Regards

Une pure présence

Souvenirs d’entretiens avec Patrice Chéreau — Par Anne-Claire Cieutat

Alors qu’est reprise à l’Opéra Bastille De la maison des morts dans la production de Patrice Chéreau, nous avons demandé à Anne-Claire Cieutat, Rédactrice en chef du magazine de cinéma digital Bande à part, d’évoquer ses souvenirs du metteur en scène et réalisateur.

Je me souviens de ma première rencontre avec Patrice Chéreau. C’était à l’occasion de la sortie de Ceux qui m’aiment prendront le train. J’avais une vingtaine d’années, j’étais encore étudiante à Strasbourg et j’écrivais dans une revue culturelle locale, Polystyrène. Comme je lui avais dit que je devais rendre un exposé sur Koltès, qu’il avait côtoyé et mis en scène, il avait tenu à le lire et m’avait donné quelques conseils. Je n’oublierai jamais sa patience et son écoute. Par la suite, je l’ai revu à chacun de ses films, jusqu’à son tout dernier, Persécution.

Rencontrer Patrice Chéreau pour l’interviewer à la sortie de chacun de ses films était une expérience en soi, une source de réjouissance. L’homme avait une façon unique d’écouter son interlocuteur. La manière dont il vous saluait induisait ce qui allait suivre : dans la poignée de main, dans le buste tendu vers vous, comme dans son beau regard droit, quelque chose vous disait que vous alliez partager un instant de vie.

Patrice Chéreau avait toujours un carnet ouvert devant lui et un stylo posé dessus qui vous attendait. Lorsque vous vous exprimiez, en prenant soin d’introduire votre question par un prologue aux mots choisis, il prenait des notes, tel un élève. C’était surprenant et intimidant. Mais pour Patrice Chéreau, tout échange était susceptible de lui apporter un éclairage sur son travail. Vos mots, votre réflexion avaient, à ses yeux, une valeur, et c’est avec humilité qu’il les accueillait et les recueillait sur papier. Il prenait ensuite le temps d’asseoir sa réponse. Sa voix, posée, ses silences, fréquents, disaient quel soin il mettait à trouver la phrase juste en retour. Ainsi en allait-il de nos conversations, toujours fécondes pour tous deux. Car Patrice Chéreau était un homme en quête d’exactitude qui vous transmettait son goût de l’exploration.

Dans Patrice Chéreau, Pascal Greggory, une autre solitude, passionnant documentaire consacré à son travail théâtral, Stéphane Metge filme Chéreau dirigeant Pascal Greggory dans une mise en scène de Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès. Le metteur en scène épouse les mouvements de son acteur, cherche avec lui, inlassablement, le geste, la musicalité, le rythme idoines. Lorsque vous vous entreteniez avec lui de ses films, c’était la même histoire : nous cherchions ensemble, a posteriori, quel chemin il avait voulu emprunter. Patrice Chéreau avait la délicatesse et la grâce de vous embarquer avec lui dans les méandres de sa pensée, comme on convie quelqu’un à partir en voyage. Lui seul procédait ainsi.

Votre lecture: Une pure présence