinq pas dans un sens, cinq pas dans l’autre, je touche le mur, je me retourne, je marche sur mes pas, cinq pas, encore cinq pas, je touche le mur, cinq pas.

Malgré tout, je continue. Il n’y a que ça à faire pour rester vivant.

Je marche.

Quand vous marchez, est-ce pour aller de l’avant ?

Où allez-vous, comme ça ? Avec vos costumes sombres, vos mines mi-figue mi-raisin. Vous vous affrontez, est-ce pour rire ? Un duel d’opérette, un combat pour de faux. Vous vous affrontez tout en marchant et jamais vous n’arrêtez de marcher. Vous marchez sur une ligne droite. Vous vous affrontez. Est-ce pour mieux vous aimer ? Est-ce pour vous mieux vous aider ? À quoi vous mesurez-vous quand vous avancez comme ça, ensemble ? Contre quoi luttez-vous ? Est-ce que vous avez peur ? Et où allez-vous, comme ça ? Avec vos costumes sombres, vos sourires rentrés. Vous défiez le ciel, vous risquez vos vies. En joue ! Sur la ligne droite, vous êtes une foule, mais vous attendez l’ordre divin. Vous le provoquez. Vous voulez le Jugement dernier, maintenant, tout de suite. Presque tout de suite. Vous êtes une nuée. Vous marchez, avec vos costumes sombres. Le Jugement dernier, après la bagarre. En joue, feu !

Vous marchez pour communier. Vous êtes des grammaires solitaires.

Moi, je marche vers l’absolu, vers l’éternité. Quand je marche, je lui parle. Je supplie, je demande, j’implore, je sollicite. J’invoque. Je l’appelle. Je pleure. Quand je marche, je prie. Je lui ai donné mon corps. Je marche pour lui. Le long d’une ligne que vous ne pouvez pas voir, c’est ma promenade, c’est ma prière. Je marche vers l’absolu. Je lève la tête vers le ciel, les yeux fermés, je le cherche des yeux, j’élève mon souffle, je lui murmure des litanies connues de moi seul. Je marche parce que je suis debout. Je suis entre le sol et lui. Il passe en moi comme le tonnerre transperce le béton. Il est mon seigneur, il est mon destin. Je sais qu’avoir un corps est un miracle, je sais que je lui dois ce miracle. Pourtant, j’ai souvent envie d’arriver plus vite près de lui. De n’être plus qu’un esprit aux côtés de lui divin.

Malgré tout, je continue. Il n’y a que ça à faire pour rester vivant.

Je marche.

Quand vous marchez, est-ce pour capturer l’infini ?

© Laurent Philippe / OnP

La géométrie et la grâce

Article

La géométrie et la grâce

Les Six concertos brandebourgeois par Anne Teresa de Keersmaeker

09’

Par Oriane Jeancourt Galignani, Transfuge

Alors qu’elle présentait au Palais Garnier ses Concertos brandebourgeois, avec sa compagnie Rosas, superbe interprétation chorégraphique de Bach, Anne Teresa de Keersmaeker a reçu Oriane Jeancourt Galignani, notre partenaire de Transfuge


Une loge sobre et vide. Impeccable. Elle ne cherche pas à s’asseoir, nous sommes à trente minutes de la générale sur la scène de Garnier, elle ne veut pas nous parler, n’aime pas se prêter au jeu de l’interview, n’a jamais aimé. Anne Teresa de Keersmaeker est une petite femme en baskets blanches et costume noir, qui pourrait être de ce même tissu semi-opaque, entre soie et crêpe, qui habille le corps des seize danseurs sur scène dans les Six Concertos brandebourgeois. Les hommes dansent, torses redessinés par l’ombre du tissu, en pantalons fluides, parfois en bermudas, mais aussi en robe pour l’un d’entre eux à la fin du spectacle. Les femmes, quatre, sont-elles aussi en pantalon. Notamment la terrienne et magistrale Cynthia Loemij, figure fétiche et historique de la compagnie, qui dans ce spectacle enflamme les marges. Anne Teresa de Keersmaeker nous offre le visage lisse, las et fermé de celle qui pense à autre chose. Sans doute la chorégraphe est-elle lasse de répondre à la même question posée à New York, Bruxelles, ou ici, à Paris ; pourquoi revenir à Bach, encore ? La question est fausse, Keersmaeker ne revient pas à Bach, elle ne l’a jamais quitté. Elle le répète à chaque fois, dès les premiers pas inventés, dès Violin Phase, la révélation à New York en 198O, les silhouettes mécaniques des trois danseuses tournant sur Steve Reich, les corps devenant les mesures de la partition, Bach était là…Certes, ce fut la musique minimaliste qui lui offrit l’échappée vers le début de son œuvre, l’invention du style Keersmaeker, son entrée superbe dans le monde chorégraphique. Mais, dans ce New York du début des années 80 que découvrait la jeune Belge, émerveillée d’une ville où la danse était partout présente, c’eut pu être Bach, elle l’a affirmé plusieurs fois, Les Concertos brandebourgeois accompagnaient sa recherche, à l’égal de Reich. L’art de la ritournelle ? La nature profondément circulaire des deux musiques ? La possibilité pour les corps, devenue évidence dans ses spectacles, de s’inscrire dans la partition, en signes et mesures ? Sans doute les choses sont-elles plus complexes que cela. Et aussi plus existentielles. Sans doute n’est-ce pas un hasard qu’un de ses derniers spectacles sur les Suites de Bach ait emprunté son titre au chant de Luther, Mitten wir im Leben sind. Anne Teresa de Keersmaeker trouve en Bach une spiritualité de l’ordre, et du chaos, qui lui est fondamentalement nécessaire. 

Les six Concertos brandebourgeois par la Compagnie Rosas, Palais Garnier, 2019
Les six Concertos brandebourgeois par la Compagnie Rosas, Palais Garnier, 2019 © Laurent Philippe / OnP

L’ordre complexe du chaos

Il y a un superbe puritanisme chez Anne Teresa de Keersmaeker, comme dans sa chorégraphie. Il faut entendre puritanisme au sens de l’époque baroque, une recherche habitée, comme chez Bach, d’incarnation épurée. Je lui fais remarquer qu’à propos de Bach, elle parle souvent de « chaos ordonné », ce qui peut laisser perplexe, tant la dimension chaotique de Bach n’est pas apparente : « Mais peut-être que le chaos est un ordre complexe », me répond-t-elle.
En effet, son spectacle relève de cette nature-là : un méthodisme qui sans cesse remet en cause son propre fondement. Les six concertos sont autant de réinventions de la géométrie de la scène, autant de tableaux vivants, solos ou ensembles qu’elle a composé avec une virtuosité inégalée. Elle nous explique son cheminement avec précision : « j’ai pris presque trente-cinq ans avant de décider de chorégraphier les Concertos brandebourgeois. Mais entretemps, j’ai travaillé cinq fois avec Bach : il y eut Toccata, Partita 2 avec Amandine Beyer et Boris Charmatz, il y eut les Six Suites pour violoncelle et deux fois une collaboration avec Alain Franco, réfléchissant le rapport entre la musique de Bach et les grands compositeurs du XXe siècle, Schoenberg, Webern. Mais c’est la première fois que je chorégraphie une musique de Bach écrite pour un large ensemble. J’avais le désir d’aller à la recherche d’une écriture chorégraphique qui traduisait la beauté, la musicalité, la complexité de la musique que Bach a écrit, à ce moment-là : un appel à la vie, un appel à la danse, un appel au mouvement. Une musique extrêmement jubilatoire, qui va vers le haut, très, très riche dans sa diversité, son harmonie. »
À l’ouverture, on retrouve ce fameux art de marcher qui fait la signature de la chorégraphe, ce qu’elle définit comme « my walking is my dancing ». Martiaux, hommes et femmes avancent vers le bord de scène, mais ce pas militaire est retenu, comme dévissé. Il y a là l’annonce d’une ritournelle qui se dérobera à elle-même. Et le début d’un récit. Est-ce parce que les danseurs sont nombreux, ou de différentes générations, je ne sais, mais rarement un spectacle de Keersmaeker a semblé ainsi nous insuffler un sentiment de récit, enfin plutôt de successions de portes, s’ouvrant sur d’autres paysages, lieux de l’émotion. Keersmaeker n’y voit que l’écho de la nature même des Concertos : « La musique de Bach, sans être systématique, porte en elle une mémoire émotionnelle, humaine. C’est plein de jubilation, de joie, de tristesse, de compassion, même d’humour...Il y a une gamme d’émotions qui sont tout le temps lisibles, perceptibles dans la musique de Bach. En cela, elle porte beaucoup d’anarchie. Et en tant qu’être humain, on se reconnaît dans cette musique. »
Elle use d’ailleurs du mot dramaturgie, mais lorsqu’on lui fait remarquer, elle se corrige immédiatement, illustrant là cette réflexion incessante qu’elle mène sur son propre travail ; « Il faut comprendre le mot dramaturgie, non au sens de structure narrative, mais comme une stratégie spatiale basée aussi sur une géométrie sous-jacente, elle-même basée sur des cercles, des ellipses, des pentagrammes, des spirales, l’alternance entre des lignes droites, et courbées, des cercles. »

Les six Concertos brandebourgeois par la Compagnie Rosas, Palais Garnier, 2019
Les six Concertos brandebourgeois par la Compagnie Rosas, Palais Garnier, 2019 © Laurent Philippe / OnP

Méthode

À écouter la rigueur avec laquelle la chorégraphe pense son travail, je ne peux m’empêcher de l’interroger sur chaque étape de cette chorégraphie. Comment aborde-t-on une œuvre aussi riche et diverse que les Concertos ? « Une fois que la décision était prise de faire les six, et de les faire en un trait, il allait de soi que je développe une stratégie chorégraphique, musicale, spatiale, qui tracerait une ligne entre ces six concertos dans leur diversité, et dans leur unité ».
Elle a choisi dans sa distribution de faire apparaître différentes générations de danseurs, confrontant des corps, mais aussi des manières de danser. Ainsi on retrouve Cynthia Loemij et Samantha van Wissen, figures toutes deux du mythique Rosas danst Rosas de 1997, mais aussi de tout jeunes visages comme Robin Haghi, danseur de vingt-cinq ans, formé à l’école P.A.R.T.S de Bruxelles, fondée par Anne Teresa de Keersmaeker. Comment travaille-t-elle avec des danseurs aux expériences si disparates ? Comment leur insuffle-t-elle une telle coordination de compagnie ? Elle en parle avec, pour la première fois de notre entretien, détente : « On fait appel à un savoir-faire, à des méthodes que l’on a élaborés au cours des années, d’autre part, on essaie aussi de chercher de nouvelles façons. Chaque musique est différente, il y a toujours deux grands partenaires : la musique et les danseurs. La tâche est évidemment de faire en sorte que ces danseurs donnent le meilleur d’eux-mêmes, d’aborder ce défi d’écrire une chorégraphie sur une musique aussi complexe, et de trouver une solution à cela. Au cours du travail, il y a une approche physique et une approche intellectuelle : la lecture de la partition, la question de l’organisation du temps et de l’espace. Et d’autre part, on suit effectivement son intuition et son instinct. On cherche. C’est un travail qui est important, et qui avance très lentement, pas à pas, mesure après mesure. Il faut d’abord préparer le terrain, créer du vocabulaire, dessiner les grandes lignes spatiales, faire un « casting », savoir qui fera quoi. Développer un vocabulaire à partir de certains principes architecturaux. »
Travaillant sur des dessins géométriques au sol, la compagnie se nourrit aussi de lectures au cours de cette cuisine interne que sont les répétitions qui peuvent durer près de cinq ou six mois. Cette fois, ce fut l’Abécédaire de Deleuze qui leur offrit, nous raconte la chorégraphe, « une certaine notion de narration sous-jacente ».


Conscience scientifique de la mortalité

Il a souvent été dit qu’Anne Teresa de Keersmaeker avait recréé à la fin du XXe siècle un lien fort entre musique et danse, que les chorégraphes précédents avaient cherché à dénouer. On retrouve en effet dans ce spectacle le principe d’un musicien / un instrument, déjà utilisé notamment dans son spectacle à partir de la musique de Grisey, Vortex Temporum présenté au festival d’Automne.
Ici, ce principe touche à son acmé, lors du superbe solo qui accompagne la fameuse échappée du clavecin au cinquième concerto. Ce moment musical qui a pu faire dire que Bach devenait un des compositeurs les plus modernes de l’époque classique, cherchant par là à remettre en cause les propres règles qu’il s’était édicté à l’écriture des Concertos. La chorégraphie de Keersmaeker fait corps avec cette subversion du clavecin.
Mais il y a autre chose que fait apparaître cette chorégraphie : l’humour de Bach. L’allégresse était déjà présente dans le trio écrit par Keersmaeker pour la Suite française de Bach en 2010. Mais ici il y a un véritable humour, surréaliste, incarné par un chien qui traverse la chorégraphie, comme dans un jeu de quilles. Les jeux d’ombres, que l’on connait depuis Fase, qui ici défaussent légèrement la chorégraphie en cours, offrent aussi un contrepoint drolatique, au centre de la chorégraphie.
Parce qu’ils font ainsi corps avec la musique, les danseurs des Concertos sont traversés de vibrations infinies. Avant de nous quitter, Keersmaeker insiste sur la portée humaine de cette musique : « Il y a plusieurs musiques de Bach qui témoignent de cette conscience existentielle, et de sa capacité à incarner notre mortalité. Cette conscience presque scientifique que l’on n’appartient à quelque chose qui nous dépasse. Avec une très grande compréhension de l’être, et de la chair. » Entre géométrie, et grâce. 

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