Rencontres

Live-chat avec Marie-Agnès Gillot

L'Étoile du Ballet répond à vos questions ! — Par Octave

Vous avez été nombreux à poser vos questions à Marie-Agnès Gillot et nous vous en remercions chaleureusement. Au cours de cette rencontre, l'Étoile a évoqué son quotidien à l'Opéra national de Paris, sa vision de la danse ou encore ses collaborations pour la 3e Scène et avec les chorégraphes Christopher Wheeldon et Wayne McGregor. Découvrez ses réponses !


Henri : Comment, d’une passion, la danse devient-elle un métier ?

Marie-Agnès Gillot : La danse est devenue pour moi un métier lorsque je suis entrée à l’École de Danse. Mais elle est tout de même restée une passion. Cette passion est restée intacte. Je n’ai pas vu passer les années. Je pourrais recommencer ma carrière de zéro, ce serait pareil pour moi. Autrement, ça ne suffirait pas à me faire me lever le matin. La danse est un art. Ou plutôt, une vocation. Ça ne peut pas être un métier.

Frédérique : Comment se déroule la journée d’une danseuse Étoile ?

Marie-Agnès Gillot : Elle commence par une classe de danse classique le matin. Puis 1h30 de répétitions : pas de deux, etc., ce qu’on appelle un « service d’Étoile », avec toutes les parties difficiles. Puis deux fois 3h de répétitions avec le Corps de Ballet. S’il y a un spectacle le soir, on s’arrête plus tôt, à 16h30. Mais dès 18h30 on reprend l’échauffement en prévision du spectacle. Après ce tchat, je ferai une micro-sieste d’une demi-heure, puis ce sera déjà l’heure d’aller me faire maquiller.


Anne : On vous a beaucoup vue dans des ballets contemporains ces dernières années. Le répertoire classique vous fait-il encore rêver ?

Marie-Agnès Gillot : Oui, je suis toujours aussi excitée par ça. Je ne me fais pas de cadeau en classe. En ce moment je pousse moins, car j’ai énormément de spectacles et je dois gérer mon énergie. Mais mon classique est toujours à la hauteur, et j’en fais ce que je veux. Classique et contemporain se nourrissent. Mon entraînement est toujours resté un entraînement de danse classique, j’ai seulement rajouté des choses contemporaines. Je ne suis jamais devenue contemporaine. Je n’ai jamais lâché le classique. C’est le plus important. Le plus dur, aussi… Le classique, c’est ma matière première. Ma langue maternelle.


Paola : Y a-t-il des rôles classiques qui vous font particulièrement rêver ?

Marie-Agnès Gillot : En classique, je suis un peu limitée par mon physique à des rôles assez stéréotypés. Je ne ferai jamais Petit Chaperon Rouge (qui n’existe d’ailleurs pas) ! Heureusement, le contemporain m’a permis d’aborder d’autres rôles. Toutefois j’aime l’idée qu’un corps exprime une attitude, un personnage. On a un panel de rôles lié au physique que l’on a, plutôt qu’à sa personnalité ou à sa technique.


Marc : Comment construisez-vous vos personnages ?

Marie-Agnès Gillot : Si ça part d’un livre, je lis le livre. Le livret si c’est un opéra. Après, tout dépend de la part de théâtralité du rôle. J’ai tendance à ne faire que des drames. La capacité à donner à son rôle de l’ampleur, de la puissance dramatique, c’est un talent qu’on possède ou pas, et qui ne s’explique pas. Certains danseurs deviennent de grands interprètes dramatiques, d’autres pas.
© Nicolas Riviere

Elodie : Quel ballet vous émeut particulièrement ?

Marie-Agnès Gillot : Davantage en contemporain qu’en classique. Parce que les rôles sont plus ancrés dans la réalité humaine, dans la façon de réagir des vraies gens. En classique, tout est plus codifié : les grandes interprétations sont souvent liées à une grande énergie, une grande technicité et surtout une grande musicalité. Le contemporain laisse plus de place à l’acteur.


Olivia : Vous avez interprété beaucoup de rôles dans votre carrière. N'est-il pas difficile de toujours éprouver le désir et la passion de se donner à fond dans un nouveau projet ?

Marie-Agnès Gillot : Mon enthousiasme est intact. Mais atteindre la perfection en classique suscite autant d’enthousiasme chez moi que la nouveauté en contemporain.


Danny : Avez-vous encore le trac ?

Marie-Agnès Gillot : Pour certains rôles, oui. Pas pour tous. Surtout les rôles où l’on va « mourir en scène », j’entends par là ceux pour lesquels on va vraiment au bout de soi, physiquement. C’est difficile de rentrer en scène quand on sait qu’on va devoir aller jusqu’à ce niveau d’épuisement physique. Un Boléro de Béjart par exemple, on sait qu’on va souffrir. C’est donc plus une peur physique. Ne plus pouvoir arquer, voilà ce qui me stresse vraiment. Une fois en scène, on canalise ce stress. Si on sent que ça va être un soir comme ça, on se « mentalise ».


Benoît : Vous êtes à l’affiche d’une soirée de ballets de Christopher Wheeldon et Wayne McGregor. Ces chorégraphes ont-ils influencé votre façon de danser ?

Marie-Agnès Gillot : Les deux sont différents. Wheeldon, c’est la première fois que je travaille avec lui, alors que Wayne, c’est déjà la quatrième fois. Influencée ? Oui, heureusement ! Je suis interprète, donc là pour être influencée… Je ne demande que ça. Devant ces gens-là, je suis interprète, pas du tout chorégraphe. Donc par Wayne, évidemment, mais Christopher a ce même don.


Gilles : Avez-vous déjà chorégraphié ? Est-ce quelque chose auquel vous aspirez?

Marie-Agnès Gillot : Oui, j’ai déjà chorégraphié. Notamment Sous apparence au Palais Garnier. La chorégraphie occupe le temps qu’il me reste ! Depuis quelques années, ce n’est plus dissociable dans ma tête. Mes instants libres sont toujours une préparation de quelque chose de créatif. En ce moment, ça se concrétise plutôt par des petits formats. Je ne sais plus à quand remonte ce désir de chorégraphier. Vers 30 ans, je pense. Mais déjà enfant, vers 4 ou 5 ans, je dansais devant mes parents. Je chorégraphiais déjà, d’une certaine façon. Mais ensuite ça m’a pris tellement de temps de devenir Étoile que j’ai mis ça entre parenthèses. Mais une fois Étoile, je n’ai pas tardé à m’y remettre.


Carine : Quels sont les chorégraphes qui vous touchent le plus ?

Marie-Agnès Gillot : Les chorégraphes qui demandent beaucoup aux danseurs. C’est ce qui nous permet de grandir. Un danseur, il faut lui donner la becquée. Il n’a pas fonction de créer ses pas. Les grands, Carolyn Carlson, William Forsythe ou Wayne McGregor, nous demandent une implication constante. C’est une création personnelle, mais avec contrainte du chorégraphe. Beaucoup de danseurs classiques n’aiment pas ça, ils se sentent perdus. Moi, j’aime me sentir perdue ! Vous vous trouvez dans une sorte d’état de rien qui vous fait créer des choses qui viennent de votre inconscient, de votre imaginaire. Et là, c’est très intéressant. Mais si l’on vient du classique, cela demande un temps d’adaptation.


Yohann : Quelle pièce souhaiteriez-vous voir entrer au répertoire du Ballet de l'Opéra ?

Marie-Agnès Gillot : Alice au Pays des Merveilles de Wheeldon. Camen de Mats Ek… Beaucoup d’autres… Difficile de tous les citer !


Victor : Comment voyez-vous votre futur ? Serez-vous de plus en plus chorégraphe et moins danseuse ?

Marie-Agnès Gillot : Je ne m’imagine pas du tout mon avenir ! Je suis plutôt cigale que fourmi !

© Nicolas Riviere

Noémie : Que conseilleriez-vous à une petite fille souhaitant devenir danseuse Étoile ?

Marie-Agnès Gillot : Vaste question ! Il faut tellement de qualités… Avoir un corps de danseuse ne suffit pas. Il faut avoir aussi la tête. Et la musicalité bien sûr. Peut-être qu’il vaut mieux ne pas trop en dire pour ne pas dissuader…


Gaëlle : Est-ce que en tant qu'Étoile vous participez à la transmission de vos connaissances à de plus jeunes danseurs du Ballet ?

Marie-Agnès Gillot : Oui, et j’adore ça ! Je suis un cas particulier, car j’ai appris la danse avec des professeurs plutôt âgés. J’ai l’impression d’avoir sauté une génération. Maintenant c’est ma génération qui enseigne. J’ai le savoir des anciens, plus ce que j’ai appris au cours de ma carrière. Transmettre aux jeunes est enrichissant, car ça nous fait réfléchir sur nous-mêmes, et ça nous aide à progresser aussi, tout en les aidant à progresser eux. L’enseignement que j’ai reçu, c’était ce qu’on appelle l’école française. Pour ma part, je fais un mélange entre ce que j’ai appris enfant, puis adulte. Je le ressers à des jeunes, et ils adorent ! J’ai fait un stage avec Violette Verdy. Elle a beaucoup aimé ce que je faisais. Elle m’a même dit que j’avais des dons de chorégraphe en classique ! J’ai vraiment envie de chorégraphier du classique.


Mathieu : Pourriez-vous nous conseiller quelques exercices que vous pratiquez pour se faire du bien au corps et au cœur ?

Marie-Agnès Gillot : Hélas, il n’y a pas de formule miracle. Ce que j’ai rajouté dans ma préparation, c’est le gainage. On ne faisait pas ça, traditionnellement, plutôt de la natation et du vélo - en salle bien sûr. Rajouter le gainage est la meilleure méthode pour retrouver un corps stimulé et ferme, avant de reprendre les entraînements.


Wilson : Avez-vous conservé certaines activités sportives à côté de votre carrière ?

Marie-Agnès Gillot : Non. Je fais toujours du vélo et du gainage, mais uniquement ici, à l’Opéra.


Alice : Comment s'est passé votre collaboration avec Éric Reinhardt pour son film de la 3e Scène ?

Marie-Agnès Gillot : Je connais Eric depuis un moment. Il avait fait la dramaturgie de Le Songe de Médée de Preljocaj, en 2004 je crois. C’est devenu depuis un ami. Je l’ai mis en scène à la Maison de la Poésie l’an dernier. C’était une lecture chorégraphiée, une nouvelle forme que j’ai inventée. J’aime beaucoup qu’on me raconte des histoires. L’idée était de rajouter des scènes sur un texte sans que ça devienne une comédie pour autant, que ça reste une lecture. Je trouvais l’idée intéressante. Et je me suis vraiment éclatée à faire ça. Pour la 3e scène, il a eu l’envie de faire l’inverse.


Paul : Quand vous aviez chorégraphié Sous apparence, vous aviez travaillé avec le plasticien Olivier Mosset. Avez-vous une appétence pour l’art contemporain ?

Marie-Agnès Gillot : Oui. Je me suis même dirigée vers cette carrière. J’ai fait mes premières pièces au Palais de Tokyo. Nous étions sept du Ballet de l’Opéra. J’ai fait quatre propositions qui ont été acceptées. En France, on n’aime pas trop la transversalité dans les arts, mais c’est justement ce que je préfère.


Tristan : En tant que danseuse Étoile, connaissez-vous les avantages et les inconvénients de la célébrité?

Marie-Agnès Gillot : Plutôt les avantages. C’est un art qui suscite des attitudes respectueuses de la part des gens. Ils ne vous tapent pas sur l’épaule dans la rue ! Quand quelqu’un vous reconnaît dans le métro, il vous dit : « J’adore ce que vous faites ! » C’est très agréable.    

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