Entre poésie lyrique, élan rythmique et ferveur expressive, deux oeuvres majeures de l’enfant de Séville Joaquín Turina encadrent l’unique partition de chambre de Giuseppe Verdi, son emblématique Quatuor à cordes. Très différentes, les trois pièces sont unies par une même question : comment générer, avec une poignée d’instruments, une musique capable d’incarner l’épopée, le chant, l’exaltation et même l’oraison ?
En 1925, La Oración del torero naît d’une vision concrète : une après-midi de corrida à Madrid, Joaquín Turina aperçoit, derrière une petite porte, la chapelle où les toreros viennent prier avant d’affronter la mort. De cette opposition entre ferveur silencieuse et tumulte de l’arène naît une évocation musicale programmatique. Turina y déploie un travail sur la matière sonore d’une étonnante modernité. Les trémolos pianissimo ouvrant la partition rappellent le Quartettsatz de Schubert avant d’évoquer le Finale du quatuor de Ravel. Dans la tonalité mineure, les basses descendantes et les rythmes de danse font affleurer cette Espagne dont la chaconne est l’un des héritages. La musique alterne entre moments suspendus et élans rythmiques. Une ligne de chant apparaît par fragments et donne naissance à un long développement lyrique, sorte de lamento élégiaque. Puis les pizzicati percussifs reviennent, avant une envolée vers l’aigu, méditative et spéculative, qui conduit à une polyphonie tendue annonçant l’Adagio de Samuel Barber. Après cette intensification, les rythmes percussifs du début réapparaissent et un dernier jeu d’alternance referme la boucle. L’oeuvre s’éteint dans l’aigu, dans une lumière onirique soulignée par un pianissimo.
Au centre du programme, le Quatuor à cordes en mi mineur de Giuseppe Verdi offre une digression désormais célèbre dans l’oeuvre d’un compositeur qui, à l’âge de 59 ans et au sommet de sa gloire, n’a plus rien à prouver. En 1873, Verdi se trouve à Naples pour son Aida, lorsque la maladie soudaine de la soprano Teresa Stolz suspend les répétitions. Il profite de ce temps libre pour écrire ce qui restera sa seule et unique partition de chambre. L’Allegro déploie des entrelacs mélodiques dans un langage harmonique riche, où les sections rythmiques se succèdent avec une grande variété. L’Andantino semble parfois écrit pour un solo de ballerine à trois temps ; on y retrouve le grand mélodiste qu’est Verdi. Le Prestissimo offre quant à lui un contraste saisissant : rythmes percussifs, énergie théâtrale, avec une section centrale mélodique dont le chant est confié au violoncelle. La mesure à trois temps évoque le menuet, mais dans un langage qui regarde vers les derniers quatuors de Beethoven. Cette référence devient explicite dans le Scherzo fuga, où la complexité contrapuntique, l’agitation et l’obstination témoignent d’une science qui prolonge celle du modèle beethovénien.
En guise d’épilogue à ce programme, le Quintette avec piano en sol mineur est la première oeuvre maîtresse de Joaquín Turina, alors âgé de 24 ans et étudiant à la Schola Cantorum de Paris auprès de Vincent d’Indy. La partition témoigne encore fortement de cette formation française, notamment à travers sa construction cyclique héritée de César Franck. En quatre mouvements liés par un matériau thématique initial, l’oeuvre s’ouvre par une Fugue lente. Le thème, exposé par l’alto, est confié successivement aux autres cordes avant l’entrée du piano. Cette fugue repose sur une mélodie de plain-chant, reflet de l’intérêt de la Schola Cantorum pour la musique grégorienne. Le mouvement suivant, Animé, rompt brutalement avec cette austérité et fait surgir une énergie toute méditerranéenne. L’Andante-Scherzo mêle ensuite le lyrisme du mouvement lent à la mobilité du scherzo, tandis que le Final, rapide et théâtral, comprend de petites interventions presque recitativo des cordes, avant de conduire l’oeuvre du sol mineur vers le lumineux sol majeur final.
Olivier Lexa