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Rencontres

Une musique dans la peau

Rencontre avec Georges-Elie Octors et Tom De Cock — Par Solène Souriau

Actuellement à l'affiche à l'Opéra Bastille, la pièce d'Anne Teresa De Keersmaeker Drumming Live fait vibrer les danseurs de la compagnie au son des percussions enivrantes de l'Ensemble Ictus. Une heure sans interruption de performance endiablée où sont rassemblés sur scène danseurs et musiciens autour d'un même élan : le pur plaisir de jouer. 


Entretien avec Georges-Elie Octors
Directeur musical et percussionniste de l’Ensemble Ictus


Quel est votre premier souvenir de Drumming ?

Georges-Elie Octors : J’ai découvert cette pièce peu de temps après sa création en 1971. À l’époque, l'écriture musicale contemporaine avait atteint un degré d'hyper-sophistication musicale et ce vent qui venait des États-Unis m’a paru tout à fait neuf et rafraîchissant. Drumming est une réussite totale, une pièce parfaitement écrite pour les percussions, intransposable pour d'autres instruments. Je la classe parmi les chefs-d’œuvre absolus de Steve Reich avec Music for 18 musicians et Tehillim.


Pourquoi avoir choisi de faire Drumming Live en 2001 après avoir créé Drumming en 1998 ?

La proposition est venue d’Anne Teresa De Keersmaeker. Pour un spectacle chorégraphique avec musique « live », il n’y a pas mieux que cette pièce car elle est particulièrement physique. Une physicalité qui vient des percussionnistes eux-mêmes et qui peut parfois mobiliser le regard du spectateur. Notre performance entre en symbiose avec celle des danseurs, chaque changement étant synchronisé au chronomètre pour ne pas déstabiliser la chorégraphie et aussi les éclairages.


Quels sont les avantages de la musique en direct ?

Avec de la musique enregistrée, les conditions ne sont pas toujours optimales sur le plateau. Alors que, lorsque les musiciens sont sur scène, les danseurs bénéficient directement de leur présence physique et de toutes les petites nuances d'interprétation qui caractérisent chaque représentation. Il y a une communication d’énergie qui est incontestable. Du fond de la scène, nous avons l’impression de « faire danser » les danseurs. La quatrième partie qui est une véritable transe illustre exactement ce sentiment : plus nous dégageons de l’énergie et plus nous les portons loin. Il est rare dans le répertoire contemporain de trouver une musique dont la pulsation implique autant le désir de bouger.

Daniel Stokes, Jérémy-Loup Quer, Miho Fujii, Sofia Rosolini et l’Ensemble Ictus
Daniel Stokes, Jérémy-Loup Quer, Miho Fujii, Sofia Rosolini et l’Ensemble Ictus © Agathe Poupeney / OnP

La pièce est-elle aussi éprouvante qu’elle l’est pour les danseurs ?

Ce serait mentir que de dire que c’est toujours une épreuve. Cependant, jouer cette pièce reste dangereux car elle demande une concentration collective extrême. Un moment d’inattention peut avoir des conséquences catastrophiques et faire vaciller tout l’édifice. Avec le temps, les difficultés de l’exécution se sont estompées. Aujourd’hui, il nous reste essentiellement le pur plaisir de jouer qui est réel, puissant et intarissable.


À quel point la chorégraphie influence-t-elle vos partis pris musicaux ?

Nous avons toujours été vers ce qui était le plus porteur pour la danse. Par exemple dans la première partie nous prenons un tempo plus rapide que dans la deuxième pour créer un contraste qui permet aux danseurs de mieux rebondir. Pourtant, dans la partition, les deux parties sont écrites dans le même tempo. Ces modifications sont le résultat d’une vraie maturité qui s’est développée au fil des représentations et qui n’est possible qu’avec le temps. Le grand privilège pour nous, c’est d’avoir pu jouer cette pièce aussi souvent devant un public, principalement grâce à cette production de la compagnie Rosas.


Vous signez la direction musicale de la pièce mais vous en êtes également un des exécutants. Comment conciliez-vous les deux ?

J’ai une responsabilité officielle en tant que Directeur musical de l’Ensemble Ictus mais dans ce cas précis, il s’agit surtout d’un travail collectif. Dès l’instant où je joue, je dépends des autres musiciens et il m’est plus difficile d’avoir une vision globale de l’exécution. Chaque musicien peut donc exprimer son avis et beaucoup de choix se font en collaboration. Drumming est un peu à l’image de l’Ensemble : une collaboration équilibrée où les responsabilités sont partagées. C’est un peu le secret de notre alchimie et la raison pour laquelle Ictus est toujours constitué des mêmes musiciens depuis sa création en 1993.


Sofia Rosolini, Miho Fujii et l’Ensemble Ictus
Sofia Rosolini, Miho Fujii et l’Ensemble Ictus © Agathe Poupeney / OnP

Entretien avec Tom De Cock
Conseiller artistique et percussionniste de l’Ensemble Ictus


Selon vous, quelles sont les principales différences entre une pièce représentée avec musique enregistrée et une en « live » ?

Tom De Cock : Au niveau du timing, rien ne change car nous respectons scrupuleusement les durées de l’enregistrement. La grande différence vient de l’énergie que nous insufflons aux danseurs. L’impulsion et les vibrations générées par les percussions entraînent les danseurs. Notre position à l’arrière-scène dans la scénographie de Jan Versweyveld fait naître le son du lointain qui, comme une vague d’air, vient envelopper les danseurs. La performance physique des musiciens joue aussi et le spectacle vit ainsi beaucoup plus.


Anne Teresa De Keersmaeker qualifie cette pièce d’ « invitation à la danse ». Pourquoi ?

La nature de la musique répétitive mais aussi les rythmes qui sont directement inspirés des rythmes africains font de Drumming une pièce idéale pour la danse. À ces rythmes s’ajoutent une superposition d’instruments, des polyrythmies ainsi que la technique de déphasage qui complexifient la partition et ajoutent des couches psychoacoustiques. Les timbres superposés donnent des effets presqu’hallucinatoires. Dans le troisième mouvement, par exemple, on peut entendre une rumeur très basse venant des glockenspiels lorsqu'ils sont joués très vite. On peut même parfois entendre des instruments et des voix qui ne sont pas sur scène. Ces couches-là, plus élaborées, sont propices à la chorégraphie et font que le matériau se renouvelle sans cesse.


Le phasing (déphasage en français) dont vous parlez, technique inventée par Steve Reich et très utilisée par les compositeurs minimalistes dans les années 70 et 80, est au cœur de Drumming. Quelle place occupe cette pièce dans la carrière du compositeur ?

Par la radicalité du matériau musical - Drumming repose sur un seul et unique motif rythmico-mélodique -, elle occupe une place primordiale dans le répertoire de Steve Reich mais aussi dans l’histoire de la musique contemporaine. Surtout à l’époque de sa création où il n’y avait encore rien d’aussi inédit.


Adrien Couvez, Daniel Stokes, Juliette Hilaire et l’Ensemble Ictus
Adrien Couvez, Daniel Stokes, Juliette Hilaire et l’Ensemble Ictus © Agathe Poupeney / OnP

Votre présence scénique est-elle, elle aussi, chorégraphiée ?

Nos déplacements dans l’espace sont extrêmement codés, nos entrées et sorties sont toutes précisément organisées. Nous rentrons et sortons toujours de la même manière. Anne Teresa De Keermaker a voulu rendre visible la structure musicale et son évolution. Ce n’est pas parce que nous sommes musiciens que nous ne sommes pas conscients de nos corps. Nous cherchons toujours à donner du sens à nos mouvements.


Vous jouez cette pièce avec Rosas depuis 2007. Avez-vous perçu des évolutions au fil des années ?

Aujourd’hui, lorsque j’interprète la pièce, je ne réfléchis plus. Je l’ai dans la peau. Cependant, elle reste difficile car elle requiert une concentration totale. La pièce détient une force vitale qui semble partir de ses racines tribales empruntées à la musique balinaise pour devenir une musique tout à fait originale. Grâce en partie à Georges-Elie Octors qui cherche toujours à retrouver l’attention première des musiciens, nous restons créatifs. La force de notre interprétation se trouve dans notre manière d’appréhender à chaque fois la partition comme un défi.


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