Ce concert réunit Tan Dun, Osvaldo Golijov et Steve Reich, trois compositeurs de cultures différentes traversés par de multiples affinités. Des affinités de couleurs, tout d’abord, les trois partitions présentant des instrumentations proches, malgré leur rareté : violoncelle, percussions, claviers. Chez tous, on remarquera également des références aux musiques traditionnelles de leur pays ou culture d’origine, ainsi qu’un même désir de rencontrer d’autres univers – tous trois sont férus d’oeuvres pluridisciplinaires, mêlant scène, performance et musique. Ils se retrouvent enfin autour d’un même intérêt pour le courant du minimalisme, dont Steve Reich fut un instigateur. Une communauté de pensée, donc, avec comme point de départ l’Américain, né en 1936, et deux artistes des générations suivantes.
Inspirée d’une pièce de théâtre chinoise du xiiie siècle écrite par Kuan Han-Ching, la partition de Elegy: Snow in June, composée par Tan Dun en 1991, s’appuie sur le destin tragique d’une jeune femme exécutée pour des crimes qu’elle n’a pas commis. « Même la nature clame son innocence : son sang ne tombe pas sur la terre, mais s’envole vers le ciel ; une forte neige tombe en juin et une sécheresse s’installe pendant trois ans. », indique le compositeur, mondialement connu pour la musique du film Tigre et Dragon. Élevé en Chine, Tan Dun découvre les rituels chamaniques de son village et apprend à jouer des instruments traditionnels de sa région, avant de s’installer aux États-Unis. De ce parcours naît une esthétique de la rencontre dont Elegy: Snow in June est un témoignage. L’oeuvre reprend ainsi des thématiques et des techniques qui rappellent le premier ancrage du compositeur : une légende chinoise, le recours à des percussions fréquemment employées dans les musiques de son pays natal, ainsi que des sons tirés de pratiques animistes, comme des pierres que l’on entrechoque. Mais ces instruments ont également attiré l’attention de compositeurs américains que Tan Dun apprécie, comme John Cage. Cette porosité esthétique se lit aussi dans le traitement du violoncelle, instrument occidental par excellence, qui se déploie selon des modes de jeu biculturels – ainsi le glissando qui rappelle les sonorités de la viole chinoise à deux cordes. Par sa proximité avec la voix humaine, l’instrument crée une atmosphère nostalgique particulièrement pertinente pour cette pièce en hommage à toutes les victimes.
En écho, avec Mariel, le compositeur argentin Osvaldo Golijov célèbre la mémoire de son amie Mariel Stubrin, morte brutalement dans un accident de voiture. L’oeuvre cherche à saisir cet instant fugace qui précède le chagrin, ce moment suspendu où la nouvelle de la mort vient interrompre le cours de la vie. On y retrouve l’alliance entre un violoncelle et une percussion, cette fois un marimba. Écrite en 2008, la partition fait appel aux répertoires de différents pays que le compositeur a traversés : on repère des couleurs proches de la musique brésilienne, mais également un art de la litanie, typique de la musique klezmer. Comme dans la pièce précédente, l’emploi du violoncelle sur de longues tenues méditatives contribue à établir une atmosphère de recueillement, sur les oscillations éthérées du marimba.
Enfin, Sextet, pièce magistrale de l’Américain Steve Reich, clôture ce programme. La partition pour percussions et pianos, composée entre 1984 et 1985, incarne un sommet du minimalisme : en cinq mouvements qui s’enchaînent, la musique se déroule sous la forme de cellules répétitives, créant des « patterns » ou motifs acoustiques obsessionnels. Ces derniers sont joués en canon par plusieurs instruments, procédé déclenchant de facto des décalages à l’origine de nouvelles polyphonies. Steve Reich cherche ainsi à susciter de l’ambiguïté dans la répartition de la mélodie entre pupitres. Les changements perpétuels, qui surviennent sans que l’auditeur ne sache précisément quand ni d’où ils adviennent, ne cessent de stimuler l’écoute dans une expérience pleine de vitalité. Ces effets de confusion découlent en partie de techniques tirées de musiques extra-européennes. En effet, au cours de sa carrière, Steve Reich étudie en particulier les philosophies d’Extrême-Orient, ainsi que leur traduction en musique, et se penche sur les traditions rythmiques du continent africain et de Bali. Ces découvertes l’amènent à considérer différemment la gestion du temps et de la pulsation en musique – notamment de manière plus horizontale, cyclique et continue. C’est avant tout pour cela qu’il s’intéresse aux percussions, avec la volonté de relever le même défi que ces musiques traditionnelles : créer une permanence avec des instruments qui par essence n’émettent que des sons ponctuels. Un désir découlant, chez lui, d’une envie plus large de construire des ponts entre Orient et Occident.
Raphaëlle Blin