Rencontres

Souvenirs d’Élues dans Le Sacre du printemps

Les danseuses Étoiles Eleonora Abbagnato et Alice Renavand se confient. — Par Aliénor de Foucaud

Sur un plateau recouvert d’une couche de terre pour seul décor, les danseurs se livrent à une lutte aussi sauvage que poétique, jusqu’à l’épuisement. Le Ballet de l’Opéra de Paris est la seule compagnie, en dehors du Tanztheater Wuppertal, à qui Pina Bausch a confié l’œuvre mythique qu’est Le Sacre du Printemps. Les Étoiles Eleonora Abbagnato et Alice Renavand interprètent cet automne le rôle de l’Élue sur la scène du Palais Garnier. Elles reviennent sur ce ballet, leur rencontre avec une artiste hors pair et une expérience chorégraphique qui ne les a pas laissées indemnes.    

Eleonora Abbagnato
« J’ai eu la chance d’être distribuée dans Le Sacre du printemps dès son entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris en 1997. J’avais intégré le Corps de Ballet un an plus tôt. Encore quadrille à l’époque, j’étais très impressionnée d’être auditionnée aux côtés de Patrick Dupond et Marie-Claude Pietragalla. Lors de l’audition, Pina souhaitait voir défiler tous les danseurs de la compagnie afin de pouvoir donner sa chance à chacun de nous, sans différenciation de grade ou d’ancienneté. Ce sont avant tout les personnalités des danseurs qui l’intéressaient. Nous avons commencé par répéter le cercle, point de départ du ballet et climax le plus fort du groupe. C’est là qu’il se forme et se construit sur scène. Certains très jeunes danseurs ont été retenus, moi-même je n’avais que 18 ans à l’époque.

Eleonora Abbagnato dans le rôle de l’Élue, Opéra de Paris, 2010
Eleonora Abbagnato dans le rôle de l’Élue, Opéra de Paris, 2010 © Sébastien Mathé / OnP

Pina m’a d’abord choisie pour interpréter la jeune fille qui se retrouve au milieu du groupe à deux moments du ballet, celle que l’on protège comme étant la plus fragile. Cette fragilité, elle l’a décelée très vite en me voyant danser dès la première audition. Elle percevait en chacun de nous une singularité, un trait de personnalité qui venait ensuite se refléter sur scène. Chaque rôle au sein du groupe était attribué de façon très précise et réfléchie. Rien n’était jamais laissé au hasard.

En répétition, Pina nous faisait beaucoup courir, elle nous demandait de tracer des diagonales dans les studios en courant, pour apprendre à nous libérer et à lâcher prise. J’appréhendais alors sa danse comme celle du souffle et de la liberté. Cette première découverte a eu un impact fort dans mon parcours de danseuse et dans ma vie. Elle m’a ouverte à un nouveau champ de possibles. En offrant Le Sacre du printemps au Ballet de l’Opéra de Paris, Pina nous a appris à nous sentir un vrai groupe en scène. Nous passions des journées entières en studio sans se séparer. Des personnalités fortes de la compagnie se mêlaient au Corps de Ballet, nous appartenions à une même famille. J’ai ensuite eu la chance de danser « Le Sacre » chaque fois qu’il a été repris. J’ai interprété le solo de l’Élue en 2002 pour la première fois et ai pu à l’époque le répéter avec Pina. En studio et sur scène, la difficulté technique s’allie à l’épreuve psychologique auquel ce ballet nous soumet. Chaque soir est une nouvelle métamorphose qui nous pousse dans nos retranchements et nous oblige à sortir de nous-mêmes. Je me souviens qu’à une époque, ma mère ne souhaitait plus me voir danser ce ballet, elle ne m’y reconnaissait plus. L’état dans lequel nous sommes plongés nous éloigne même du public. Lors des dernières représentations du Sacre en 2015, je n’arrivais même plus à saluer, j’avais besoin d’un temps de latence pour récupérer et me raccrocher à ce qui se passait dans la salle. Le temps du ballet était comme suspendu.
C’est probablement la dernière fois que j’interprète ce rôle et que je danse Le Sacre du printemps. J’ai 40 ans et ma retraite approche ! C’est toujours étrange de répéter sans Pina Bausch. Malgré la qualité des répétiteurs présents et leur grande générosité, ils n’ont pas son regard. Pina ne faisait pas de différence entre les danseurs, nous étions tous considérés de la même façon. Elle parvenait à nous apaiser et à nous donner confiance en nous. Nous nous sommes construits, la plupart d’entre nous depuis l’Ecole de Danse, dans la la pression de devoir être le meilleur pour être remarqué et sortir du lot. Pina nous calmait. C’est une grande rencontre, tant artistique qu’humaine. »



Alice Renavand
« J’ai dansé le Sacre du printemps pour la première fois en 1998. Le ballet était entré au répertoire de l’Opéra un an plus tôt. Je venais d’intégrer le Corps de Ballet comme quadrille et j’avais pris du poids. Lors de l’audition pour être distribuée dans le groupe de femmes, Pina Bausch m’a remarquée. J’étais sûre de ne pas être prise, au regard de mon physique, le costume étant par ailleurs très dévoilant, mais je me souviens m’être beaucoup amusée. Pina est venue me chercher au fond du studio, m’a prise par la main et m’a proposé de danser. À partir de ce moment-là, une relation indéfectible s’est installée entre elle et moi et tout particulièrement avec ce ballet qui m’a suivie tout au long de ma carrière. C’était la première fois que quelqu’un portait sur moi un regard bienveillant ; je ne correspondais pas aux canons de la compagnie à l’époque et Pina m’a redonné confiance en moi. Elle m’a appris à utiliser sur scène le mal-être et la colère que je portais. J’ai ensuite été distribuée dans Le Sacre du printemps à chaque fois que le ballet a été repris, sur la scène du Palais Garnier et en tournée.

Alice Renavand dans le rôle de l’Élue, Opéra de Paris, 2015
Alice Renavand dans le rôle de l’Élue, Opéra de Paris, 2015 © Julien Benhamou / OnP

C’est ainsi qu’à Épidaure, en Grèce, le soir de mon anniversaire, Pina m’a solennellement annoncé : « La prochaine fois que « Le Sacre » est donné à Paris, tu danseras l’Élue, ça y est tu es prête. » Pina Bausch nous a malheureusement quittés entre-temps.

Depuis sa découverte en 1997, ce ballet m’habite. Déjà à l’époque, j’écoutais inlassablement la partition de Stravinsky et m’amusais à le danser toute seule. Lorsqu’en 2010, j’ai interprété l’Élue pour la première fois, les répétiteurs et membres du Tanztheater Wuppertal, Josephine Ann Endicott et Dominique Mercy, étaient là pour me guider. J’étais alors Sujet. J’ai commencé à travailler à partir de supports vidéo et me suis plongée dans la partition pour appréhender la musicalité de l’œuvre. Le solo de l’Élue a ceci de particulier qu’il est éprouvant tant physiquement qu’émotionnellement. Quoi qu’il arrive, cette danse nous achève. Danser dans la terre ajoute à la difficulté de l’interprétation. En studio, j’ai appris d’abord à maîtriser parfaitement la technique avant d’entrer dans la transe du solo. Cette transe habite le ballet, tous les danseurs sont portés vers un état second, quasi primitif. Sur scène, des liens se créent, une solidarité traverse le groupe. Nous n’avons pas de directive particulière hormis celle de laisser transparaître son émotion. Chaque représentation est différente, nous ne pouvons pas toujours anticiper ce qui émanera de notre prestation.

Pina Bausch est une grande chorégraphe et une grande artiste de son temps. Elle attribuait des rôles précis à chaque danseur, parvenant à déceler chez eux leur singularité propre d’artiste, mais aussi de personne. Chez moi, elle a perçu une profonde sensibilité et une colère. En 1998, je dansais la femme qui court. Au fur et à mesure, j’ai interprété des rôles différents selon mes émotions, ma construction de jeune femme, comme si ce ballet me suivait dans mon évolution au sein de la compagnie. Ce ballet est un cheminement, un challenge nouveau chaque soir, une mise à nu totale de soi qui vient s’ajouter à la difficulté technique et à l’importante charge émotionnelle qu’il possède.

Aujourd’hui, c’est sûrement la dernière fois que j’interprète le rôle de l’Élue sur la scène du Palais Garnier. J’ai 37 ans et garde un souvenir immense de cette femme et de cette œuvre. Pina m’a donné un nouveau souffle, elle m’a réappris à respirer, le buste offert à la vie. Elle m’a encouragée à puiser en moi des émotions dont je ne soupçonnais pas l’existence. »

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