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Échappées littéraires

Serenissima Elvira

Codes masqués, amants débusqués

Série

Serenissima Elvira

Emmanuele travaille comme magasinier à la bibliothèque du Palazzo Bò de Padoue. Lorsqu’une jeune étudiante souhaite consulter un ouvrage sur les destins d’une femme au XVIIIe siècle vénitien, il ignore être sur le point de découvrir un trésor caché. Dans les dédales de volumes anciens et poussiéreux, s’est glissé un ouvrage sulfureux susceptible de tordre le coup à de nombreux historiens. Qui a dit que la séduction et le scandale amoureux étaient réservés aux hommes ? L’auteure Célia Houdart imagine une réplique féministe au livret de Da Ponte, livrant une nouvelle vibrante aux accents policiers.


Tout le monde parlait du froid qui s'était abattu sur le nord de l'Italie et de l'eau de la fontaine de la Place aux herbes qui avait gelé dans la nuit. Il était huit heures du matin. Emmanuele buvait son café au bar Da Mario. Trois hommes et deux femmes étaient assis sur des tabourets hauts devant le comptoir. C'est le patron lui-même qui servait ses clients. Emmanuele prit une petite serviette en papier et allongea le bras pour saisir un peu plus loin sur un présentoir à viennoiseries, une brioche fourrée à la confiture d'abricot. Il la rapprocha de lui en la tenant délicatement entre le pouce et l'index, pour ne pas la réduire en miettes, ni gêner son voisin de droite, un homme trapu, au visage rouge et gonflé, qui, de toute façon, après son troisième caffè corretto, n'entendait plus la sonnerie de son téléphone enfoui dans la poche de sa veste, et était complètement ailleurs.

Emmanuele mangea avec gourmandise son cornetto. Puis il enroula son écharpe écossaise autour de son cou, protégea d'une casquette son crâne prématurément dégarni, et sortit. Il soufflait un vent glacial. Les arcades répercutaient en les déformant des bribes de conversations en dialecte. On pouvait voir, qui s'élevaient des cheminées, des fumées bleues et grises qui ondulaient et se dissolvaient aussitôt dans le ciel clair. Emmanuele se dirigeait d'un pas rapide vers la bibliothèque universitaire du Palazzo Bò. Un nez en bec d'oiseau et des yeux noirs, c'était à peu près tout ce qu'on percevait du visage du magasinier. Un petit boulot d'étudiant qu'Emmanuele avait prolongé un an, puis deux, puis cinq ans, et qui était finalement devenu son métier après un échec au concours de recrutement de professeur de philologie italienne. 

Il ne se plaignait pas. Il avait même pris goût au maniement des livres, aux discussions avec les étudiants, aux recherches sur les réseaux unifiés des bibliothèques de Vénétie. Il faut préciser que l'ancienne bibliothèque de Padoue, avec son escalier hélicoïdal et ses boiseries, était une merveille architecturale. Aux heures creuses, la semaine de Ferragosto (le 15 août) ou au moment des inventaires annuels, quand l'université était désertée, Emmanuele pouvait s'adonner à son grand plaisir : la lecture d'incunables et de livres anciens. Dans les rues de la ville, ce matin-là, les maisons, la statue de Pétrarque et les soixante-dix-huit hommes illustres en marbre du Prato della Valle semblaient osciller sous la lumière spectrale de l'hiver. Emmanuele arriva le premier à la bibliothèque. Il déposa ses affaires dans la petite pièce qui servait de vestiaire. 

Il enfila doucement sa blouse grise et garda son écharpe car il faisait frais. Il rejoignit la salle de lecture, rangea quelques revues et un gobelet en plastique qui trainaient, puis il s'installa derrière le grand comptoir en chêne. Quelques étudiants arrivèrent en discutant. Emmanuele n'eut pas le temps de consulter sur son ordinateur les courriels que lui avait envoyés sa direction, une jeune femme se tenait déjà devant lui. Mince, avec de grands yeux noirs et des cheveux bruns bouclés qui lui tombaient sur les épaules. Elle tendit au magasinier une fiche qu'elle venait de remplir. Sa tenue - un pantalon de ski avec bretelles, un pull jacquard beige avec une tête d'élan rouge, des chaussures de montagne à lacets, - fit sourire Emmanuele. Sur sa fiche, il découvrit sa petite écriture ronde et son nom : Anna Ginzburg. Elle souhaitait consulter un ouvrage : Destini di donna nel Settecento veneziano. Prof. V. Ponti. Ed. Gabrielli. Verona. 1976. Avec la cote PONT.3020. XII. 1. Le livre se trouvait au troisième étage avec les livres d'Histoire italienne. Emmanuele vérifia sur sa base de données que le livre était bien disponible.

- Je vais vous le chercher. Il n'a pas été consulté depuis six ans. C'est la première fois que vous venez ?
- Oui. Je suis en thèse à l'Université de Pavie. J'écume les bibliothèques et archives à la recherches de documents ayant, de près ou de loin, trait à mon sujet : L'émancipation féminine dans le Veneto au XVIIIe siècle.

Emmanuele lui demanda :

- Vous vous êtes bien sûr d'abord rendue à Venise ?
- Oui. Mais je n'ai pas pu y poursuivre mes recherches.
- L'aqua alta ?
- Ils ont dû fermer la Marciana. Vous le saviez ?
- Et comment ... Un million de volumes ... une calamité ! ... la moindre tache d'humidité sur un incunable comme sur un livre de poche, si elle n'est pas traitée à temps ... mes collègues sont terriblement inquiets.
- À Padoue au moins, vous êtes à l'abri de ce genre de choses ...
- Magari ! ... Vous savez, Padoue aussi est aussi, à sa manière une ville lacustre, un grand marécage asséché. Si la Brenta et le Bacchiglione débordaient, je ne sais pas ce qui se passerait.

Emmanuele glissa la fiche dans la poche de sa blouse et se dirigea vers l'escalier. Il progressait doucement comme dans les volutes d'un grand coquillage marin. Mi-concentré mi-songeur, se laissant hypnotiser par la succession des lignes obliques, horizontales, verticales, puis à nouveau obliques, horizontales et verticales de la rampe, des marches et du garde-corps.

Pendant ce temps, la jeune chercheuse admirait la salle de lecture lambrissée de boiseries sombres et luisantes.

Au troisième étage, Emmanuele suivi l'ordre des cotes : POJ, POK, POL, POM, PONT.3015, 3016. 3016 bis. 3017. 3018. 3019... PONT.3020. I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII, IX, X; XI, ... PONT.3020. XII. 1. Le livre manquait... Le magasinier chercha un peu plus loin, car il arrivait, malgré le sérieux du personnel, qu'un ouvrage fût mal rangé. Emmanuele retira les volumes à l'emplacement où aurait dû se trouver celui qu'il cherchait. Là, presque dissimulée contre le mur, il tomba sur une petite chemise cartonnée peu épaisse, qui avait échappé à son attention. Avait-elle glissé sous le bois de l'étagère, l'y avait-on placée délibérément ? Quoiqu'il en soit, Emmanuele dégagea délicatement les feuilles une par une pour ne pas les déchirer. Malgré la pénombre, il comprit en les touchant simplement, que ces pages pleines de poussière tombaient elles-mêmes en poussière. Elles avaient dû passer des années à cet endroit, compressées, oubliées dans le noir.

La jeune chercheuse quant à elle observait par la fenêtre de la salle de lecture des enfants qui jouaient et criaient dans la rue. Ils traçaient des mots et des têtes de personnages sur les pare-brise pleins de givre des voitures stationnées. De là où elle se trouvait, elle essaya de déchiffrer les écritures tracées du bout d'une moufle ou d'un gant. Un peu plus loin, une commerçante dispersait du sel devant sa boutique. Le soleil froid du matin illuminait son visage. La chercheuse entendit derrière elle, au bout d'un couloir, le bruit d'une chute. Aucun autre magasinier qu'Emmanuele n'était parti dans les rayonnages. Elle comprit tout de suite qu'il s'était passé quelque chose. Elle décida d'enjamber la corde nouée à deux poteaux et tendue en travers du passage qui indiquait une zone inaccessible au public. Au bout du couloir, elle vit Emmanuele. Il était en bas de l'escalier hélicoïdal. Il se tenait le nez. Du sang coulait de sa narine droite sur son écharpe et le haut de sa blouse. Il venait de tomber. Sur les marches, des feuilles volantes étaient éparpillées et une vieille chemise en carton souple, beige, déchirée par endroits, tenait en équilibre précaire sur une portion de la rampe.

Emmanuele releva un peu la tête :

- Oh vous êtes là ... J'ai voulu protéger ce ... cette liasse. Je ne sais pas comment appeler ça. Je suis idiot.

La jeune femme sourit.

- C'est extrêmement dangereux. La pianiste Clara Haskil est morte en tombant comme vous, la tête la première, dans les escaliers de la gare du Midi à Bruxelles, en voulant protéger ses mains.
- J'ai toujours dit que bibliothécaire était un métier risqué.
- Ce n'est tout de même pas mon livre que vous vouliez sauver ?
- Non. En fait, je ne l'ai pas trouvé. Je me suis, comme on dit, cassé le nez. Il faut que je vérifie s'il n'a pas été perdu, ce livre. En attendant, j'ai trouvé autre chose. Il montra les feuillets répandus sur les marches.

Le magasinier et la jeune femme commencèrent à rassembler les papiers dispersés. Ils étaient manuscrits, numérotés. La chemise entoilée portait quant à elle ce titre : Catalogo. Donna Elvira.

Le magasinier qui avait mal aux côtes et au nez, se baissait péniblement. L'étudiante voyant qu'Emmanuele souffrait et pressentant qu'il avait découvert un document hors du commun, suggéra au magasinier de la laisser faire. 

A la fin, tout en tenant entre ses mains les feuilles rangées avec soin mais dans le désordre, elle dit :

- Allez dans une pharmacie. Prenez un café... remettez-vous ... (Désignant la chemise) ... Moi je garde ça. Je n'y touche pas. J'ai de quoi lire par ailleurs. Je vous attends dans la salle de lecture.

Emmanuele, touché et presque surpris de tant d'égards et de pragmatisme, remit à la jeune femme les deux feuilles qu'il avait réussies à ramasser. Et il partit dans la direction du vestiaire.

La jeune chercheuse s'installa à une table, remit les feuillets dans l'ordre et transgressant immédiatement sa promesse, se mit à lire :

Signor mio, il catalogo è questo, degli uomini chè amai.
Osservate, leggete con me.
In Italia settecento ;
In Alemagna duecento e cinque ;
Deux cento in Francia, in Turchia una centina;
Ma in Ispagna son già mille e quatro.
(...)

La jeune chercheuse leva la tête. Elle avait reconnu, modifiées, les paroles de l'air dit du "catalogue" du Don Giovanni de Mozart. Mais cette fois, il s'agissait des conquêtes d'une femme. Elvira ? était-ce celle du livret de Da Ponte ? Anna chercha une date. Elle lut au dos du dernier feuillet : Serenissima Repubblica di Venezia. 1793. Elle fit une rapide recherche sur son téléphone. Le manuscrit était postérieur à la création de l'opéra. S'agissait-il d'un pamphlet féministe en réponse au livret de Da Ponte ? D'un plagiat littéraire facétieux ? Comment savoir ? Après les comptes proprement dits, l'auteure citait les hommes qu'elle avait aimés. Noms caviardés au moyen de petites croix, à la façon des Liaisons dangereuses. Ruse qui en feignant de dissimuler les amants, faisait presque mieux briller leurs yeux à travers les fentes du masque :

Pasquxle Paxli
Clxmente Bxndi
Vittxrix Alfixri
Cxrdxnale Giovanni Mxria Riminxldi
Giovxnni Paisixllo
Antxxio Sxler
Rxxxx de la Bretoxxe
Donatien Alphxxxx Frxxçois de Sxde
Georges Jxxques Dxxton
Maxixxlien de Rxbesxierre
Hubert Rxbert
Gabrxxl de Sxxnt Aubxx
Jexn-Frxnçois Gossxc
Cxzxyirli Gâzi Hxsan Pxcha
Bxhâdur Shâh Zxfar
Jxmes Bxswell
Jxhn Greenwxxd
Frxncisco de Goyx
(...)

La liste occupait trente-cinq feuillets.

La jeune chercheuse comprit qu'elle était en présence d'un trésor. Elle posa sa main sur la pile des feuillets. Elle respira profondément, pour savourer cette découverte et laisser résonner en elle la voix de Donna Elvira. Elle avait un peu chaud dans sa tenue de ski. Dehors les toits de la ville recouverts de givre brillaient doucement avec un délicat éclat d'argent.

Cet article est également disponible dans le dossier Don Giovanni

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