Rencontres

Traduire « La Fille de neige »

Entretien avec André Markowicz — Par Simon Hatab

C’est à l’un des plus grands spécialiste du théâtre russe que nous avons demandé de traduire le livret de La Fille de neige – reproduit dans le programme de spectacle. Après trois mois d’un intense corps-à-corps avec ce texte d’une richesse incroyable, le poète et traducteur André Markowicz rend son verdict.    

Lorsque nous vous avons proposé de traduire le livret de « La Fille de neige », connaissiez-vous cet opéra ?

André Markowicz : J’avais un rapport très lointain à l’ouvrage. J’avais lu la pièce d’Ostrovski dont est extrait le livret. Je ne me souviens plus quand. Peut-être à l’adolescence. Je n’avais jamais entendu l’opéra de Rimski-Korsakov, à l’exception de quelques airs. Je connaissais en revanche l’histoire de la Fille de Neige. Par les contes. Par l’enfance. Snegourotchka et le Père Gel font partie de ces personnages qui accompagnent chaque enfant en Russie. Le Père Gel est une variante du Père Noël. Est-ce qu’il fait lui aussi des cadeaux ? Je crois. À vrai dire, je connais assez mal la mythologie populaire russe. Je m’en suis rendu compte en travaillant à cette traduction. De nombreux mots utilisés par Ostrovski – notamment à propos des vêtements, des coiffes, des grades des courtisans et des fonctionnaires – m’étaient inconnus.


Comment décririez-vous le style du livret ?

A.M. : Ce qui me frappe dans ce style, c’est précisément qu’on ne peut parler d’un style. Il y a là une richesse formelle absolument incroyable. On y retrouve bien sûr le vers traditionnel du théâtre en décasyllabe, un vers que l’on connaît bien depuis Pouchkine et qui remonte aux théâtres allemand et shakespearien. Mais il y a aussi toutes les chansons populaires – rimées ou non – qui ajoutent au texte une variété infinie. La variété lexicale est également stupéfiante. Du point de vue linguistique, je ne vois pas d’équivalent à cette pièce dans la littérature russe.
La neige fond au soleil mais, partant de là, Ostrovski parvient à en faire un tout qui ne fond pas, qui tient : une œuvre. André Markowicz

Cette variété vous a-t-elle donné du fil à retordre pendant les trois mois que vous avez consacrés à la traduction de ce livret ?

A.M. : Oui. C’était même la difficulté principale. Non seulement les personnages s’expriment dans des « langues » différentes mais encore, à l’intérieur de chaque personnage, à l’intérieur de chaque situation, on trouve toute une série de niveaux de langue. Comment les traduire quand il n’existe aucun équivalent français ? C’était pour moi un véritable numéro d’équilibriste. J’ai dû inventer des formes qui n’existaient pas. Par exemple, je tombe sur cette chanson de Dame Printemps :

Fleurs parfumées, printanières
Sur la neige de tes joues,
Blanc muguet dans la lumière
Pour la langueur de l’amour.
Sur tes lèvres, nulle trace
Du mépris des gens de prix

Il n’y avait pas d’équivalent français pour ces vers russes. Ce n’est comparable à aucun texte français du XVIIIe ni du XIXe siècle. Encore moins après. Et c’est le cas pour chaque réplique. Les trois mois que j’ai passés à travailler à cette traduction étaient éreintants.

Ces différentes « langues » tiennent à l’essence même du texte : la confrontation de deux mondes, du soleil et de la neige. La neige fond au soleil mais, partant de là, Ostrovski parvient à en faire un tout qui ne fond pas, qui tient : une œuvre.


Durant cette période, la musique de Rimski-Korsakov a-t-elle été une source d’inspiration pour vous ?

A.M. : Oui, assez tard, je dois avouer. Il faut dire que les enregistrements sont rares et que j’ai mis un certain temps à m’en procurer un. J’ai donc traduit l’œuvre une première fois sans avoir écouté l’opéra. Puis j’ai relu ma traduction à l’aulne de la musique. Les rythmes des chants m’ont beaucoup inspiré. Vers la fin, il y a ce chant des jeunes filles et des jeunes gars : j’en ai écrit la traduction de telle sorte qu’on puisse pratiquement chanter les paroles françaises sur le rythme russe. J’ai essayé de me tenir aussi proche que possible de la mélodie sans basculer dans un calque qui n’aurait aucun sens.

    

André Markowicz
André Markowicz © Françoise Morvan

Le metteur en scène Dmitri Tcherniakov a beaucoup aimé votre traduction du nom de l’héroïne : « Fleur de neige »…

A.M. : J’en suis ravi et je dois dire quelques mots de cette traduction. En russe, le nom Snegourotchka est formé à partir de Sneg– (la neige) et –ourotchka qui est grammaticalement le diminutif d’un diminutif. La neige est ainsi deux fois diminuée. Je butais sur ce nom. Alors Françoise Morvan (avec qui j’ai traduit tout le théâtre de Tchekhov et qui est une grande spécialiste des contes populaires) m’a suggéré de le traduire par Fleur de neige. Je trouve cette idée magnifique parce que cette expression contient toute la jeunesse, la tendresse et la fragilité du mot russe Snegourotchka. J’avais le nez sur le texte. Je cherchais un diminutif français qui ne convenait évidemment pas car on perdait l’esprit de la langue. Et elle, partant du français, de ce personnage que je lui racontais, a trouvé : « Fleur de neige ». C’est ça, traduire.


Propos recueillis par Simon Hatab

Votre lecture: Traduire « La Fille de neige »

Articles liés