Rencontres

Sculpteur de lumière d’Alea Sands

Un portrait de Haroon Mirza — Par Eddy Frankel

Artiste mondialement reconnu, sculpteur de lumière, Haroon Mirza a réalisé la scénographie de Alea Sands, sur la musique de Pierre Boulez et la chorégraphie de Wayne McGregor.

Les lumières crépitent et grésillent, illuminant le plafond de l’Opéra, dardant d’éclairs la magnifique fresque de Marc Chagall en autant d’arrêts sur image, à l’instar d’un paparazzo mécanique. Les vibrations acoustiques s’échappent des haut-parleurs, en une symphonie extravagante de vrombissements, sifflements, cliquetis et sonorités électroniques, augmentant en fréquence et en intensité avec les éclairages. Lumière et son, ainsi mêlés, se muent en une composition envoûtante – une œuvre d’art qui s’empare des sens.

L’artiste britannique Haroon Mirza a pris pour habitude de métamorphoser des espaces en environnements immersifs où le visuel et l’acoustique se télescopent. Ses travaux reposent souvent sur la création de sculptures ou d’installations qui génèrent leur propre composition musicale. Il n’est pas rare de retrouver des débris de la culture musicale au cœur de son œuvre – claviers, tourne-disques, microphones, radios, lecteurs de CD dénichés dans des brocantes – qu’Haroon Mirza se plaît à manipuler, en leur redonnant vie autrement et en parvenant à en extraire des compositions musicales spontanées. À mi-chemin entre le DJ, le compositeur et le sculpteur, Haroon Mirza est avant tout un artiste. C’est aujourd’hui à l’Opéra de Paris qu’il exprime son talent.

Pour Alea Sands, il collabore avec le chorégraphe Wayne McGregor et œuvre en liaison étroite avec le célèbre Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique (IRCAM), fondé par Pierre Boulez. Grâce à l’intervention d’Haroon Mirza, la scénographie s’amorce sur les plafonds de l’Opéra, au rythme vacillant des sons et lumières dans un espace au demeurant obscur. Elle tient lieu de prologue au ballet lui-même. Les danseurs prennent place sur scène et une projection, créée à partir d’un oscilloscope, apparaît derrière eux. À mesure que l’Anthèmes II de Pierre Boulez emplit l’espace de ses sonorités énergiques, l’image projetée virevolte et se transforme, se tordant aux notes du violon. Les interprètes évoluent sur scène dans une création signée par McGregor, la musique de Pierre Boulez retentit tandis que les faisceaux de lumière d’Haroon Mirza tournoient et semblent se tordre en fond de scène.

© Julien Benhamou

Cet entrelacs d’éléments, visant à créer ce que les théoriciens de l’art qualifient de gesamtkunstwerk – à savoir une œuvre d’art totale englobant plusieurs disciplines artistiques –, prend tout son sens au vu du parcours d’Haroon Mirza. Il étudie la peinture à l’université, avant de poursuivre ses études jusqu’à l’obtention de deux masters distincts, l’un en théorie critique des arts plastiques, l’autre en beaux-arts. Même durant sa formation, Haroon Mirza s’est efforcé de faire le lien entre différentes thématiques : design, peinture, beaux-arts, théorie critique. Il utilise le terme de « composition » comme d’autres artistes manient les mots « toile », « sculpture » ou « installation ». Son univers musical est certes surprenant à écouter dans un contexte artistique, mais il résume une fois encore son approche globalisante du déroulement artistique.

Haroon Mirza assume le fait que le terme de « composition » est quasi-exclusivement utilisé pour décrire une œuvre musicale ou, éventuellement, la manière dont sont assemblés les éléments d’une photographie ou d’une peinture. Il endosse la musicalité de son œuvre ; ses sculptures sont expressément conçues pour créer des sonorités. En 2011, son installation « Cross Section of a Revolution », exposée à la Tate Modern à Londres, met les visiteurs en présence d’un transistor tournant sur une platine vinyle posée à même le sol. Une ampoule électrique basse consommation, suspendue à proximité de la platine, crée des interférences statiques avec la radio – à chaque fois qu’elle approche de l’ampoule, la radio émet un grésillement selon une phrase rythmique constante. À d’autres endroits de la salle, des téléviseurs s’allument et s’éteignent, repassant en boucle des mini-séquences de joueurs de percussions africains. Un politicien prononce un discours enflammé à la télévision pakistanaise et ses vociférations sont retransmises sur un autre écran. Résultat : une forme musicale entêtante où se mêlent extraits vidéo et technologie auto-engendrée. L’installation – la sculpture elle-même – donne naissance à une œuvre musicale. Il n’est absolument pas réaliste de dissocier l’un de l’autre : l’art et la musique ne font qu’un.

Les travaux d’Haroon Mirza associent très souvent des technologies de pointe à d’autres, devenus obsolètes. Que ce soit à travers l’ampoule basse consommation dernier cri et la radio démodée de « Cross Section of a Revolution », les DEL et systèmes d’enceintes haut de gamme de « Adam, Eve, Others and a UFO » ou le clavier pour enfant présenté dans d’autres œuvres, Haroon Mirza joue constamment sur le rapprochement avenir/passé. Autrement dit, une partie de ses productions artistiques s’appuie sur les progrès technologiques et les interactions entre systèmes informatiques, tandis qu’une autre insuffle une vie nouvelle à des technologies délaissées. Ce savant dosage entre neuf et ancien permet de plonger le spectateur plus avant dans les œuvres créées.

Il s’agit aussi d’une approche clairement ludique de l’art et de la technologie. Haroon Mirza ressemble, à bien des égards, à un enfant enthousiaste ou à un savant fou, prenant plaisir à s’introduire dans la technologie et son environnement pour créer quelque chose de nouveau. Les vinyles jouent un rôle essentiel dans l’exercice de son art. Il crée des disques en papier ou en plexiglas, déforme des 33 tours existants, colle des objets dessus, les retravaille pour créer de nouveaux rythmes et de nouvelles sonorités. C’est un manipulateur émérite, jouant constamment avec la technologie.

Les travaux d’Haroon Mirza ont été récompensés par le Calder Prize, le Zurich Art Prize, le prix de la DAIWA Foundation et, en 2011, le Lion d’Argent à la 54e Biennale de Venise. Aussi ésotériques que puissent paraître ses œuvres, elles présentent un réel attrait et une force esthétique qui s’épanouissent dans des lieux comme l’Opéra de Paris.


Eddy Frankel est un journaliste et critique d’art, il vit et travaille à Londres. Rédacteur en chef du Time Out de Londres, il écrit pour notamment pour The Art Newspaper, ArtReview, ArtMag, Bullett

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