Regards

Verdi à nu

Don Carlos à l’Opéra Bastille — Par Oriane Jeancourt-Galignani

Don Carlos en français, et en version intégrale, c’est un évènement de l’Opéra Bastille. Philippe Jordan à la direction musicale, Krzysztof Warlikowski à la mise en scène, et une distribution superbe, Jonas Kauffmann notamment en Don Carlos, font naître un nouveau Verdi.

Don Carlos, un opéra italien ? Les choses ne seront plus si simples. Sur la scène de la Bastille, vous allez voir, et n’allez pas voir Don Carlos. Ce qui s’y joue, dans un décor grenat, brun et mouvant, n’a plus eu lieu depuis le XIXe siècle : un Don Carlos en français, en cinq actes et plus de quatre heures de représentation. Un Don Carlos moins chevaleresque qu’existentiel, un opéra qui s’ouvre sur l’amour de deux jeunes gens, Carlos et Elisabeth, que la meule tragique écrasera avec méthode et sadisme. Verdi livrait en 1866 cette version à l’Opéra de Paris. L’auteur acclamé de La Traviata vivait alors en France, mais suivait de très près l’unification de l’Italie, le chaos, le désir de pouvoir, la puissance révolutionnaire, le surgissement de jeunes figures héroïques, et sacrifiées. Il aspirait, à l’instar de Rossini et Wagner, à signer une œuvre-monstre, musicalement neuve, à l’aune des métamorphoses de son temps. Il composa ce spectacle d’un homme pris dans la tourmente des mythes, d’un mythe pris dans la tourmente humaine. Pourquoi Don Carlos ? Parce qu’il admirait la pièce de Schiller, sa portée politique ? Don Carlos brille par sa finesse et sa mécanique. Une pièce parfaite, déployée autour du nœud tragique : le père et le fils aiment la même femme, il faudra que l’un des deux meurt. À cet enjeu œdipien, Schiller ajoute la malédiction historique des Habsbourg : Philippe et Carlos sont les fils et petit-fils de Charles Quint, est-il possible de succéder au maître de l’Europe ? Ils sont les ouvriers de la déchéance de l’empire chrétien, quand leur aïeul était l’architecte de sa toute-puissance. Figures viscérales de la chute, destinées à être dévorées, pour qu’apparaisse un monde nouveau. Warlikowski, dans sa mise en scène d’écrans et de pièces en verre glissant sur la scène, fait vivre cette dévoration. Lui qui, l’année dernière, dans Les Français relisait Proust par le prisme de la cruauté et de l’effroi historique, construit des face-à-face cernés d’ombres, des chœurs surgissant sur scène, et un spectre, celui de Charles Quint proche du Hamlet, père des remparts d’Elseneur. Don Carlos, c’est Hamlet et Othello dans une même pièce : le drame du père et du fils, de la vengeance, et de la jalousie. Comme chez Shakespeare, un monstre trône au milieu de la tragédie, ici le mélancolique roi Philippe, l’ogre triste. Et sur les écrans, les êtres humains n’en finissent pas d’être avalés par une bouche de géant…Des images pour accueillir la grandiose musique de Verdi que Philippe Jordan fait entendre en nuances. Le jour où je viens voir le spectacle en répétition, le chef d’orchestre n’a qu’un mot pour le chœur et les chanteurs présents sur scène, « whisper », chuchotement. Et l’on découvre ce que peut-être la magnificence d’un Verdi, chuchoté. Car ce Don Carlos s’avérait aussi une affaire intime pour Verdi : il y est question d’un père qui se découvre une haine du fils, sujet douloureux et obsédant pour le compositeur italien. « Puis-je immoler mon fils au monde, moi chrétien ? » demande Philippe. « Dieu pour nous sauver tous, sacrifia le sien », lui répond l’Inquisiteur.    
© Eléna Bauer / OnP

Verdi hué

Le 21 mars 1867, l’opéra était présenté à l’Opéra de Paris pour la première fois, déjà raccourci de quelques scènes, afin de laisser le temps au public parisien de rentrer chez lui « à des heures décentes ». Verdi se préparait au triomphe, il fut hué. Personne ne reconnut la musique, le charme du compositeur de Rigoletto. Même Berlioz, alors jeune compositeur, ne sut pas saisir l’importance de ce qui se déroulait sous ses yeux. Verdi, blessé, envoya une lettre d’insultes à l’Opéra, abandonna son œuvre, pour en refaire une autre version, devenue célèbre, un Don Carlo raccourci et en italien. Fin de l’histoire ? Oui, pendant un siècle et demi, les choses en restent là. En 1979, sous la houlette de Luc Bondy, le rêve de Verdi renaît de ses cendres, mais pas dans cette version intégrale. A croire donc que la distribution réunie sous la houlette de Jordan, le très attendu Jonas Kauffmann, mais aussi les saisissants Ildar Abdrazakov, (Philippe), Pavel Černoch (Don Carlos, en alternance avec Kauffmann), Ludovic Tézier (Rodrigue) ou Sonya Yoncheva ( Elisabeth), s’attellent donc à une proposition inédite. Cela explique l’intensité avec laquelle Krzysztof Warlikowski évoque son travail, cet après-midi d’octobre, à une semaine de la première, à la terrasse d’un café : « En réalité, nous ne savons pas ce que c’est, Don Carlos. Nous le découvrons tous, moi qui l’ai pourtant mis en scène en italien il y a dix-sept ans, mais aussi les chanteurs qui viennent aujourd’hui répéter et qui se rendent compte que la musique, les proportions des personnages ne sont pas les mêmes. Dans la version italienne, réduite, Carlos est un autre homme. il est plus proche d’Hamlet, plus faible, et plus proche de ce qu’était historiquement Don Carlos, un être épileptique. Je ne veux pas le montrer chevalier, épée à la main. Il n’a pas la force d’un homme politique, il n’a pas la force que Rodrigue lui prête. Je veux que l’on comprenne le désastre humain qu’il représente. Philippe, le père terrible, s’avère bien plus complexe d’ailleurs dans cette version. Il dit, « Je suis un homme », pas seulement un roi. Il s’adresse à Rodrigue en cherchant un ami parce que, dit-il, il est trop seul ».

Cette complexité des personnages, Warlikowski est déterminé à la faire voir comme l’ensemble de l’opéra, dans son intégrité : « C’est une œuvre qui a besoin de se mettre à poil. Je cherche à alterner le monde des masques, et montrer les personnages dans leurs dimensions humaines, et non royales qui ne signifient plus rien pour nous ». Si le metteur en scène se veut le plus fidèle, intransigeant sur l’œuvre, s’il ne s’autorise, contrairement à ce qu’il a pu faire avec Parsifal il y a dix ans sur cette même scène de Bastille, aucune digression de mise en scène, c’est parce qu’il sent dans cette œuvre oubliée, une vérité de Verdi, insoupçonnée jusqu’ici : « Il y a des pièces achevées, des pièces bien faites, et il y en a d’autres, qui dépassent la perfection, et qui cherchent. C’est le cas de cet opéra de Verdi ».

Warlikowski vient de monter un opéra de Schreker à Munich, c’était un événement, puisque Schreker, a été interdit dans les années 30, parce qu’à moitié juif. Il a été oublié pendant cinquante ans. C’était la première fois à Munich que l’on rejouait Schreker depuis 1921. « Dans un sens, Don Carlos a subi le même sort, il n’existait pas jusqu’à aujourd’hui. » Warlikowski a rarement été aussi politique, et sombre. « Ce que nous raconte cet opéra, c’est l’enfer. Philippe entre dans l’enfer et emmène tout le monde avec lui. » résume-t-il. L’enfer est grandiose cet automne.

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