Solor selon Guillaume Diop

À propos de La Bayadère de Noureev

Par Aliénor Courtin et Antony Desvaux le 06 mai 2022

© Julien Benhamou / OnP

La Bayadère (saison 21/22) - Dorothée Gilbert (Nikiya) et Guillaume Diop (Solor)

Solor selon Guillaume Diop

À l’occasion de la reprise de La Bayadère à l’Opéra national de Paris, le magazine Octave s’entretient avec Guillaume Diop. Distribué cette saison dans différents rôles, aussi bien en tant que soliste qu’au sein du Corps de Ballet, il revient notamment sur la manière dont il a construit le personnage du guerrier Solor au cours de son travail de répétition avec Bianca Scudamore et Dorothée Gilbert, ses partenaires dans ce grand ballet de Rudolf Noureev.


Cette saison, vous interprétez plusieurs rôles, à la fois au sein du Corps de Ballet et en tant que soliste. Racontez-nous.

Guillaume Diop : En effet, je fais partie des huit amis de Solor et du groupe des douze danseurs dans l’acte II. En ce qui concerne les rôles de solistes, j’interprète l’Esclave et également, à la faveur d’un remplacement, le rôle de Solor, le danseur principal. Cela représente beaucoup de travail. Il y a beaucoup d’informations à enregistrer, sur les placements, sur la chorégraphie, et sur l’interprétation. Être distribué sur plusieurs rôles requiert beaucoup d’autonomie et d’organisation car il faut à la fois prendre le temps de construire un personnage, qui est complexe, tout en dansant d’autres soirs dans le Corps de Ballet. C’est un rythme très dense mais alterner ces rôles m’aide aussi à mieux voir les interprétations des autres et à mieux connaître l’espace scénique dans lequel on évolue. Ainsi, nous avons une bonne connaissance du plateau et du décor, ce qui est très intéressant et enrichissant.


Vous étiez au départ remplaçant pour le rôle de Solor. Il s’agit d’un statut dont on parle rarement mais qui pourtant représente une responsabilité particulière. Comment s’y prépare-t-on ?

G. D. : Oui, c’est vrai que c’est une certaine responsabilité. La place du remplaçant est assez stressante puisqu’on ne sait jamais à l’avance la date à laquelle on va danser, ni si l’on va vraiment danser. Cela requiert beaucoup de travail en autonomie, car nous avons beaucoup moins de répétitions que les interprètes principaux. Il faut toujours être prêt. Mais cela laisse aussi une forme de liberté par rapport à l’interprétation puisqu’on choisit avec qui on travaille et cela nous laisse du temps pour réfléchir à ce qu’on souhaite faire du personnage. C’est un travail plus personnel, différent de celui avec un maître de ballet et un partenaire fixe. Quand je suis remplaçant dans un rôle, je me dis toujours qu’il faut que je sois prêt pour la répétition générale parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé sur Don Quichotte, où j’ai effectué un remplacement à la générale.


Revenons au personnage de Solor que vous avez interprété à deux reprises cette année. Combien de temps à l’avance avez-vous été prévenu de ce remplacement ?

G. D. : J’ai été informé une semaine avant ma première. Ce n’est pas pour autant qu’on peut se permettre d’augmenter le nombre de répétitions car il faut être en forme pour le « jour J ». Nous nous sommes alors plutôt focalisés sur les aspects techniques. Avec mes partenaires, nous avons pris le temps de nous découvrir et d’apprendre à danser ensemble. C’était donc plus un travail sur les pas de deux que sur mes variations ou mon interprétation que j’avais déjà travaillées de mon côté. Pour ce faire, je me suis aidé de la vidéo de Laurent Hilaire, ancien Danseur Étoile, qui avait participé à la création en 1992.

Avez-vous eu l’occasion d’échanger avec d’autres interprètes de la Compagnie ?

G. D. : Je m’entends très bien avec Germain Louvet. Il m’a donc donné des conseils pour l’interprétation, notamment pour la pantomime. Comment réussir à continuer d’habiter le personnage même dans des moments plus statiques, sans danse, sans prouesse technique ? C’est quelque chose que personnellement j’ai beaucoup de mal à faire parce que je n’ai pas eu l’occasion de beaucoup pratiquer. C’est difficile d’habiter son personnage quand on est soliste. Quand on est dans le Corps de Ballet, on est en constante interaction avec les autres, on « joue » ensemble. Mais quand on est seul, le risque est de retomber dans ses pensées, ou de commencer à réfléchir à sa prochaine variation. Germain m’a aidé sur ce point en m’expliquant sa technique : pour chaque représentation, il fait comme s’il découvrait chaque étape du ballet. Il incarne son personnage, qui lui ne sait pas ce qu’il va se passer. Ainsi, les émotions sont plus sincères.

Irek Mukhamedov, notre répétiteur sur cette série, m’a aussi expliqué qu’à partir du moment où le spectacle commence, à 19h30, je ne suis plus Guillaume, je suis Solor, du début à la fin. Ce sont des choses importantes à rappeler, surtout en situation de remplacement car forcément, on a envie d’être très attentif à la partenaire et de ne pas oublier les pas. On risque alors de revenir à son naturel, ce qui n’est pas souhaitable.

Vous venez de mentionner la pantomime. Le premier acte en contient beaucoup. Comment vous y préparez-vous ? Apprenez-vous cela dès l’École de Danse ?

G. D. : Oui, dès les spectacles de l’École de Danse, nous y sommes initiés. Mais c’est véritablement en entrant dans la Compagnie qu’on découvre la pantomime. Durant les premières années, quand on est quadrille, on a beaucoup de présence en scène. On ne danse pas nécessairement, mais on est toujours présent. On doit donc réagir à ce qui se passe en scène. C’est quelque chose que l’on travaille beaucoup en entrant dans la Compagnie, surtout avec Clotilde Vayer (ndlr : ancien Maître de Ballet associée à la Direction de la Danse). Elle nous a appris à habiter notre personnage, quel que soit notre positionnement sur scène, au premier plan ou au lointain, comment rendre les mouvements naturels sans être excessifs ou avoir des réactions qui ne sont pas réalistes.

En tant que soliste, vous avez partagé la scène avec Dorothée Gilbert (Nikiya) et Bianca Scudamore (Gamzatti), quels ont été vos échanges avec ces partenaires ?

G. D. : Avec Dorothée, il a fallu me mettre en confiance. C’est une grande danseuse de la Compagnie. Quand elle a été nommée Étoile, je n’avais pas encore commencé la danse, donc c’était impressionnant pour moi de danser avec elle. Elle m’a beaucoup rassuré pour que j’arrive au spectacle avec le moins d’appréhension possible.

Avec Bianca, c’était différent car nous nous connaissons bien. Nous avons fait un bout de l’École de Danse ensemble. Il s’agissait donc de se redécouvrir et d’essayer de mettre en place une version qui nous convienne à tous les deux pour faire le spectacle le plus sereinement possible.

Ce qui change en fonction des partenaires, ce sont les ports de bras, les épaulements, la façon dont on tient la danseuse en fonction de nos tailles respectives. Ce sont des ajustements purement techniques.

Je vais aussi danser le pas de deux de l’Esclave avec Valentine Colasante. C’est la première fois qu’elle interprète le personnage de Nikiya, donc nous apprenons ensemble. L’Esclave intervient dans le deuxième tableau de l’acte I, quand le Rajah présente Gamzatti à Solor. À cette occasion, le Rajah invite Nikiya et son esclave à venir bénir l’union. C’est un rôle court car il y a seulement un pas de deux, mais c’est un passage important pour Nikiya. C’est en effet un rôle avec une sorte de dévotion complète envers elle. C’est pourquoi l’Esclave se positionne toujours derrière elle, la tête baissée. C’est un rôle qui est très bien pour le travail de l’adage et de la mise en valeur de la partenaire.

C’est une grande chance de pouvoir danser avec des gens qui ont autant d’expérience et autant de choses à nous apporter.    
La Bayadère (saison 21/22) - Guillaume Diop (Solor)
La Bayadère (saison 21/22) - Guillaume Diop (Solor) © Julien Benhamou / OnP

Revenons à au personnage principal, le guerrier Solor. Qui est-il pour vous ?

G. D. : Le Solor que j’ai voulu proposer se rapproche plus du côté prince que du côté guerrier car naturellement, ce côté me parle mieux. Je vois Solor comme un personnage un peu lâche. Je n’aime pas trop le définir ainsi, mais c’est quelqu’un de presque crédule. Je pense qu’il est follement amoureux de Nikiya. Dans l’acte I, quand il est avec elle, il y a quelque chose de presque enfantin dans la façon de s’aimer, quelque chose de très simple et de très pur. Je trouve cela très beau. Pourtant, je trouve que Solor est un personnage à deux facettes. D’un côté, il a un amour inconditionnel pour Nikiya, mais en même temps, il doit être fier, avoir une stature de personne très forte et remplir ses obligations.

Dans l’acte II, le personnage évolue. J’ai essayé de le construire plus froid. Solor est tiraillé entre son mariage arrangé avec Gamzatti et la promesse qu’il a faite à Nikiya. Il est déchiré entre sa position et ce qu’il ressent vraiment. Instinctivement, le sentiment que j’ai ressenti est la gêne. Certes Solor est un guerrier, un prince, mais il se retrouve alors dans cette stature d’enfant lorsqu’il se rend compte que le destin tragique de Nikiya est la conséquence des actes. C’est un lâche et cela se traduit par une gêne physique facilement perceptible, une sorte de malaise, voire une profonde tristesse.

À l’acte III, Solor retrouve Nikiya dans son rêve mais c’est comme s’il ne pouvait pas la toucher ou la regarder dans les yeux, il y a une sorte de frustration. Ils dansent ensemble mais ne se rencontrent pas vraiment, une distance s’installe, ils ne peuvent plus se regarder. Nikiya devient une sorte de fantôme. En ce qui concerne l’interprétation dans cet acte, il ne s’agit pas d’un sujet dont nous avons réellement discuté avec Dorothée, cela s’est fait assez naturellement, je me suis adapté à son jeu en me demandant comment j’aurais réagi personnellement.

Le rôle de Solor est assez technique, il comporte plusieurs variations et actes de bravoure. Quels sont les défis principaux ?

G. D. : C’est un rôle compliqué car dans l’acte I, il n’y a pas de variation. Nous arrivons à l’acte II sans réellement être échauffé. C’est un ballet dont l’intensité monte crescendo. Je n’étais pas habitué à cela. Lorsque j’ai interprété Roméo dans Roméo et Juliette l’année dernière, ou Basilio dans Don Quichotte cet hiver, les premières variations étaient très physiques mais au fil des actes, cela s’apaisait, la chorégraphie devenait plus souple. Dans La Bayadère, il y a notamment la variation de l’acte II qui s’avère être une vraie épreuve technique avec beaucoup de sauts, mais le dépassement de soi arrive vraiment dans la dernière variation de l’acte III, après plus de deux heures de ballet. La fatigue se fait ressentir.

C’est la troisième fois que vous êtes distribué dans un rôle de soliste dans un ballet de Rudolf Noureev, que vous inspire ce chorégraphe ?

G. D. : Noureev est un chorégraphe important pour la Maison et surtout pour les artistes masculins. Dans tous les ballets qu’il a remontés, il a donné beaucoup d’intérêt, de texture et de profondeur à tous les personnages masculins. Il est très présent dans notre quotidien, dans notre façon de travailler, dans notre façon d’aborder les rôles et la technique. L’année dernière, pour Roméo et Juliette, j’ai travaillé avec Élisabeth Maurin, qui est la dernière Étoile de l’Opéra qu’il a nommée. J’ai vu à travers elle cet héritage qui est plus éloigné pour la jeune génération. Plus le temps passe et plus il sera compliqué pour nous de retrouver le sens originel de ses chorégraphies qui sont si particulières.  

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