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Théma - La Traviata

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Brève histoire de La Traviata à l’Opéra de Paris — Par Simon Hatab

Si La Traviata n’est sans doute pas l’ouvrage de Verdi à aborder le plus ouvertement des questions politiques, à la différence de Simon Boccanegra ou d’Un bal masqué, l’œuvre est elle aussi nimbée d’un parfum de scandale. Alors qu’il est repris dans la mise en scène de Benoît Jacquot, et en attendant la version qu’en donnera Simon Stone, retour sur l’histoire d’un opéra de Verdi assurément subversif.    

Dès sa création à Venise, en 1853, l'opéra le plus célèbre de Verdi est nimbé d'un parfum de scandale : la censure refuse que l'intrigue se déroule à l'époque contempo­raine et oblige le compositeur à la transposer au temps de Louis XIV. C'est que, dès la création, le public ne supporte pas de voir son reflet dans le miroir que lui tend Verdi : le reflet d'une société hypocrite qui dévoie - tel est le sens littéral du mot traviata ­ - une femme et la sacrifie sur l'autel de la morale bourgeoise.

Dès lors, l'histoire de Violetta Valery, courtisane repentie, sacrifiant son amour pour Alfredo afin de préserver l'honneur de sa famille, offre deux voies à l'interprétation : l'une compassionnelle, qui consiste à voir dans la mort de Violetta le rachat de sa vie; l'autre, esquissée par Roland Barthes, qui analyse le livret sous l'angle de la domination sociale, arguant que le sacrifice de Marguerite (Violetta) est « un moyen (bien plus supé­rieur que l'amour) de se faire reconnaître par le monde des maîtres ». Il est fort à parier que les mises en scène les plus subversives optent pour cette seconde voie.

En France, l'opéra est créé en 1856 au Théâtre des Italiens. On se félicite de ce qu'après Victor Hugo, ce compositeur italien qui semble décidément apprécier les auteurs français, ait choisi un livret inspiré de La Dame aux camélias, d'Alexandre Dumas fils. Verdi, dit-on, attachait un soin tout particulier au choix de ses interprètes. Lors de ces représentations aux Italiens, la critique raille une Violetta « si forte que l'on a osé rire lorsque la situation l'a contrainte à exprimer par une petite toux répétée qu'elle doit mourir au dernier acte ».

En 1886, l'œuvre passe à l'Opéra-Comique, avant d'entrer en 1926 au Palais Garnier. Pour l'occasion, Fanny Heldy prête sa voix à Violetta et Georges Thill à Alfredo. Leur succéderont notamment Janine Micheau, Renée Doria, Jacqueline Brumaire, Andrée Esposito, Andrea Guiot, Katia Ricciarelli, Cecilia Gasdia (Violetta), Beniamino Gigli, Nicolai Gedda, Alain Vanzo, Alberto Cupido, Giacomo Aragall (Alfredo), Ernest Blanc, Robert Massard, Louis Quilico, Gabriel Bacquier, Leo Nucci, Lajos Miller (Germont).

Avec la production de Franco Zeffirelli, c'est un spectacle d'un tout autre genre qui arrive à l'Opéra en 1986 : scène opulente et luxueuse, occupée par un escalier monu­mental, abat-jour sur fond de moires drapées à l'italienne et de décorations florales... Si cette production est passée à la postérité, elle le doit autant à ses reprises à travers le monde qu'à sa captation cinématographique en 1983 par Zeffirelli lui-même, avec Teresa Stratas (Violetta), Plácido Domingo (Alfredo), Cornell MacNeil (Germont) sous la direction de James Levine. Une Traviata plus fastueuse qu'émouvante ? Tel est l'avis du Monde : « S'il satisfait pleinement l'œil par ses opulents décors et ses merveilleux éclai­rages, il ne touche guère le mystère des âmes souffrantes. »

Ce « mystère des âmes souffrantes », la mise en scène de Jonathan Miller, qui pro­pulse en 1997 l'œuvre sur la scène de l’Opéra Bastille, l'effleure-t-elle davantage ? Violetta n'a jamais paru plus seule et plus fragile que sur cet immense plateau. Sous la direction de James Conlon, Angela Gheorgiu prête sa voix à Violetta et Ramon Vargas à Alfredo.

En 2007, retour dans le cadre plus intimiste du Palais Garnier pour une production dirigée par Sylvain Cambreling et mise en scène par Christoph Marthaler. Sous les néons d'Anna Viebrock, dont l'éclairage clinique contraste violemment avec les ors de la salle, le metteur en scène traque les spasmes et les soubresauts qui tra­hissent les pulsions souterraines de cette petite société bourgeoise. Face à l'Alfredo de Jonas Kaufmann et au Germont de José Van Dam, Christine Schäfer compose une Traviata fragile et bouleversante, hantée par le souvenir d'Édith Piaf. Sur scène, une danseuse mutique se déshabille à l'envi tandis que l'on se précipite pour la rhabiller. Existe-t-elle vraiment ? Elle semble incarner une réalité que l'on voudrait taire, mais qui demeure et dont la vue crée un profond malaise.

Sept ans plus tard, c’est au tour du réalisateur Benoît Jacquot de s’emparer du chef-d’œuvre de Verdi pour peindre à travers le destin de Violetta « la chute d’une femme ». Chez lui, la scène de l’Opéra Bastille est dominée par l’Olympia de Manet, tableau qui fit scandale en 1863 à cause de son sujet : une prostituée attendant un client. Une façon de conserver quelques effluves du scandale qui semble être le signe de La Traviata depuis sa création ?

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