Stéphane Bern à propos de Mayerling

L’imaginaire de la monarchie

Par Antony Desvaux le 26 octobre 2022

© Ann Ray / OnP

Mayerling (saison 22/23)

Stéphane Bern à propos de Mayerling

À l’occasion de l’entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Mayerling, Stéphane Bern nous livre des clés pour comprendre l’attrait que suscitent les familles royales. Le ballet de Kenneth MacMillan, créé en 1978, s’inspire de l’histoire vraie de Rodolphe, prince hériter de la couronne d’Autriche-Hongrie. Stéphane Bern aborde le rôle symbolique joué par les rois, reines, princes et princesses dans notre culture, et ce dès le plus jeune âge à travers les contes pour enfants. Les familles royales, miroirs des familles de chacun, offrent à tous un socle commun, entre réalité politique et mythologie. Les figures royales, devenues archétypes, continuent de nos jours de fasciner et de maintenir vivant un certain imaginaire de la monarchie.

Il y a les faits historiques et au-delà leur écho, leur impact. La tragédie de Mayerling prête ainsi le flanc à toutes les interprétations. Voici un hériter qui n’est pas heureux dans son ménage, qui a fait un mariage de raison. Voici son amante Mary Vetsera. Tous deux sont retrouvés morts dans le pavillon de chasse de Mayerling. Est-ce un drame romantique, un amour impossible qui se termine par un double suicide ? Est-ce que ce suicide cache un drame politique ? Rodolphe fréquentait des milieux progressistes, contrairement à son père. L’a-t-on assassiné ? Toutes les hypothèses sont possibles.

Si ce drame personnel et familial touche à l’universel, c’est parce que ce sont des figures emblématiques qui parlent à notre inconscient. Enfant, on nous raconte des histoires de rois, de reines, de fées, de princesses… Comme disait Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fée, cela nous replonge dans notre imaginaire collectif.

Rodolphe représentait plus que lui-même. Il devait prolonger une dynastie qui puise son histoire dans les racines les plus profondes d’un empire immense. Un temps, son suicide a obéré l’avenir. Sur un plan symbolique bien sûr, car on trouve toujours un autre héritier, et d’autres ont pris sa place. La mort de cet héritier des Habsbourg a touché non seulement le peuple autrichien mais tous les peuples. Toute une mosaïque de nationalités voyait en lui le porteur de l’avenir. Rodolphe ne s’appartenait plus.

Les rois, les reines sont des figures historiques qui se dépassent elles-mêmes. Elles deviennent en cela symboliques. Ces personnages croient être des êtres humains, mais sont en fait des personnalités qui ont aliéné leur vie personnelle pour vivre une aventure collective. Ils n’en ont pas toujours conscience et ne l’acceptent pas forcément non plus. On a pu le voir dans la famille royale d’Angleterre avec Diana. Elle avait désespérément le besoin d’être heureuse mais on ne demande pas à des figures symboliques d’être heureuses… Ce sont des figures sacrificielles.

Elles nous tendent un miroir dans lequel chacun lit ce qu’il a envie d’y lire : des vertus ancestrales par exemple, des valeurs aristocratiques. Les rois et les reines sont d’une autre essence, ils s’élèvent au-dessus de nous, simples mortels. C’est ce que l’on veut croire, évidemment, mais tous les opéras,les livres, les films, les romans sont faits de cela, et toute la mythologie, depuis la nuit des temps. Ces personnalités sont au-dessus de la condition humaine, à mi-chemin entre l’agora et l’Olympe.

Mayerling (saison 22/23)
Mayerling (saison 22/23) © Ann Ray / OnP

Nous avons besoin de ces figures. Elles viennent d’ailleurs, elles sont patinées par le temps, elles ont un héritage historique plus fort que ce que nous pouvons envisager dans notre généalogie et notre propre histoire, elles vivent sur un temps long, alors qu’aujourd’hui nous vivons dans l’immédiateté. C’est cela que représentait par exemple la Reine d’Angleterre.

Les familles royales sont porteuses d’histoire mais aussi d’identité, d’identité nationale même puisqu’en général elles portent le nom du pays sur lequel elles règnent. C’est en cela qu’elles nous rassemblent, symboliquement, dans le temps long. Ces familles nous offrent d’ailleurs toute une palette de couleurs. Theodore Zeldin disait : « Si vous prenez la famille royale d’Angleterre, vous avez toutes les palettes de la société, chacun se sent représenté par une des figures. » Vous avez ainsi les partisans de Kate Middleton et les partisans de Meghan Markle, la parfaite ou la rebelle. Il y a le mouton noir, comme Harry, et le « perfect boy », William. Bien sûr, ce sont souvent des figures névrosées. Cette famille vous tend un miroir, ce sont des archétypes. C’est cela qui fabrique du mythe.

Nombre d’œuvres d’art s’inspirent de l’univers de la monarchie, de son imaginaire. Devant elles, que peut ressentir un spectateur français ? Il y a sans doute un peu de nostalgie, un peu de culpabilité aussi, car n’oublions pas que nous avons coupé la tête de notre Roi. L’acte de régicide est similaire à un parricide, ce que l’on peut voir dans les romans, les opéras. On a tué le père. Il y a là quelque chose d’assez violent. De tragique. Il y a aussi la nostalgie d’un âge d’or. Cela relève de l’ordre du sacré, à la fois du mythologique et du religieux. On touche là à quelque chose qui fait sens, et qui fait nation. On a vu récemment tout un peuple au Royaume-Uni se rassembler autour d’un cercueil. C’est une image très forte. On ne pourrait pas transposer cela en France. Cela devient compliqué de communier autour d’une valeur commune. Tout cela alimente une sorte de douce nostalgie, un rêve inassouvi. De Gaulle disait : « Les Français ont le goût du prince et ils vont le chercher à l’étranger. » La Grande-Bretagne ou Monaco sont un peu nos monarchies de substitution. Nous avons eu le Roi Soleil, eux n’ont que le Roi Sommeil : une figure symbolique, qui ne fait pas grand-chose, mais tant qu’elle est là, on peut dormir tranquille. Ces figures nous ancrent dans l’Histoire et nous donnent un sentiment de pérennité.

J’ai eu la chance de voir Noureev et Baryschnikov danser et c’est une expérience inoubliable. Je pense aussi à un Lac des cygnes que j’ai eu la chance de voir au Mariinski. Et que dire du Défilé du Ballet à l’Opéra de Paris, avec tous les danseurs, les Étoiles, les élèves ? C’est un moment magnifique, avec le Palais Garnier dans toute sa profondeur. Nous parlions du Roi Soleil. C’est Louis XIV qui a créé l’Académie royale de Danse, ancêtre de l’Opéra de Paris, et organisé la danse en France. C’est à la fois un art très libre et très discipliné. J’ai toujours été fasciné par le talent des danseuses et des danseurs, cette façon d’exprimer avec son corps les émotions portées par la musique. La danse exprime toutes les passions humaines, qui peuvent être personnelles, intimes, comme Giselle, et en même temps historiques, comme Mayerling. Ces grands drames sont le socle commun de mythologies qui nous touchent tous et nous rassemblent.

Propos recueillis par Antony Desvaux (Septembre 2022)

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