« Vénus, accompagnée
des Grâces, descend du Ciel
sur une machine. »
Antonia Bembo, Ercole amante
Mettre en scène Ercole amante d’Antonia Bembo à l’Opéra de Paris, plus de trois siècles après sa création, constitue un événement à la fois majeur et exaltant. L’ouvrage lui-même est un fascinant exemple de spectacle baroque, peuplé de dieux et de déesses, d’amants et de tyrans, et déployant une myriade de lieux différents, d’« une chambre du palais » jusqu’à « une tour au milieu de la mer » ou encore « les Enfers ». La scène baroque exige d’incessants changements de décors et un mouvement constant – trappes, machineries volantes, profusion de costumes –, et la danse y tient une place essentielle.
« Ma main droite est plus
puissante que ma langue… »
Hercule – Ovide, Les Métamorphoses
L’histoire d’Ercole amante s’inspire très librement d’épisodes issus à la fois des traditions grecques et romaines du mythe d’Hercule – où la force extraordinaire, le courage, l’ingéniosité et la prouesse sexuelle figurent parmi les qualités habituellement attribuées au héros. Ici, cependant, nous le découvrons à la fin de sa vie, ses triomphes désormais loin derrière lui et se heurtant, malgré son statut et son pouvoir, aux refus d’une jeune fille. Antonia Bembo a composé son opéra sur un livret de Francesco Buti, le même texte que celui utilisé par son maître et mentor Francesco Cavalli pour l’opéra que lui avait commandé le cardinal Mazarin à l’occasion du mariage de Louis XIV, cinquante ans auparavant.
« Les années passent les unes
après les autres ; le temps nous
échappe sans que nous en ayons
conscience ; nous vieillissons
comme de simples mortels et nous
finirons comme eux. »
Louis XIV
Y a-t-il une différence entre deux opéras fondés sur un même livret, écrits à cinquante ans d’intervalle, l’un par un homme, l’autre par une femme ? Entre les mains d’Antonia Bembo, qui compose cinq décennies après Cavalli, à un moment où le Roi-Soleil vieillissant voyait son éclat décliner, cette histoire semble à la fois plus pertinente et plus provocante. Si Ercole amante met en scène des divinités antiques et un imaginaire mythologique, le coeur du drame ne saurait être plus humain, ni plus moderne. On y voit un homme au pouvoir considérable, mais dont les années de gloire sont désormais derrière lui ; il est furieux de ne pouvoir séduire une femme qui a la moitié de son âge et qui, en outre, se trouve être la fiancée de son propre fils. Il incarne une forme très reconnaissable de domination masculine absolue et de sentiment de toute-puissance, et il n’est guère difficile de trouver, aujourd’hui encore, des équivalents de cet « Ercole » vieillissant, vorace, lubrique et grossier. L’opéra aborde ainsi ces mêmes questions de consentement, de privilèges et de déséquilibre des pouvoirs que notre époque n’a pas encore pleinement résolues.
« Je ne peux pas faire peur
aux femmes – j’aime les femmes. »
Gérard Depardieu
La biographie d’Antonia Bembo, dans la mesure où elle peut être reconstituée, offre elle aussi une référence particulièrement éclairante. Fuyant Venise pour Paris afin d’échapper à un mariage violent et instable, elle incarne la résilience, la résistance et la persévérance dont les femmes devaient faire preuve pour survivre dans un monde d’hommes, patriarcal, hiérarchisé et profondément contraignant. Comme tant de femmes remarquables de son époque, c’est son talent inné et ses exceptionnelles compétences qui lui ont offert une voie d’émancipation face à l’obéissance, aux contraintes et aux attentes attachées à sa condition de femme. Et, pour un metteur en scène évoluant dans un art qui peut souvent apparaître comme une forteresse masculine impénétrable, le simple fait que le compositeur soit une femme apporte un souffle d’air frais.
« Les femmes naissent avec des talents
que l’éducation étouffe. »
Madame de Lambert, Avis d’une mère à sa fille (1728)
Les personnages féminins d’Ercole amante sont brillamment dessinés, à la fois complexes et ambivalents, depuis Iole, héroïne forte, pragmatique et intrépide, jusqu’à Junon, déesse de l’amour et du mariage – qui exècre Hercule et soutient l’amour d’Iole pour Hyllus, bien plus en accord avec son âge. Déjanire, autrefois jeune épouse d’Hercule dans les récits mythologiques antérieurs, apparaît ici comme une femme éprouvée, délaissée et maltraitée, tandis que Vénus, déesse de l’amour, considère la contrainte comme une forme parfaitement acceptable de conquête amoureuse.
« Pourvu que tu y trouves du plaisir, que
t’importe que ce soit par ruse ou par faveur ? »
Vénus – Antonia Bembo, Ercole amante
« Nous défendons une liberté
d’importuner, indispensable
à la liberté sexuelle. »
Au-delà des questions de genre et de pouvoir, Ercole amante déploie un véritable sens de la joie, du jeu et de l’imagination, ainsi qu’une virtuosité musicale saisissante. Cette virtuosité trouve son pendant dans les intentions scéniques : Cavalli conçut son opéra pour l’immense Salle des Machines des Tuileries, fleuron des innovations technologiques de son temps. L’opéra d’Antonia Bembo s’inscrit dans ce même univers de spectaculaire théâtral : s’il avait été représenté, il aurait lui aussi requis l’ensemble des dispositifs techniques les plus avancés de son époque.
« Tout est grand, tout est magnifique,
tout est fait pour les yeux. »
Jean de La Bruyère
Dans cette production, nous conservons l’ensemble des principes de la scène baroque, tout en les inscrivant dans un univers imaginaire résolument contemporain et lumineux. Nous jouons avec les perspectives, la profusion décorative, les changements de décor, le mouvement, les intermèdes dansés et les tableaux visuels. Les décors convoquent à la fois l’imaginaire du Louvre et de Versailles, avec leurs sols de marbre, leurs jardins à la française et leurs sculptures – sans oublier le célèbre ascenseur de Versailles –, ainsi que l’architecture plus austère de l’Opéra Bastille, l’un des « Grands Projets » de François Mitterrand, né à une époque de grand optimisme, d’ambition et de foi dans les arts. L’opéra déploie tous les lieux attendus d’un tel spectacle – jardins, tombeaux royaux, temples nuptiaux, ainsi que la « scène du sommeil », l’un des motifs les plus prisés du théâtre baroque, maintes fois représenté par des peintres tels que Giulio Carpioni, offrant le prétexte à des assemblées de personnages à demi dévêtus, abandonnés à une volupté somnolente. Les costumes s’inspirent des idées baroques, mêlant vêtements réels et inventions, avec une grande richesse chromatique, des matières expérimentales et un sens affirmé du spectaculaire. Les innovations techniques de la scène baroque trouvent ici leur équivalent dans nos technologies contemporaines, vidéo, projections et animation numérique.
« Parmi les honnêtes gens,
l’égalité des deux sexes n’est plus
un principe contesté. »
Madame de Saliez, Viguière d’Alby, Le Mercure galant (1682)
Il y a une véritable joie à redécouvrir des artistes femmes du xviiie siècle qui non seulement ont créé, mais ont aussi réussi à s’épanouir, et dont les voix se sont affirmées collectivement. Le fait qu’elles aient été ignorées, voire effacées au cours d’un xixe siècle plus régressif rend ce travail de redécouverte plus difficile – mais aussi d’autant plus précieux. Nous continuerons sans aucun doute à découvrir d’autres oeuvres de compositrices du xviiie siècle et au-delà, parallèlement à l’émergence d’une nouvelle génération de voix féminines qui trouvent leur place au sein d’une citadelle masculine qui résiste parfois encore. Ercole amante d’Antonia Bembo est un trésor éclatant, vibrant, ingénieux et stimulant. La porte est en train de s’ouvrir.