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Vox populi

Entretien avec Ivo van Hove et Jan Vandenhouwe — Par Simon Hatab

Habitué des grandes fresques politiques, Ivo van Hove signe avec Boris Godounov sa première mise en scène pour l’Opéra de Paris. S’emparant de l’opéra de Moussorgski, il explore le monde intérieur du tsar, écartelé entre vie publique, vie privée et le meurtre du tsarévitch qui revient le hanter. Nous l’avons rencontré en compagnie de son dramaturge Jan Vandenhouwe, afin d’aborder avec lui des aspects centraux de son travail : le pouvoir, la politique…

Vous montez Boris Godounov dans la version originale de 1869 et non dans celle augmentée de 1872. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Ivo van Hove : Lorsque Stéphane Lissner m’a proposé de mettre en scène Boris Godounov, j’ai accepté en précisant effectivement que je souhaitais – en accord avec Vladimir Jurowski – monter la version originale. Je crois que c’est la version que voulait Moussorgski. Elle me paraît plus personnelle, plus dramatique, plus politique. Elle ne comporte pas l’acte polonais, pas de ballet, pas d’histoire amour. Les rôles secondaires y sont réduits à quelques répliques éparses. En se concentrant sur l’ascension et la chute du tsar Boris, cette version est plus shakespearienne.

Jan Vandenhouwe : Sur le plan politique, l’une des différences essentielles entre les deux versions est qu’à la fin de la seconde, le peuple se révolte, alors que dans la première, conformément aux derniers mots de la pièce de Pouchkine, le peuple reste muet.

Ivo van Hove : Oui, Boris Godounov est un drame du pouvoir mais c’est aussi un drame du peuple. Dans cette version, on ressent des soubresauts, la révolte couve mais n’éclate jamais. Le peuple murmure mais ne s’exprime pas réellement. Au premier tableau de l’acte III, devant la cathédrale Saint-Basile, il crie qu’il a faim, il supplie qu’on lui donne du pain, mais cela reste un cri de souffrance qui vise la satisfaction d’un besoin primaire. Il y a une forme de dialectique dans la représentation du peuple : il fait coexister des forces contradictoires. Le peuple est intéressant car il est ambivalent, riche, complexe. Dans le premier tableau, bien qu’il soit venu contraint par la police pour supplier Boris d’accepter la couronne impériale, on sent une certaine forme d’espoir, la promesse d’un possible avenir meilleur. Mais cet espoir est finalement déçu. Si l’on met en parallèle cette scène avec celle de la cathédrale, dans cette dernière ne demeure que le désespoir. Le peuple y est plongé dans une situation de grande misère. Il n’a plus rien. Il se retrouve presque dans une situation de réfugié dans son propre pays. 

La situation d’un peuple qui gronde sans que cette insatisfaction ne parvienne à se muer en soulèvement vous a semblé davantage résonner dans notre monde contemporain ?

I. van H. : Aujourd’hui, je n’ai pas l’impression que la révolte prenne. Voyez ce qui s’est passé, récemment, aux États-Unis, suite à la tuerie de Parkland. La jeunesse s’est élevée contre la libre circulation des armes à feu. Cela a-t-il duré ? Les jeunes ont envoyé un signal certes important mais qui n’a été suivi d’aucune conséquence politique. Trump continue de débiter ses discours sans qu’aucune protestation ne puisse réellement lui faire barrage. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, la révolte est un moment, une séquence, une page qu’on lit et qu’on tourne. Ce n’est pas, comme dans les années 1960, un feu qui s’allumerait et ne s’éteindrait plus.

J. V. : C’est intéressant parce qu’il y a quelques années, j’ai été dramaturge sur une autre production de Boris Godounov qui montait la version de 1872. À l’époque, le rêve d’un changement politique porté par cette seconde version résonnait dans l’actualité : c’était l’époque d’Occupy Wall Street, des printemps arabes, du mouvement des Indignés en Espagne. C’était en 2012. Je crois que la version de 1869 reflète mieux l’atmosphère actuelle, avec cette impression d’incompréhension entre le peuple et les élites.

I. van H. : Cette rupture conduit le peuple à se tourner vers des solutions extrêmes. Ce sont les Angry White Male qui ont voté Trump aux États-Unis, ceux qui cèdent en Allemagne aux sirènes d’Alternative für Deutschland, ou la France qui a voté Marine Le Pen…

J. V. : C’est le peuple « périphérique » – pour reprendre une expression des sociologues français – ceux qui ont le sentiment d’avoir été abandonnés par la Gauche et par la Droite modérée, les laissés-pour-compte qui se sentent exclus du jeu politique, le peuple qui reste à l’extérieur de « la cathédrale ». 

Alexander Tsymbalyuk (Boris Godounov), Opéra Bastille, 2018
Alexander Tsymbalyuk (Boris Godounov), Opéra Bastille, 2018 © Agathe Poupeney / OnP

Ivo, vous avez employé l’adjectif shakespearien pour qualifier la version de Boris Godounov que vous avez choisie. De fait, il y a dans cette œuvre un intertexte shakespearien évident – notamment avec Macbeth, l’usurpateur menacé à son tour d’usurpation. Mais j’imagine que l’emploi de ce mot n’a rien d’anodin de la part d’un metteur en scène dont le parcours est à ce point marqué par le dramaturge élisabéthain – je pense notamment aux spectacles Tragédies romaines et Kings of War que vous avez montés.

I. van H. : Oui, je crois avoir mis en scène toutes les tragédies de Shakespeare, à l’exception du Roi Lear. Il faudra d’ailleurs que j’y songe ! J’ai monté mon tout premier Shakespeare à vingt-quatre ans – le très complexe Troïlus et Cressida. J’ai besoin de revenir à Shakespeare régulièrement, tous les trois ans, je pense. Quand il est question de politique, le théâtre de Shakespeare nous offre toute une galerie de personnages excessifs, complexes, irréductibles. En travaillant sur Boris Godounov, je songe certes à Macbeth mais aussi à Jules César : comme Brutus, Boris a commis un meurtre politique qui lui permet d’accéder au pouvoir. Comme Brutus, il est éternellement rongé par la culpabilité et doit vivre chaque jour avec ce traumatisme. Boris Godounov comme Jules César posent cette question : comment un pouvoir – fût-il progressiste – peut-il se fonder sur un meurtre ? 

Ce fil qui court de Shakespeare à Moussorgski en passant par Pouchkine vous permet également de traiter du pouvoir, autre thème central dans votre travail…

I. van H. : Oui, le pouvoir, et je dirais même le leadership… – comment dit-on en français ? – « visionnaire » ? Il est clair que cette vision à long terme nous manque aujourd’hui. Nous sommes confrontés à de grandes questions – mouvements migratoires, changement climatique… – mais n’avons aucune réponse à apporter qui soit à la hauteur de ces défis. D’où la tentation du retour en arrière, des vieilles rengaines, comme aux États-Unis qui vivent actuellement une période de régression terrible : « KEEP THEM OUT! », « AMERICA FIRST! ». On voit refleurir des slogans anti-migrants sur ce continent qui a été essentiellement fondé sur l’immigration. Dans l’opéra de Moussorgski, Boris a une vision. Il propose des solutions concrètes. Mais il commet une erreur en croyant pouvoir gouverner depuis son bureau au Kremlin. D’où sa rupture avec le peuple.

J. V. : Ce malentendu est d’ailleurs historique. Le tsar Boris Godounov a été le premier tsar élu, il a voulu réformer le pays, il a fondé la première université, changé le système de soins russe… Mais on sent que le peuple a mal perçu sa politique. Dans l’opéra, c’est le grand thème de son monologue à l’acte II :

Dieu a envoyé sur notre terre la famine, le peuple s’est mis à gémir, écrasé sous le poids des souffrances. J’ai ordonné de faire ouvrir à tous les greniers, de l’or leur a été distribué, je leur ai trouvé du travail. Furieux, ils m’ont maudit ! L’incendie a détruit leurs maisons et le vent a emporté leurs pauvres masures. J’ai fait construire pour eux de nouvelles habitations, je leur ai donné des vêtements ; je les ai réchauffés, secourus, ils m’ont reproché l’incendie. Voilà le jugement de la populace !

I. van H. : Dès lors qu’il accède au trône, cette chute est fatale, comme programmée : c’est tout le sujet du rêve que fait Grigori à l’acte II. Il gravit les marches d’un escalier du haut duquel il aperçoit Moscou. Tout en bas, le peuple le montre du doigt et se moque de lui. Il finit par tomber. Que signifie ce songe ? Ne concentre-t-il pas toute la tragédie du pouvoir ? Cette rupture consommée entre Boris et le peuple fait le lit du populisme et des chimères politiques qui s’incarnent dans le personnage du faux Dimitri, l’usurpateur…

J. V. : Oui, tout le monde sait que le vrai Dimitri est mort puisque son cadavre a été exposé. Pourtant, plutôt que le vrai Boris, le peuple préfère suivre le faux Dimitri qui canalise la colère des laissés-pour-compte. Le populisme consiste précisément à rendre le mensonge plus séduisant que la vérité.

Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans le programme de Boris Godounov

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