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Entretien avec la metteure en scène de Shakespeare, fragments nocturnes — Par Simon Hatab

Dans le cadre de sa résidence à l’Académie de l’Opéra, Maëlle Dequiedt propose un spectacle qui réunit quelques scènes lyriques dont les livrets sont inspirés de Shakespeare. Le dramaturge anglais a légué au monde des personnages de théâtre devenus aussitôt des mythes. Cette fascination a incité les compositeurs du XVIIe au XXe siècle à faire revivre ces figures tourmentées sur la scène lyrique. La metteure en scène a retenu des scènes parmi les plus belles et originales du répertoire lyrique.    

Comment est née l’idée de ce projet ?

Maëlle Dequiedt : Lorsque Myriam Mazouzi et Christian Schirm m’ont proposé d’intégrer l'Académie de l’Opéra de Paris, l’idée s’est imposée à nous de réunir des scènes du répertoire shakespearien : rassembler des fragments hétéroclites, faire le grand écart entre des époques et des styles très différents, entre le baroque et le XXe siècle, entre Purcell et Britten, en passant par Bellini, Rossini, Ambroise Thomas…

    

Comment as-tu tissé un spectacle à partir de ces fragments ?

M.D. : J'ai mis longtemps à trouver un fil. J'avais l’intuition de personnages solitaires, errants, exilés de leur pièce d’origine – par exemple, Juliette privée de Roméo… Ils sont les seuls représentants de leur pièce et se retrouvent ensemble. J'aimais cette idée. Ensuite, je suis partie du Songe d'une nuit d'été, dans lequel Shakespeare mélange trois ou quatre histoires. En examinant les scènes dont je disposais, je me suis rendue compte que la nuit était un thème récurrent – dans « Le Songe », c'est la nuit : cette nuit durant laquelle les amants se perdent dans la forêt. Lady Macbeth également la nuit… - et qu’elle pouvait être mon fil rouge. Je n'avais pas envie d'inventer un scénario, une nouvelle histoire, Je préférais conserver la forme discontinue des fragments. Et puis je trouvais un peu prétentieux de vouloir réécrire Shakespeare. Ça ne m'intéressait pas. Je préférais ne pas choisir, raconter toutes leurs pièces en même temps, ce qui est bien sûr un projet utopique.

    

© Studio j'adore ce que vous faites !

Que l’arrière-fond de la pièce dont est issu chaque personnage demeure présent d’une manière un peu fantomatique ?

M.D. : Oui, des pièces fantômes, une traversée nocturne de l’œuvre de Shakespeare. Comment Juliette, Lady Macbeth et Desdémone peuvent-elles cohabiter dans un espace dramatique ? Est-ce possible ? Bien sûr, il ne s’agit pas d’une rencontre qui passerait par les mots – elles ne prononcent que le texte que leur a assigné Shakespeare. Davantage une rencontre corporelle et musicale. Seul le chant final les réunit tous, un chant extrait de La Tempête de Purcell.

 

Est-ce un spectacle qui parle du théâtre ?

M.D. : Sur le plateau, je n'avais pas envie de gommer le fait que ce soient des interprètes : qu’ils soient Hamlet, Lady Macbeth mais qu'on ait aussi toujours conscience que ce sont de jeunes chanteurs qui interprètent ces rôles, qu'on ne cherche pas à le cacher. Shakespeare parle énormément du théâtre dans ses pièces, que ce soient les acteurs du « Songe » ou quand Hamlet fait venir des comédiens pour rejouer le meurtre de son père. Ce thème est souvent présent et les compositeurs s’en sont énormément inspirés. Le spectacle parle aussi de la mémoire du théâtre : nous avons puisé, dans les réserves de l'Opéra, des costumes qui sont autant de souvenirs des productions passées…

    

Tu viens de passer une année en résidence à l’Académie de l’Opéra. D’où vient ton goût pour le théâtre musical ?

M.D. : De ma formation musicale. J'ai commencé la musique avant le théâtre, quand j'étais petite. Je faisais du violoncelle. J'ai hésité entre une carrière musicale et une carrière théâtrale. Finalement, je me suis dit que le théâtre était le bon endroit pour tout réunir. Au théâtre, on peut incorporer la musique, mais aussi la littérature et tous les autres arts. Lorsque j’ai terminé l’école du Théâtre National de Strasbourg, mon spectacle de fin d’études avait également une dimension musicale : il s’agissait de Trust Karaoké Paronamique, d'après une pièce de Falk Richter. Le thème du karaoké était présent dans ce texte comme une forme de divertissement un peu vide, artificiel. Cela m’avait intéressée de travailler sur cette forme. Il y avait un piano à queue sur scène. Il y en aura également un dans « Fragments nocturnes ».


© Studio j'adore ce que vous faites !

Est-ce que le piano à queue est une marque de fabrique ?

M.D. : C’est comme pour les interprètes : j’avais envie que les musiciens ne soient pas « accessoires », qu’ils fassent vraiment partie de la fiction. Il y a aussi une loge d'actrice, qui sert beaucoup à Lady Macbeth, avec une baignoire. On ne sait pas si on est à l'intérieur ou à l'extérieur…

    

En tant que jeune metteure en scène, te souviens-tu d’un spectacle qui t’a particulièrement marquée pendant de ta formation ?

M.D. : Pendant mes études, j’allais voir énormément de spectacles. En première année, je suis allée voir Maeterlinck de Christoph Marthaler : une sorte de rêverie sur les œuvres de Maeterlinck, rythmée par des machines à coudre dont le bruit finissait par devenir très musical. C'était un OVNI. Je n'avais jamais vu ça au théâtre. Je me souviens m’être disputée en sortant avec l’une de mes amies qui n’avait pas aimé. Ce spectacle a été important pour moi. Il m’a fait comprendre la liberté qu’on pouvait avoir quand on met en scène et ce que peut être le statut de la musique au théâtre.     

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