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Rencontres

Une folle joie

Le rôle de Lucia — Par Andrei Serban

À l’occasion de la reprise de sa production de Lucia di Lammermoor, Andrei Serban revient diriger une prestigieuse distribution menée par Pretty Yende et Nina Minasyan, interprètes en alternance de l’héroïne de Donizetti. Loin de se contenter d’une interprétation littérale de l’œuvre, il nous révèle une folie des plus libératrices.    

En me plongeant dans le livret de Lucia di Lammermoor, je ne m’attendais pas à rencontrer une telle expression de liberté et de joie dans l’air de la folie. J’ai d’abord connu Lucia à travers ses grandes interprètes. Des chanteuses qui exprimaient toutes de la tristesse, beaucoup de mélancolie, de la douceur. Elles incarnaient ainsi une idée très romantique de l’héroïne. Une conception du rôle avec laquelle mon travail prend ses distances.

À mes yeux, Lucia est proche de Woyzeck, son contemporain. Comme le personnage de Büchner, elle subit des pressions familiales, sociales et politiques qui l’amènent dans des retranchements dont elle ne peut s’abstraire qu’en tuant. Prisonnière d’un monde masculin dans lequel elle est totalement perdue et terrorisée, manipulée par un frère pervers, Lucia est poussée au crime. Son meurtre, que l’on assimile par facilité à un acte de folie, l’amène à se libérer. Pour la première fois de sa vie, elle accède à une normalité. Il lui est enfin permis d’utiliser son imagination, de faire preuve de fantaisie, de dialoguer tendrement avec Edgardo dans ses rêves. L’état de joie dans lequel elle bascule brusquement est déstabilisant et attristant pour le spectateur, alors conscient de l’illusion qui la berce. Mais cette illusion est aussi une échappatoire vers un monde voisin de celui de l’Art. Elle devient une sorte d’artiste libre de faire ce qu’elle veut. Aussi, avons-nous réfléchi avec William Dudley, le scénographe, à un décor qui permette une expression physique assez poussée. Il est à envisager comme un effondrement, une ruine sur laquelle elle évolue et se dresse, en joie. Sa grande mobilité contraste avec les interprétations de l’air de la folie généralement statiques. « Pourquoi en demander autant à la chanteuse, la musique parle d’elle-même ! », diront les détracteurs de mon spectacle.
Lucia di Lammermoor
Lucia di Lammermoor © Sébastien Mathé / OnP

C’est pour moi un réel plaisir de revenir à Bastille. Cela me permet de donner un nouveau souffle à cette production inscrite au répertoire de l’Opéra de Paris depuis 1995. Les distributions changeant systématiquement, l’individualité de chacun rend impossible la répétition du travail accompli avec les chanteurs précédents. L’idée de joie, de liberté tant dans le chant que dans l’expression physique et psychologique est ainsi ré-envisagée avec les interprètes à chacune de mes venues. Cette partie de mon travail peut s’avérer compliquée; nombre de chanteuses arrivent en effet avec leur propre conception du rôle qu’elles ont déjà chanté ou étudié avec leur coach, en postulant que « Lucia » est un opéra romantique et mélancolique. Le tragique qui parcourt la partition justifierait qu’un sentiment de tristesse file le jeu de l’héroïne. Or elles se doivent, je crois, de montrer beaucoup de fraîcheur. J’insiste autant que nécessaire dans le duo de la forêt pour que la soprano sourie et transpire la joie.

Je suis de ces gens absolument convaincus que le théâtre et la musique sont liés. N’importe quel son émis par la voix doit venir du soi profond et ne saurait être produit pour le plaisir de faire du Beau. Dans l’air de la folie, chaque note a une justification. Il est évidemment impensable de demander à la chanteuse de motiver chacune de ses volutes vocales, d’associer chaque note à un état d’âme particulier et personnel. Mais n’oublions pas que ce sont les émotions vécues qui doivent s’exprimer. Plus elles proviendront de l’expérience privée de la chanteuse, plus elles se communiqueront facilement et avec véracité. La musique se contente alors de les soutenir et de redoubler leur universalité. C’est pour moi, qui vient du théâtre, un vrai bonheur de rencontrer des chanteurs qui superposent la partition à leur vie personnelle. À l’opéra, si l’interprète cherche à sonder les profondeurs de la nature humaine, le résultat peut être bien plus fort et intense qu’au théâtre.    
Nina Minasyan (Lucia)
Nina Minasyan (Lucia) © Sébastien Mathé / OnP

Pretty Yende et Nina Minasyan, avec qui j’ai travaillé le rôle cette saison, sont toutes deux formidables. Nina est une Lucia fraîche et ingénue, telle une vierge qui découvre la vie, la sexualité… et comment tuer ! Plus menaçante, Pretty fait preuve d’une force et d’un pouvoir extraordinaires. Il est passionnant de voir les couleurs qu’elles donnent au spectacle, chacune dans des tonalités différentes. La structure de ma production est établie depuis plusieurs années, mais je me dois de faire germer de nouvelles idées auprès de ces artistes qui lui apportent l’oxygène essentiel à son succès. J’essaie ainsi d’établir un dialogue qui révèlera ce qui les touche et les inspire. Une voie qui me permet d’arriver sur des territoires délicats et fragiles où il y a beaucoup à récolter. Si l’on ne peut contraindre ces chanteuses, on ne peut pas non plus les laisser sans direction. Travailler avec un artiste qui se contente de sortir son personnage d’une valise et d’exposer son meilleur profil sur scène ne m’intéresse pas. Or à l’Opéra, où je ne choisis pas mes interprètes, c’est la loterie. Après June Anderson, Natalie Dessay, Patricia Ciofi et Sonya Yoncheva, je suis une fois de plus très chanceux.

Pretty Yende : Lucia di Lammermoor - Air de la folie

Propos recueillis par Marion Mirande

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