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Théma - Les Troyens

Regards

Une histoire des Troyens

Épisode 2 — Par Charles Alexandre Creton

Suite de l’épopée de la composition des Troyens : après avoir vu comment cet opéra avait permis à Berlioz de se libérer (enfin) des contingences matérielles pour embrasser la vie d’artiste, nous vous proposons de vous pencher sur un autre aspect de l’œuvre : la relation du compositeur à Shakespeare ou, selon ses propres mots, pourquoi Les Troyens est « un grand opéra dans un système shakespearien dont le deuxième et le quatrième livre de l’Énéide seraient le sujet. »


Naissance de l’émotion épique

Transformer l’émotion ressentie à la lecture de L’Énéide en une véritable œuvre d’art, tel est l’enjeu de la composition des Troyens pour Berlioz. Dans ses Mémoires, Berlioz rend compte de sa passion de jeune lecteur pour le poème de Virgile. Au-delà d’un simple souvenir d’enfance, cette écriture de soi pose les jalons de son grand opéra. Il offre les prémices d’une traduction de L’Énéide qui témoigne à la fois de sa maîtrise du poème latin et de son extrême sensibilité :

« Combien de fois, expliquant devant mon père le quatrième livre de L'Énéide, n'ai-je pas senti ma poitrine se gonfler, ma voix s'altérer et se briser !... Un jour, déjà troublé par le début de ma traduction orale du vers :

At regina gravi jamdudum saucia cura,

J’arrivai tant bien que mal à la péripétie du drame; mais lorsque j’en fus à la scène où Didon expire sur son bûcher, entourée des présents que lui fit Énée, des armes du perfide en versant sur ce lit, hélas ! bien connu, les flots de son sang courroucé; obligé que j’étais de répéter les expressions désespérées de la mourante, trois fois se levant appuyée sur son coude et trois fois retombant, de décrire sa blessure et son mortel amour frémissant au fond de sa poitrine, et les cris de sa sœur, de sa nourrice, de ses femmes éperdues, et cette agonie pénible dont les dieux mêmes émus envoient Iris abréger la durée, les lèvres me tremblèrent, les paroles en sortaient à peine et inintelligibles1»

Ce qui semble a priori un souvenir vivant de lecture est en fait un début de traduction de L’Énéide et devient l’antichambre de la composition des Troyens. L’écriture de soi permet de nouveau à Berlioz de fusionner avec son sujet comme le montrent les expressions directement traduites de l’œuvre de Virgile et qui soulignent le trouble du jeune Hector plus intensément encore que l’agonie de la reine de Carthage.
Lettre d'Hector Berlioz à Humbert Ferrand, 5 novembre 1863. Manuscrit autographe
Lettre d'Hector Berlioz à Humbert Ferrand, 5 novembre 1863. Manuscrit autographe © BnF

Pour retranscrire avec justesse son émotion juvénile, Berlioz doit traduire avec la même fidélité le texte de Virgile. La critique a vu en son sens aigu de la traduction une œuvre d’écolier : « En ce temps-là, le mauvais génie de Berlioz dit à Berlioz : Tu me copieras cinq mille vers de L’Énéide, pour t’apprendre à faire un libretto ! - Et voilà comment il nous a donné un pensum pour un opéra2». Pourtant, loin d’être une simple version de khâgneux, le livret des Troyens est un véritable tour de force poétique qui permet d’allier l’épique au dramatique. Cette volonté de renouer avec la dimension dramatique de l’épopée s’observe dans certains choix de traduction comme au deuxième acte lors de l’intervention de l’ombre d’Hector : « Ah !… fuis, fils de Vénus! L’ennemi tient nos murs3», traduction de « Heu fuge, nate dea, teque his, ait, eripe flammis, // Hostis habet muros.4» Si Berlioz ne rend pas compte de l’ensemble du vers, il semble traduire avec plus de justesse que ses contemporains certaines expressions comme « hostis habet muros » que Félix Lemaistre traduit en 1859 dans la seconde édition de sa traduction de L’Énéide par « L’ennemi est dans nos murs.5» Verbe d’action du sujet « hostis », l’ennemi, le verbe « habeo » reprend chez Berlioz une connotation épique liée à l’idée de bataille qui lui permet de dramatiser l’action. Cette nuance dans la traduction permet également à Berlioz d’introduire l’irrémédiable pas de la marche troyenne vers sa destinée. L’état de siège ne lui laisse guère d’autre solution que la fuite pour s’installer en Italie.

Première représentation, au Théâtre-Lyrique, de l'opéra
Première représentation, au Théâtre-Lyrique, de l'opéra "les Troyens " (La mort de Didon). Estampe [s.d.] © BnF
« Virgile shakespearianisé »

Si Virgile incarne pour Berlioz la passion épique de l’enfance, Shakespeare est synonyme chez le compositeur des bouleversements les plus importants de sa carrière. On ne saurait dire en lisant le vingt-huitième chapitre de ses Mémoires si Berlioz s’est épris de Harriet Smithson ou de Shakespeare lui-même lorsqu’il se rend à l’Odéon pour découvrir Hamlet et Roméo et Juliette en langue originale. Le dramaturge élisabéthain devient un modèle de création dramatique pour le compositeur de symphonies qui parle alors des Troyens comme « d’un grand opéra dans un système shakespearien ». Le compositeur mobilise tout ce qui, dans la tragédie shakespearienne, allait à l’encontre des règles de bienséance et de vraisemblance de la tragédie classique. C’est ainsi qu’au climax du tragique, alors que Didon est prête à se donner la mort, Berlioz introduit le duo grotesque de deux sentinelles troyennes (« Par Bacchus ! Ils sont fous avec leur Italie ! »). Berlioz reprend les plaintes tragiques des femmes troyennes sur la longueur du voyage (cinquième chant de L’Énéide) pour en faire un duo de lamentations bachiques, offrant une respiration comique avant le retour au drame. Sous la plume de Berlioz, Virgile et Shakespeare deviennent contemporains. C’est ainsi que naît le célèbre duo entre Didon et Énée « Nuit d’ivresse et d’extase infinie » : « Je viens d’achever le duo du IVè acte, c’est une scène que j’ai volée à Shakespeare dans Les Marchands de Venise, et je l’ai virgilianisée. Ces délicieux radotages d’amour entre Jessica et Lorenzo manquaient à Virgile. Shakespeare a fait la scène, je la lui ai reprise et je tâche de les fondre toutes deux ensembles.6 »

Plus romantique qu’il n’y paraît à l’écoute de son œuvre, Berlioz cherche à faire du grand opéra la forme d’une émotion primaire. Son « chagrin virgilien7 », chargé de la force du coup de foudre shakespearien est une émotion hybride qui anime tant l’écriture que la réception des Troyens. En « mettant au pillage Virgile et Shakespeare » qui deviennent pour lui deux chanteurs8, Berlioz trouve la voix qui lui permet de s’accomplir dans le genre du grand opéra.

1. Hector Berlioz: Mémoires, « Chapitre II » éditions Symétrie 2014 p.37

2. Firmin Gillot (graveur) dans La vie parisienne en 1863
3. Hector Berlioz, Les Troyens: Acte II, premier tableau n°12
4. Virgile, L’Énéide, Chant II v-689-690
5. Œuvres de Virgile traduction française de la collection Panckouke par M. Félix Lemaistre. Tome 1. Garnier Frères, libraires-et éditeurs. 1859 p.
6. Berlioz à Ernest Legouvé, vers le 10 juin 1856, Correspondance générale, vol. V
7. Hector Berlioz, Mémoires, « Chapitre II » éditions Symétrie 2014 p.37
8. « Il est singulier qu’il soit intervenu, lui le poète du Nord, dans le chef-d’œuvre du poète Romain. […] Quels chanteurs ces deux !!!… » Hector Berlioz à Ernest Legouvé, 10 juin 1856, Correspondance générale, vol.5

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