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Rencontres

Une histoire de duo et de dualité

Rencontre avec les interprètes de la création du Faun — Par Elsa Vinet

Créé en 2009 par Daisy Phillips et James O’Hara à l’occasion des célébrations du centenaire des Ballets Russes, Faun de Sidi Larbi Cherkaoui est entré au répertoire du Ballet de l’Opéra en septembre 2017. Ce duo, concentré de virtuosité artistique et technique, revient à l’affiche au Palais Garnier dans le cadre d’un programme qui met à l’honneur la danse contemporaine. Juliette Hilaire et Marc Moreau nous font part de leurs impressions sur la complexité de ce pas de deux et leur bonheur de pouvoir le danser à nouveau.    

Juliette Hilaire dans Faun
Juliette Hilaire dans Faun © Julien Benhamou / OnP

Juliette Hilaire

« Marc et moi avons dansé Faun pour la première fois en septembre 2017, à l’occasion du Gala d’ouverture de la saison. Nous avons ensuite eu la chance de le danser de nouveau lors de la tournée à Novosibirsk en juillet dernier, et cette reprise en février sera la première d’une longue série de représentations. Cette pièce nous a demandé énormément de travail car elle présente de grandes difficultés techniques et les deux danseurs qui ont créé la pièce en 2009 à Londres, James O’Hara et Daisy Phillips, ont des facultés physiques extraordinaires. Nous avions déjà touché au travail de Sidi Larbi Cherkaoui avec Boléro et Iolanta / Casse-Noisette, mais ce pas de deux est plus acrobatique. Il requiert une souplesse particulière qui donne ce côté étrange aux mouvements, mais il y a aussi un travail de bras et un travail au sol qu’on n’a pas l’habitude de faire de manière aussi poussée. Notre « ADN classique » nous amène à être plutôt dans l’élévation, tout en légèreté. Certes, on aborde aussi le travail de chorégraphes contemporains, comme Mats Ek par exemple, où il y a beaucoup de grands pliés ; mais pour Faun, le travail était encore plus extrême dans le rapport au sol et à la souplesse. C’était aussi un véritable travail de partenariat. Je crois que Sidi Larbi Cherkaoui avait cette volonté d’utiliser deux corps. Le danseur porte davantage mais beaucoup de choses se font à deux et c’est intéressant à explorer. En tant que danseuse, on ne sait pas porter, ou même simplement tenir pour utiliser le poids de l’autre, faire contrepoids. C’a été un travail aussi intéressant que compliqué, mais Daisy et James nous ont accompagnés tout au long de la transmission.

Une fois les difficultés maîtrisées, ce pas de deux est un bonheur à danser. Il se crée une relation avec le Faune, avec Marc, que je n’ai jamais vécue jusqu’à présent. On n’est ni dans un schéma d’humain à humain, ni de prince à princesse comme dans bien des ballets classiques, ou même d’homme à femme. Dans le contemporain, on trouve souvent cette notion de couple ; là c’est un couple, mais sans en être un, on ne sait pas exactement ce qu’il en est, mais on sent une interaction forte. Les sentiments sont là sans être totalement lisibles, c’est très subtil. Il y a de la tendresse, de l’incompréhension, de la peur aussi. On ne sait pas exactement dans quelle zone on se situe, entre l’humain et l’animal, avec cette projection de la forêt en arrière-plan. Je trouve que c’est une vision du Faune différente de ce qu’on a vu auparavant, aussi bien dans la version de Nijinski que dans celle de Robbins. Il se crée un rapport à l’autre d’une grande délicatesse, on doit faire confiance et la coordination est par conséquent importante. Le Faune et la Nymphe sont dans deux énergies différentes au début, puis se rapprochent au fil de la chorégraphie. Le solo du Faune a dès le début quelque chose de très animal, alors que celui de la Nymphe se distingue par un autre langage chorégraphique : les mouvements sont plus retenus, les postures plus architecturales, ce qui n’empêche pas des positions parfois extrêmes. Je ne sais pas si c’est plus humain, mais c’est en tout cas plus végétal. Les jambes s’étendent comme des racines, les mains comme des branches, et le costume lui-même peut suggérer les nœuds d’un arbre, avec cet amas de matière au centre du buste. On voit nettement cette différence dès la première rencontre : le Faune, mi-homme mi-animal, est beaucoup plus près du sol, on sentirait presque les poils qui recouvrent son corps, tandis que la Nymphe reste debout, droite, comme aux aguets.

La différence d’énergies est aussi amenée par les ruptures musicales : la première intervention de Nitin Shawney correspond à la première apparition de la Nymphe et inscrit le personnage dans une féminité claire au niveau sonore. Cette partie amène quelque chose de léger et de lumineux. À la seconde rupture musicale, le Faune et la Nymphe ont déjà dansé ensemble et il s’agit alors d’un moment de dualité au sein du pas de deux. Après leur découverte mutuelle, mêlée d’incompréhension et de curiosité, ils ne sont pas encore en osmose et il y a un moment où les deux forces, les deux caractères s’entrechoquent un peu. L’ajout musical de Nitin Shawney introduit une certaine rugosité. Je ne sais pas si on peut aller jusqu’à parler de combativité, mais il y a quelque chose de l’ordre de la confrontation, avant de revenir à la musique de Debussy, si belle et si légère, dans une danse plus apaisée. Peut-être ont-ils dû en passer par là pour être vraiment en phase l’un avec l’autre.

Cette pièce n’est pas longue, mais c’est un bijou et Aurélie Dupont nous a accordé une grande marque de confiance et une véritable chance en nous confiant ces rôles alors que nous n’étions pas solistes, et qui plus est pour un événement aussi important que le Gala. »    
Marc Moreau dans Faun
Marc Moreau dans Faun © Julien Benhamou / OnP

Marc Moreau

« Danser Faun était un projet qui me tenait à cœur depuis plusieurs années. J’avais découvert ce pas de deux au moment de sa création, en 2009 ; ç’avait été une révélation, et cette chorégraphie est toujours restée dans un coin de ma tête. Tout avait l’air si organique, si facile… Je me suis finalement rendu compte plus tard que c’était la chorégraphie la plus dure que j’aie eu à interpréter, en termes d’investissements physique et psychologique. Et pourtant, j’ai eu la chance de toucher à beaucoup de styles et de répertoires différents. Quand on a commencé à travailler sur Faun avec Juliette, on était déjà en plein travail d’apprentissage du Boléro de Sidi Larbi Cherkaoui, on baignait donc dans son langage chorégraphique, même si Faun pousse la gestuelle encore plus loin, aux limites de la contorsion et de la gymnastique. Au fur et à mesure qu’on apprenait la chorégraphie, elle se révélait extrêmement complexe, et cela demandait un investissement personnel et une conscience du corps au-delà de ce qu’on a l’habitude de faire.

Reprendre ce duo pour la troisième fois permet d’approfondir le travail, et c’est ce qui est formidable dans cette technique, parce qu’il y a plusieurs étapes : d’abord apprendre la chorégraphie, ensuite se l’approprier, puis sentir la relation avec l’autre… On peut toujours évoluer, aller plus loin, essayer de nouvelles choses, prendre de nouveaux risques. Pour cette série de spectacles, c’est là que s’est situé le défi : essayer d’être le plus organique possible, et tricher le moins possible. Revenir aux sources du Faun. C’était un vrai challenge, mais on a tous les deux été portés par une envie folle de toujours perfectionner ce duo.

La difficulté d’interprétation de la partie du Faune tient à sa forme d’animalité suggérée. Il y a quelque chose de primaire, dans le sens où les mouvements ont l’air faciles, organiques, il n’y a pas de position arrêtée ou définie et c’est finalement ce qu’il y a de plus dur à gérer : être en pleine possession de ses capacités pour pouvoir lâcher et que tout cela ait l’air parfaitement instinctif, maîtriser quelque chose qui n’a pas l’air maîtrisé. Si on lâche tout, on tombe. On est obligé d’être dans un contrôle permanent pour parvenir à ce relâchement et c’est là tout le paradoxe. Il faut donc expérimenter, trouver ses chemins, ses limites. Finalement, le Faun n’est qu’une histoire de limites, dans son propre corps et dans le rapport à l’autre. Avec Juliette, on doit constamment être sur la même longueur d’ondes si on ne veut pas que ça devienne de la boxe. Je filmais beaucoup les répétitions pour pouvoir regarder et comprendre des choses d’un point de vue extérieur. Au début des répétitions, on avait tellement envie de bien faire qu’on ne se mettait pas suffisamment à l’écoute de l’autre. Il faut connaître par cœur la partition de son partenaire pour être en mesure d’anticiper et de réagir au moindre déséquilibre. C’est un travail de duo que l’on retrouve dans la danse en général, mais peut-être davantage encore dans Faun. On est arrivé chacun avec nos automatismes et des images préconçues, et il a fallu tout remettre à plat pour construire ensemble. À aucun moment l’un ne prend le pas sur l’autre.

La musique est également un vrai moteur. Elle nous porte. L’harmonie est telle qu’on croirait que la musique a été composée sur la chorégraphie. L’accord est parfait entre ce qui se passe sur scène et dans le corps. Cela rend la chorégraphie particulièrement agréable à danser : on se rend compte que la moindre note, la moindre intention est chorégraphiée et fait sens. Les ruptures musicales de Nitin Shawney nous font entrer dans un autre univers, qui amène du relief dans la partition de Debussy. Sidi Larbi Cherkaoui, avec James et Daisy, a réussi à créer un spectacle puissant, dans la douceur et la délicatesse. Et c’est pour cela que ça marche aussi bien. À mes yeux, c’est une pièce parfaitement bien construite dans laquelle la musique accompagne l’histoire narrée par ce pas de deux : le réveil du Faune, l’arrivée de cette créature dans la forêt, la découverte soudaine qu’il n’y est pas seul, la curiosité que suscite une telle découverte, à laquelle succède une attirance, d’abord comme une amitié qui se transforme en quelque chose de très physique, la découverte du corps de l’autre, jusqu’à l’orgasme, car c’est le terme qu’emploie Sidi Larbi Cherkaoui… Et puis on termine sur cette pause finale, chacun regarde de son côté et la vie continue. Je suis vraiment ravi de reprendre ce duo et de pouvoir approfondir le travail. »    
Marc Moreau et Juliette Hilaire en répétition, Palais Garnier, 2019
Marc Moreau et Juliette Hilaire en répétition, Palais Garnier, 2019 © Ann Ray / OnP

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