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Regards

Une œuvre monumentale se réveille

Offenbach chez Hoffmann — Par Jean-Christophe Keck

Qui n'a jamais entendu ou même fredonné le célèbre galop infernal d’Orphée aux Enfers, le non moins célèbre « Feu partout » de La Vie parisienne ou encore ces trois notes entêtantes de la fameuse barcarolle des Contes d’Hoffmann ? Ces thèmes connus de tous appartiennent au patrimoine de l’humanité. N'ont-ils pas été gravés dans le platine et envoyés dans l'espace comme ambassadeur de l’espèce humaine auprès d'hypothétiques populations extra-terrestres...

En plus de chanter, nos amis les Martiens pourront aussi danser. Offenbach n’a-t-il pas inventé le french cancan dans sa Gaîté parisienne ? Eh non ! Justement. Le galop d’Orphée aux enfers n’est pas une brochette de cuisses bleu-blanc-rouge destinée aux cabarets de la Butte mais une danse bachique et volcanique proche du délire. Quant à la Gaîté parisienne, elle ne doit à Offenbach que quelques tournures singulières puisées dans son fonds mélodique, puisqu’il s’agit d’un ballet arrangé par le chef d’orchestre Manuel Rosenthal en… 1938. Musique joyeuse, triste destin. C'est Jean de La Bruyère qui disait qu'en France on n'estime pas les gens qui amusent... Etre réduit à trois tubes dont on n’est quelquefois pas même l’auteur, quand on a composé plus de six cents œuvres parmi lesquelles une solide moisson de merveilles encore inconnues un siècle et demi plus tard…

Les Contes d’Hoffmann, Opéra national de Paris, 2012
Les Contes d’Hoffmann, Opéra national de Paris, 2012 © Ian Patrick/OnP
Plus de cent trente œuvres théâtrales (un grand opéra romantique, Die Rheinnixen, des opéras-comiques, des opéras bouffes, des opérettes, de la musique de scène), quelques oratorios, cantates, mais aussi des œuvres concertantes pour son propre instrument, le violoncelle (dont un immense concerto dit « militaire »), maintes pages symphoniques, sacrées, de chambre, de danse, des mélodies, des œuvres pédagogiques... Bien que la situation ait évolué depuis deux décennies, un grand nombre de ces ouvrages sont encore inédits, ou attendent une publication fidèle. Etouffée depuis de nombreuses années sous des arrangements vulgaires, tantôt boursouflés tantôt squelettiques, l’œuvre d’Offenbach retrouve sa véritable dimension lorsqu’on la restitue à sa vérité musicale et dramatique. C'est avant tout à cela qu’aspirent les travaux musicologiques en cours : rendre au compositeur son vrai visage.

Comment qualifier la musique d’Offenbach ? Elle est en fait le fruit d’une vaste culture et d’une admiration précoce pour les grands maîtres, Mozart, Beethoven, Schubert ou Weber, sur l’enseignement apporté par son maître Fromental Halévy, le père de La Juive, sur ses racines rhénanes et judaïques, enfin sur des apports parfois très modernes et totalement personnels. Couplets d’un classicisme idéal et d’une candeur « mozartienne », humour saignant, passions romantiques, orchestre inventif (réalisé par lui-même et non par quelque sbire nonobstant une légende tenace), harmonie savante : rien ne lui paraît étranger. Le discours lui-même est fondé sur un art très singulier du « contraste naturel », à la fois évident et surprenant, qui mêle bouffonnerie et mélancolie, tendresse et provocation, rigueur et sauvagerie, étude de caractère et danse, avec une dextérité proprement unique.  

Les Contes d'Hoffmann - Les oiseaux dans la charmille (air d'Olympia)

Sa méthode de travail nous est maintenant familière : en premier lieu, Offenbach note les nombreuses mélodies que lui inspire le livret sur de grands cahiers dont il ne se sépare jamais - certaines ébauches presque illisibles ont même été notées dans sa calèche, où il s’était fait installer une table. Il lui arrive aussi souvent de porter directement des annotations (musicales ou littéraires) sur les manuscrits de ses librettistes. La correspondance avec ses derniers nous livre bien des secrets quant à sa manière de guider ses collaborateurs. Collaboration étroite jusqu’à devenir parfois envahissante et autoritaire... Prenant ensuite un feuillet de papier à musique destiné à recevoir l’instrumentation, il note d’abord au centre les parties vocales, puis ajoute sur les deux lignes du bas un accompagnement de piano, parfois restreint, parfois très développé. Enfin, dès qu’il a acquis la certitude que la pièce sera donnée, il se met à orchestrer. Pour gagner du temps, il emploie également un système codifié, facile à comprendre avec un peu d’expérience. Tout au long des répétitions, il modifie ou supprime certains vers, certains passages, voire des numéros entiers, selon ses intuitions de dramaturge ou les requêtes du Bureau de la censure parisienne. On sait que la façon d'orchestrer d'Offenbach tenait du prodige puisqu'il arrivait à mener de front cette tâche en recevant ses collaborateurs dans son salon et en parlant avec eux de tout autre chose, alors que sa plume continuait à remplir les portées de ses fameuses pattes de mouches.

Les Contes d’Hoffmann, Opéra national de Paris, 2012
Les Contes d’Hoffmann, Opéra national de Paris, 2012 © Ian Patrick/OnP

L’effectif minimum employé par Offenbach dans son premier théâtre des Bouffes-Parisiens est de seize musiciens, et ne concerne que les dix premières œuvres créées en ces lieux entre juin et décembre 1855. Il s’agit d’une formation « Mozart » très réduite. Rapidement, Offenbach pourra profiter d’une fosse d’orchestre plus grande (dès qu’il sera installé passage Choiseul en décembre 1855) qui pourra recevoir une trentaine d’instrumentistes. Il existe généralement deux grands types d’orchestration pour les œuvres théâtrales d’Offenbach. Le premier, présenté plus haut, est celui destiné à la quasi-totalité de ses ouvrages joués en France avant 1874, et à quelques ouvrages postérieurs. Mais le compositeur sait s’adapter aux moyens que lui offrent les théâtres et n’hésite pas à enrichir son orchestre s’il en a la possibilité. Pour les ouvrages plus consistants, comme les œuvres composées pour l’Opéra-Comique, les ballets, et surtout les féeries et autres grands spectacles donnés au Théâtre de la Gaîté à partir de 1874, Offenbach amplifie sa formation orchestrale. Il en est de même pour les versions viennoises de la plupart de ses œuvres. N’a-t-il pas un jour déclaré : « J’écris ma musique pour Paris, mais c’est à Vienne que je l’entends jouer » ?

Imaginer encore qu'Offenbach aurait produit à la fin de sa vie un seul et unique opera seria, Les Contes d'Hoffmann, comme pour s'excuser de n'avoir été que le bouffon et l'amuseur du Second-Empire tient à la fois de la légende et de la calomnie. C’est ignorer Les Fées du Rhin, La Haine (pour une pièce de Victorien Sardou), Fantasio, entre autres chefs-d’œuvre on ne peut plus sérieux. C’est ignorer tout ce que La Belle Hélène contient de cinglant, La Périchole de poignant, La Grande-Duchesse de cruel… La légende résiste mais l’histoire progresse. Un Offenbach autrement complexe et imprévisible que celui dont s’amusaient nos aïeux a commencé son grand retour. Rien ne semble devoir l'arrêter, pour notre plus grand plaisir.    

Jean-Christophe Keck

Dirigeant depuis 1999 l’édition monumentale de l’œuvre d’Offenbach (OEK Boosey & Hawkes), Jean-Christophe Keck est reconnu comme le musicologue spécialiste du compositeur. Chef d'orchestre, il a dirigé et enregistré de nombreuses œuvres. Producteur à France Musique, il est aujourd’hui directeur musical de l’Orchestre de Chambre des Hautes-Alpes, ainsi que du Festival lyrique des Châteaux de Bruniquel. Le Festival de Radio France et Montpellier a créé plusieurs de ses éditions : Les Fées du Rhin (2003), La Haine (2009), Fantasio (2015) pour lesquelles il était parallèlement conseiller musical.

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