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Regards

Verdi, témoin politique de son temps

Mythe et réalités — Par Charlotte Ginot-Slacik

Parler de Verdi, pour nous autres Italiens, c’est comme parler du père. Massimo Mila, 1951

Comment l’engagement politique de Verdi transparaît-il dans son œuvre ? Comment la vision du monde du compositeur s’enracine-t-elle dans une œuvre aussi sombre et fataliste que La Force du destin, ou dans cet opéra-monde qu’est Don Carlos. La musicologue Charlotte Ginot-Slacik s’est penchée sur la question, explorant ces chemins de traverse entre la musique et l’Histoire.  


Le personnage de Leonora, une « référence non seulement sentimentale mais de libération sociale, un catalyseur (…) une tradition théâtrale où la femme représente la rupture, la lutte, l’émancipation. » Ainsi le compositeur Luigi Nono évoque-t-il La Force du destin en 1975. Cette analyse marxiste traduit la réception politique de Verdi. Les mots de Nono s’accordent aux images de Luchino Visconti qui, de Senso (1954) au Guépard (1963), lient indéfectiblement le compositeur au processus du Risorgimento. Elle est renforcée par les analyses des musicologues Massimo XXe siècle. Autant de déclinaisons du politique où l’engagement de Verdi apparaît rétrospectivement comme un geste prémonitoire pour des artistes italiens investis dans la rénovation d’une société durablement éprouvée par le fascisme (1922-1944).
Et pourtant… Le politique selon Verdi échappe aux analyses linéaires rapides. Il est du politique dans Simon Boccanegra (1857-1881) par l’évocation de la figure idéale du monarque que constitue l’ancien corsaire devenu doge de Venise. Il est du politique encore dans l’évocation des entités nationales opprimées (le célèbre « Va pensiero » de Nabucco, « O signore dal tetto natio » dans I Lombardi), des Hébreux sous le joug égyptien aux Indiens révoltés contre les Espagnols… Il est du politique enfin dans l’évocation complexe des rapports entre l’Église et l’État de Don Carlos. Un tel ensemble suffit-il à justifier le « mythe Verdi » qui fit du compositeur le catalyseur des aspirations nationales ? Rien n’est moins évident.
Lorsque débute la genèse de La Force du destin, les sympathies patriotiques de Verdi ne sont plus un mystère. « Si j’avais pu, j’aurais aimé être comme toi un soldat bien ordinaire, mais je ne puis être qu’un tribun », écrit-il à son librettiste Piave en mars 1848, lors des grandes journées insurrectionnelles de Milan. Il s’est pourtant bien gardé de monter sur les barricades – là où Richard Wagner est condamné à mort par contumace pour sa participation au soulèvement de Dresde.
De 1848 à 1860, le compositeur n’a pas joué un rôle de premier plan dans la lente unification italienne, quoiqu’en dise le célèbre acrostiche Viva VERdI (Viva Vittorio Emanuele Re d’Italia). Plus qu’une identification de Verdi à l’unité du pays, ces mots traduisent d’abord l’idée qu’en Italie, l’opéra demeure l’art des aspirations nationales. Dès 1828, Heinrich Heine note que « Cette pauvre Italie asservie n’a pas le droit à la parole et ne peut faire connaître les sentiments de son cœur que par la musique. » L’association des scènes d’opéra au patriotisme n’est d’ailleurs pas propre à Verdi ; elle émerge dès l’époque de Rossini et de Bellini. Ainsi Norma (1831) décrit la lutte du peuple gaulois pour se débarrasser de l’envahisseur venu de Rome : « Ah, sous le joug indigne du Tibre, je frémis moi aussi et désire prendre les armes (…). Cachons notre indignation dans nos cœurs, de sorte que Rome la croie éteinte ! Le jour viendra, où elle se réveillera, plus terrible elle brûlera ». Et tandis que Bellini appelle à la révolte, Verdi compose à la même époque une cantate en l’honneur de l’empereur d’Autriche Ferdinand Ier…
En 1859 pourtant, le contexte politique a changé. Incarnée par la figure charismatique de Cavour, l’unité nationale voit enfin Verdi s’engager en politique. En juin, le compositeur a lancé une souscription destinée à soutenir les blessés de la guerre contre l’Autriche. « Les victoires remportées jusqu'à maintenant par nos valeureux frères ne l'ont pas été sans beaucoup de sang répandu, et donc pas sans causer la douleur suprême de milliers de familles ! À des moments pareils, tous ceux qui ont un cœur italien doivent supporter, en fonction de leurs propres moyens, la cause pour laquelle on se bat. » La guerre se termine sur un compromis : les Autrichiens conservent la Vénétie mais de nombreuses provinces de la péninsule peuvent se prononcer en faveur d’un rattachement au Piémont de Victor-Emmanuel. Verdi se désole : « Où est-elle donc cette indépendance de l’Italie qu’on nous avait promise ? Que signifiait la proclamation de Milan ? Que la Vénétie n’est pas l’Italie ? Un tel résultat après tant de victoires ! Tant de sang pour rien ! C’est à devenir fou ! ».
Fasciné par Camillo Paolo Filippo Benso, comte de Cavour, qu’il rencontre alors, il se laisse convaincre de s’engager auprès du nouveau gouvernement. Il est élu député et abandonne pour un temps la musique signant l’une de ses lettres : « Un député de l’Italie centrale qui pendant de nombreuses années a fait le couillon en écrivant des notes de musique… ». Le compositeur manifeste son désir d’écrire un hymne national italien et, l’année de la création de La Force du destin, livre un Inno delle nazioni, sur un texte du librettiste Arrigo Boito, qui célèbre la gloire retrouvée de l’Italie dans le concert des nations européennes.
Le 6 juin 1861, Cavour meurt à Turin ; le 26 octobre, le royaume d’Italie est proclamé. Le 10 novembre 1862, La Force du destin est créée à Saint-Pétersbourg. Verdi se détache du politique. Au reste, sa contribution à la vie nationale se résume à une proposition avortée de réorganisation des opéras et des conservatoires. « L’Italie est faite, reste à faire les Italiens » (Massimo d’Azeglio). En 1867, Don Carlos dresse un tableau désenchanté de l’exercice du pouvoir : les ambitions politiques de Philippe II se heurtent au dogmatisme religieux de son inquisiteur. Figure dévoratrice, capable de condamner à mort son propre fils, l’empereur apparaît dans le même temps comme un souverain accablé par la solitude du pouvoir.
Verdi, « père » de l’Italie moderne ? Par-delà le mythe rassurant érigé par le siècle suivant, son œuvre témoigne incontestablement des contradictions politiques d’une Italie en gestation.

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