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Regards

Shakespeare à l'Opéra

Une histoire d'adaptation — Par Walter Zidarič

L’année 2016 marque les 400 ans de la disparition du génial dramaturge anglais. D’après Julie Sanders, professeur à l’Université de Newcastle et spécialiste de Shakespeare, depuis le XVIIe siècle plus de trois cents opéras lui seraient liés de près ou de loin. Certainement en raison de la modernité de sa poétique, de sa capacité à provoquer le débat en mettant en scène des sujets universels tels que la nature de l’amour ou du pouvoir, qui continuent aujourd’hui de résonner et d’inspirer les artistes, pas moins de quatre œuvres inspirées par William Shakespeare – les opéras Lear, Béatrice et Bénédict et les ballets Roméo et Juliette et Le Songe d’une nuit d’été ­– jalonnent les saisons 2015/16 et 2016/17 de l’Opéra national de Paris. 

Utiliser les pièces de Shakespeare comme modèles de livrets d’opéra est une entreprise dangereuse. Claus H. Henneberg

Quatre siècles de créations

« Mettre le poète en musique avec succès n’a pratiquement jamais réussi, si l’on compte le nombre d’opéras ayant été écrits d’après lui et si l’on calcule le pourcentage de ceux restés au répertoire, même si l’on tient compte de ceux restés injustement dans l’oubli ». Ainsi s’exprimait, il y a plus de trente ans, le librettiste du Lear de Reimann, à l’affiche de l’Opéra national de Paris en mai 2016. Outre ses œuvres poétiques, 10 a écrit une quarantaine de pièces de théâtre en deux décennies environ. Voulant établir une liste essentielle (et donc nécessairement courte et incomplète) des œuvres musicales inspirées des pièces shakespeariennes à partir du milieu du XIXe siècle, on retrouve une quinzaine de titres. Du côté de l’opéra, en délaissant la musique symphonique et la musique de scène, le Macbeth de Verdi (1847, puis 2e version pour Paris en 1865) ouvre la voie qui va vite être empruntée par d’autres compositeurs comme l’Allemand Otto Nicolai, qui s’inspire des Joyeuses commères de Windsor en 1849, ou Ambroise Thomas, dont l’opéra-comique Le Songe d'une nuit d'été (1850) est une adaptation très libre de l’original anglais, ou encore Halévy, dont La Tempête, sur un livret italien, est donné à Londres en 1850. Berlioz est ensuite son propre librettiste pour Béatrice et Bénédict (1862), opéra-comique à partir de Beaucoup de bruit pour rien, tandis que Boito et Franco Faccio créent leur Hamlet en Italie en 1865 et qu’Ambroise Thomas s’y intéresse peu de temps après (1868). Gounod s’empare à la même époque de Roméo et Juliette (1867), sujet qui va inspirer un nombre très important d’opéras et d’œuvres musicales tout au long du XIXe et du XXe siècle, jusqu’à West Side Story (1957) de Leonard Bernstein, au Roméo et Juliette (1988) de Pascal Dusapin et au-delà (par exemple la comédie musicale homonyme de Richard Cocciante en 2007).

Macbeth de Giuseppe Verdi dans la mise en scène de Dmitri Tcherniakov
Macbeth de Giuseppe Verdi dans la mise en scène de Dmitri Tcherniakov © Christian Leiber / OnP
Le XIXe siècle poursuit son exploration opératique de l’univers shakespearien avec Der Widerspenstigen Zähmung (1873) d’Hermann Goetz, d’après La Mégère apprivoisée, et deux opéras de Verdi et Boito, Otello (1887) et Falstaff (1893), toujours au répertoire. Au tout début du XXe siècle, Charles Villiers Stanford crée en Angleterre Much Ado About Nothing (1901), alors que Gustav Theodore Holst s’inspire, pour son At the Boar's Head (1924), de la scène de la taverne d’Henry IV. Ensuite c’est au tour du Marchand de Venise d’être abordé à la fois par Reynaldo Hahn à l’Opéra de Paris en 1935, et Mario Castelnuovo-Tedesco à Florence en 1961, tandis qu’en pleine période fasciste Gian Francesco Malipiero s’attaque, non sans hasard, au Jules César shakespearien (1936). Vingt ans plus tard, La Tempête inspire un opéra allemand de Frank Martin, Der Sturm (1955), suivie un demi-siècle après de la vision de Thomas Adès (2004). En 2011, à New York, voit le jour The Enchanted Island, un pasticcio à partir de La Tempête et du Songe d’une nuit d’été, sur un livret de Jeremy Sams. Le même Songe d'une nuit d'été inspire notamment Benjamin Britten en 1960, alors qu’aux Etats-Unis Samuel Barber compose Antony and Cleopatra (1966) sur un livret de Franco Zeffirelli, révisé en 1975 avec Gian Carlo Menotti. Avant d’en venir au Lear de Reimann, regardons du côté de la danse.

La danse, plus forte que la mort

Si la comédie musicale Kiss me, Kate (1948) de Cole Porter, librement adaptée de La Mégère apprivoisée, remet l’œuvre au goût du jour dans l’après-guerre, le chorégraphe John Cranko se penche sur la pièce shakespearienne en 1968, pour le Ballet de Stuttgart, sur une musique de Kurt-Heinz Stolze. Et en 2014, Jean-Christophe Maillot crée pour le Bolchoï une nouvelle « Mégère », sur des musiques de film de Chostakovitch. Cependant, pour la danse, deux œuvres en particulier vont occuper le haut du pavé : Le Songe d'une nuit d'été et Roméo et Juliette.

Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev dans la chorégraphie de Rudolf Noureev
Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev dans la chorégraphie de Rudolf Noureev © Julien Benhamou / OnP
La première, sous des airs ludiques avec sa part de rêverie, et où le jeu de la mise en abyme est très présent, met en scène deux couples de jeunes amoureux transis qui se désunissent pour mieux se retrouver à la fin. C’est en 1876, à Saint-Pétersbourg, que Marius Petipa crée sa chorégraphie sur la musique de scène de Mendelssohn, complétée en 1843 avec notamment la célèbre Marche nuptiale. Ce ballet est ensuite remonté en 1906 par Michel Fokine pour les élèves du Théâtre impérial de Saint-Pétersbourg, et il faut attendre 1962 pour que George Balanchine crée sa propre version pour le New York City Ballet, qui entrera au répertoire de l’Opéra national de Paris la saison prochaine. Depuis, d’autres chorégraphes ont proposé leur version : Frederick Ashton, Heinz Spoerli, John Neumeier, Bruce Wells, David Nixon, Christopher Wheeldon ou encore François Klaus. Balanchine qui attend patiemment avant de concrétiser son rêve shakespearien, opère avec cette œuvre de la maturité un collage musical entre différentes pièces de Mendelssohn : outre sa musique de scène de 1843, il y ajoute notamment la Symphonie pour cordes n° 9, les ouvertures d'Athalie, de La Belle Mélusine, du Retour de l'étranger et de la Première nuit de Walpurgis. Défini comme une œuvre de rupture, ce ballet est l’une des rares chorégraphies narratives de Balanchine, pour lequel il enrichit le vocabulaire de la danse grâce à une fusion délicate avec la pantomime. C’est grâce à Roméo et Juliette de Prokofiev que l’histoire des deux amants malheureux de Vérone accède au monde de la danse au XXe siècle. La musique composée par Prokofiev en 1935, peu après son retour en URSS, a inspiré majoritairement les chorégraphes - de Lavrovski à Cranko, de MacMillan à Noureev (1984), Preljocaj, Bertrand d’At, Joëlle Bouvier ou Christian Spuck. Quant au poème symphonique de Berlioz, il a donné lieu aux créations de trois chorégraphes : Maurice Béjart, Sasha Waltz pour l’Opéra national de Paris en 2007, et Thierry Malandain. Ballet à la genèse difficile, initialement commandé par le Kirov de Leningrad puis, en raison de la censure, prévu pour le Bolchoï de Moscou et, enfin, créé en 1938 à Brno en Tchécoslovaquie où il reçut un accueil très favorable, l’œuvre ne sera finalement montée au Kirov qu’en 1940 et au Bolchoï en 1946. Rudolf Noureev qui avait d’abord créé la version de Kenneth MacMillan en 1965 avec Margot Fonteyn, fait entrer, vingt ans plus tard, en 1984, sa chorégraphie au répertoire de l’Opéra national de Paris, convaincu que « la Vérone de la Renaissance et le Londres élisabéthain avaient en commun le sexe et la violence. Ce qui les rapproche singulièrement de notre époque ». Noureev suit pas à pas la partition de Prokofiev et donne plus de corps au personnage de Roméo, en insistant sur sa sortie de l’adolescence mais aussi sur celle de Juliette, le tout sous le signe de la mort qui rôde constamment autour des jeunes amants.

Reimann : 1 – Verdi : 0

Le Roi Lear, reconnu depuis le XIXe siècle comme l’un des sommets de l’art dramatique de Shakespeare, est une tragédie en cinq actes à la datation complexe, supposée avoir été rédigée entre 1603 et 1606 par son auteur et créée le 26 décembre 1606 au Palais de Whitehall en présence du roi Jacques Ier d'Angleterre. La pièce fut remaniée en profondeur après la Restauration anglaise, puis retirée de la scène et ne fut représentée à nouveau à Londres sous sa forme originelle qu’à partir de 1838. Malgré la fascination de Verdi, tout au long de sa carrière, pour l’univers dramatique de Shakespeare, son projet de mettre en musique Le Roi Lear, qui l’occupera quelques années durant, avec la collaboration de Salvatore Cammarano tout d’abord, et d’Antonio Somma par la suite, n’aboutira pas. Un autre Italien, Antonio Cagnoni, se penchera à la fin du siècle sur le sujet du roi Lear, en 1895, mais son dernier opéra ne verra le jour, en fait, que plus d’un siècle plus tard, en 2009 ! Dans la première moitié du XXe siècle, seul l’opéra italien Re Lear de Vito Frazzi sur un livret de Giovanni Papini (1939) vit le jour. Le Roi Lear d’Aribert Reimann, sur un livret de Claus Henneberg, s’inscrit donc dans la deuxième moitié du XXe siècle comme une œuvre majeure du répertoire contemporain.

Sollicité à la fin des années 60 par le baryton Fischer-Dieskau qui rêvait d’incarner le personnage immortalisé par Shakespeare, Reimann accepta de relever le défi pour son troisième opéra. La genèse de l’œuvre fut assez longue car le librettiste débuta son travail en 1972, et le compositeur attendit la commande officielle de l’Opéra de Munich en 1975. Lear fut créé au Théâtre national de Munich le 9 juillet 1978 avec notamment Dietrich Fischer-Dieskau et Julia Varady, sous la direction de Gerd Albrecht et dans la mise en scène de Jean-Pierre Ponnelle, et remporta un triomphe. La première française eut lieu à l’Opéra national de Paris quatre ans après, dans la traduction d’Antoinette Becker.


Lear d'Aribert Reimann dans la mise en scène de Jacques Lassalle
Lear d'Aribert Reimann dans la mise en scène de Jacques Lassalle © OnP DR

Dans son livret, Henneberg parvient à conserver les éléments essentiels de l’histoire du roi mythique et à déjouer les obstacles qui avaient effrayé Verdi bien plus d’un siècle auparavant, lequel s’exprimait ainsi à ce sujet : « À première vue, Lear est si vaste, si tortueux, qu'il semble impossible d'en tirer un opéra. Toutefois, après l'avoir examiné attentivement, il me semble que les difficultés, bien qu'indubitablement nombreuses, ne sont pas insurmontables. Tu sais que nous n'avons pas besoin de faire de Lear un drame dans le genre de ceux que l'on a pris l'habitude de faire maintenant. Nous devons le traiter d'une manière tout à fait nouvelle, sans aucune considération pour les conventions » (Lettre de Giuseppe Verdi à Salvatore Cammarano, 28 février 1850). Aussi épris de théâtre moderne que de théâtre antique, admirateur de Strindberg et d’Euripide, de Kafka et de García Lorca, Reimann, dans sa partition très complexe, crée un langage musical inventif où l’orchestre traditionnel renoue avec l’expressionnisme des années 20 et le dodécaphonisme, et où les percussions marquent des moments-clés de l’histoire représentée.

Pour conclure, quel pourrait être, finalement, le point de contact entre le jeu amoureux des couples dans Le Songe d’une nuit d’été dans une antiquité grecque de fantaisie, la tragédie amoureuse dictée par deux familles rivales dans le Moyen Âge de Roméo et Juliette, et celle due à l’incompréhension familiale, à la haine du père et à la soif de pouvoir dans Lear, plongée dans un passé celtique mythique précédant de plusieurs siècles la conquête romaine ? Ces trois œuvres montrent des univers où l’Amour, décliné sous trois formes différentes, oscille entre juvénilité et sénilité, joie et folie, vie et mort, ombre et lumière. Deux pôles qui inspirent ces créateurs russes et allemands, bien que Balanchine soit aussi devenu américain, entre la montée du nazisme en Europe et le premier choc pétrolier mondial, et qui dénotent peut-être un pessimisme croissant avec Lear en 1978, mettant en scène un monde (moderne ?) où plus aucun espoir n’est possible.


Slaviste et italianiste, Walter Zidarič est Professeur à l’Université de Nantes où il dirige le département d’études italiennes. Ses recherches portent sur les relations entre littérature, société et musique, notamment à partir du début du XIXe siècle. Il a publié trois monographies, plusieurs volumes d’actes de colloques internationaux et plus d’une soixantaine d’articles en France et à l’étranger. Il est l’auteur du livret d’opéra Lars Cleen : l’étranger, tiré d’une nouvelle de Pirandello, pour la musique de Paolo Rosato, créé en octobre 2015 au Théâtre Metropolia d’Helsinki.

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